C’est l’histoire de deux reliquats de la guerre froide qui peinent à prendre leur retraite, dans un monde où pourtant ils ne devraient plus voler depuis bien des années. Deux avions militaires que l’on dit trop souvent inadaptés au monde contemporain : un de reconnaissance qui serait dépassé par l’avancée des drones HALE et un d’attaque et d’appui qui serait incapable de mener à bien des missions de guerre asymétrique ! Et pourtant les Dragon Lady et Thunderbolt II sont toujours bel et bien en service actif dans l’US Air Force.

Et c’est vrai que le «vieux» Lockheed U-2 parait désormais totalement anachronique à une époque où l’on annonce que certains drones ultra-secrets en service aux États-Unis en petit nombre pourraient voler pendant plusieurs dizaines d’heures, à l’image des très méconnus Lockheed-Martin RQ-170 et Northrop-Grumman RQ-180. Tous deux sont bien entendus furtifs et pourraient tenir les airs pendant plus de quarante cinq heures chacun. Sans aller dans de tels extrêmes la quarantaine de Northrop-Grumman RQ-4 Global Hawk peut voler trente-deux heures, soit trois fois plus que les vénérables monoréacteurs conçus par Kelly Johnson au milieu des années 1950.

À Washington, dans les couloirs du Congrès mais aussi dans ceux du Pentagone, beaucoup n’hésitent plus à dire que le Lockheed U-2 enterrera la majorité de ses successeurs, comme ce fut déjà le cas il y a près de vingt ans avec le formidable SR-71 Blackbird. Des Dragon Lady encore en service dans les rangs de l’US Air Force en 2050 ? Ça n’a plus rien d’une aberration si on en croit nombres de spécialistes d’outre-Atlantique, et ce malgré les quelques accidents que l’avion a connu comme l’an dernier un TU-2S d’entraînement avancé en Californie.

Alors comment expliquer une telle longévité ? D’abord, et assez bêtement, simplement parce qu’il a été bien conçu dès le départ. Les designers et ingénieurs des Skunk Works sont allés à l’essentiel, sans chercher la fioriture inutile. Ils ont conçu un avion destiné à voler haut et à prendre des photos dans les meilleures conditions. Point barre !
Au cours des six dernières décennies ces grands avions noirs ont aussi été régulièrement modernisés, au point de devenir de parfaits auxiliaires du renseignement aéroporté américain.
Meilleur que les plus évolués des drones ? Pas sûr non, mais beaucoup plus rustiques et donc flexibles d’emploi sans aucun doute.

Les Lockheed U-2 ne sont peut-être plus faits pour voler dans des espaces aériens saturés de missiles anti-aériens comme ils le faisaient au-dessus de l’Union Soviétique ou de la Chine pendant la Guerre Froide. Mais ils sont parfaits pour pourchasser les talibans au milieu des montagnes afghanes et pakistanaises, ou encore pour traquer les djihadistes dans les déserts d’Afrique et du Moyen-Orient. Il faut dire que ces combattants là n’ont absolument aucun moyen de combat capable d’abattre un U-2 évoluant à plus de vingt kilomètres d’altitude, soit bien plus haut que n’importe quel avion de ligne ! De combattant de la Guerre Froide le Lockheed U-2 s’est donc mué petit à petit en espion volant de la guerre asymétrique.

Mais au fait c’est quoi un conflit asymétrique ? Pour faire simple c’est une guerre dans laquelle les parties en présence n’ont pas exactement les mêmes moyens. Si durant la Seconde Guerre mondiale les Alliés et l’Axe étaient de relative similaire puissance de feu, ou encore durant la Guerre Froide l’OTAN et le Pacte de Varsovie, il en est tout autrement dans la guerre asymétrique. Et c’est véritablement avec les conflits de décolonisation menés par la France à Madagascar, puis en Indochine et enfin en Algérie que le principe prit forme pour atteindre son apogée avec la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis et leurs alliés au lendemain des attentats du 11 septembre. Chacun sait qu’actuellement (ou même au plus fort de son action militaire) l’autoproclamé État Islamique n’a jamais eu les moyens d’engager une aviation militaire ou une marine de guerre, malgré quelques tentatives aussi marginales qu’infructueuses. Les actuels ennemis de l’Amérique, en tous cas ceux avec qui elle est réellement en guerre, sont donc des pratiquants du conflit asymétrique.

Or c’est justement ce conflit asymétrique dont ses détracteurs disent que pour lequel le Fairchild-Republic A-10 est totalement inadapté. Pensé en son temps pour casser du char soviétique dans les plaines et à l’orée des forêts d’Europe centrale c’est avant tout un formidable tank volant, grâce bien entendu à son légendaire canon multitube GAU-8 Avenger de calibre 30mm. Sans compter qu’il peut emporter et tirer un peu plus de sept tonnes de munitions en tous genres, allant de la bombe à sous-munitions aux missiles antichars AGM-65 Maverick, en passant bien entendu par à peu près tous les modèles de roquettes air-sol dont la fameuse Hydra de 70mm dont on ne présente plus l’efficacité.

Mais alors pourquoi le Thunderbolt II (ou Warthog comme aiment à le surnommer beaucoup de ses pilotes et mécanos) est-il si souvent dans le collimateur des généraux du Pentagone ? Pour plusieurs raisons, dont certaines sont purement économiques. Avant tout, et ce n’est pas faire insulte à son légendaire tableau de chasse que de dire que le gros biréacteur américain est un soiffard ! Il glougloute bien plus de carburant que la majorité des autres avions d’arme américains. Faut dire qu’il a été conçu avant les chocs pétroliers, à une époque où le baril de pétrole ne dépassait pas les cinq dollars. Forcément ça laisse des traces. Le Fairchild-Republic A-10 a aussi un très sérieux problème d’emport d’armement. S’il peut tout à fait tirer en opérations une bonne partie des bombes à guidage laser et/ou GPS en dotation dans les rangs de l’US Air Force il faut bien remarquer que ces munitions ne sont pas les plus adaptées à cet avion. Et dans des conflits où l’opinion publique refuse catégoriquement d’entendre parler de bavure ou de dommage collatéral, ne pas utiliser des armes de précision revient en fait à tourner le dos aux contribuables. Ce qu’aucun général américain n’oserait faire. Enfin, et pas la moindre des raisons, il faut bien remarquer que le vénérable avion d’attaque fait de l’ombre (et c’est encore très en dessous de la vérité) à son successeur désigné : le Lockheed-Martin F-35A Lightning II dont on dit qu’il pourrait bien ne jamais être apte à remplir autant de profils de missions de combat que le Warthog.

Aux regards de tout cela pourquoi est-il encore en service dans l’US Air Force ? Simplement pour les mêmes raisons que le U-2 continue de voler. Il semble irremplaçable. Aucun avion, piloté ou non, n’est aussi bon pour apporter un soutien opérationnel massif aux troupes au sol que le A-10. Bien plus puissamment armé qu’un AH-64 Apache ou qu’un MQ-9 Reaper le Thunderbolt II est par ailleurs une redoutable arme psychologique face à un ennemi pour qui il est devenu une sorte de Stuka contemporain.
Que ce soit en Afghanistan, en Irak, ou bien en Syrie ceux qui l’ont vu de face savent qu’il encaisse les coups mieux que n’importe qui d’autre. Un cockpit blindé c’est pas fait pour les chiens !

Que leurs éventuels détracteurs s’arment de patience car les passionnés d’aviation que nous sommes risquent bien de voir voler encore pendant longtemps ces deux magnifiques avions militaires. Pas forcément les aéronefs les plus polyvalents mais à coup sûr parmi les plus intéressants. Au risque de susciter quelques cinglantes remarques je n’hésiterais pas à vous avouer que le A-10 Thunderbolt II m’a toujours sembler bien plus sexy qu’un Rafale, qu’un Eurofighter, ou qu’un Su-30. Question de goût je l’avoue, mais j’assume.

Photos © US Air Force Museum

6 COMMENTAIRES

  1. Article fort intéressant Arnaud. Il y a effectivement de ces avions pratiquement irremplaçables. Le Warthog a en effet une gueule de sympathique voyou, du moins pour ceux qui font partie de son «gang». Pour ce qui est de la guerre asymétrique, le F-35 est une solution bien trop sophistiquée et coûteuse. Parions que les avions turbopropulsés, tel le Super Tucano et autres avions similaires, seront de plus en plus utilisés.

  2. Le warthog a un vrai look de tueur ,il exprime physiquement ce qu’il fait : cracher le tonnerre !! Dans l’avenir un super tucano ne peut’il pas faire presque la même choses pour moins cher ?

    • C’est ce que compte faire a l’avenir l’USAF mais le tucano possède seulement 2 canon de 12.7 dans les ailes. C’est quelque peu différent du merveilleux canon Gatling GAU-8 de 30mm avec une cadence entre 35 et 70 coups a la seconde et dont le recul est égal a la poussé d’un réacteur de A10.

      • Oui vive l’avanger calibre 30! La consommation d’un turbopropulseurs par rapport au Warthog a dû aider à prendre cette décision ?! J’avais oublié l’anecdote sur le recul du Gatling. Merci 😉

  3. Super article ! Il me fait penser à celui qui a été fait il y a quelques temps sur le F-15 ! À croire que l’USAF dépense des milliards pour rien avec le fabuleux F-22 ou le controversé F-35 !

  4. C’est que « la fin justifie les moyens », en aéronautique militaire l’adage bien connu trouve aussi son plein sens.
    Mais l’avenir à court / moyen terme de l’A10 est toujours obscur malgré quelques sursis ces dernières années avec les conflits des années 2000 et le rôle majeur qu’il y a tenu… n’est pas concurrent du F35 qui peut face aux lobbies des décideurs et industriels, et il y a malheureusement fort à parier que le Warthog sera assez rapidement éclipsé (la flotte ayant déjà pas mal fondu). Evidemment le F35 ne sera jamais l’appareil d’assaut qu’est le Phacochère, chacun en conviendra ; cela dit l’A10 n’étant ni un chasseur multirôle et encore moins furtif, son point fort en appui est aussi son talon d’Achille : son rôle ultra-spécifique et les coûts induits comme l’a dit Arnaud, le condamnent face à un appareil plus moderne et surtout polyvalent (laissons de côté le débat sur les coûts / retards / capacités manœuvrières du F35 par pitié, il n’en reste pas moins un tout jeune appareil multirôle de génération 5).

    Car l’avenir du CAS (Close air Support), du moins la vision qu’en ont les stratèges américains pour l’USAF, semble à terme reléguée à des armements guidés très petits et précis (type SDB et missile Hellfire / Griffin) emportés en nombre et à distance de sécurité par des cargos type C130, des chasseurs furtifs comme le F35 (l’imaginer effectuer de l’appui au canon est assez surréaliste en l’état), ou des drones. Le programme OV-X laisse également penser que le vide laissé depuis la guerre du Golfe par le retrait des Bronco dans l’appui léger et l’observation / coordination au-dessus du champ de bataille tendrait de nouveau à être comblé dans les années à venir, maîtrise des coûts et conflits asymétriques obligent.

    Pourtant, d’autres vétérans des années 60 auront fait énormément moins de « vagues » malgré le poids des années : U-2 on l’a vu ici mais aussi B52, C130, C5, Chinook, OH6, UH1, AH1, Ch53 et j’en passe ont encore de très beaux jours devant eux dans leurs versions les plus modernisées, voire neuves pour certains ! Car si ça vole bien et que ça remplit le job, ma foi, pourquoi forcément tout remplacer ?

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