Les décisions préliminaires récentes du Département du commerce américain d’imposer des droits compensatoires de 220% et antidumping de 79% sur les appareils Bombardier CSeries vendus aux États-Unis, suite au dépôt d’une plainte par Boeing, soulève une vague d’indignation tant en Amérique du Nord qu’en Grande-Bretagne.

À l’origine de cette décision, qualifiée d’outrancière par la plupart des analystes, rappelons que la multinationale canadienne Bombardier et le transporteur américain Delta Air Lines, annonçaient en 2016 la conclusion d’une entente pour la vente de 75 avions CS100. Les livraisons de ces CS100, de 108 à 130 places, doivent remplacer une flotte vieillissante d’Embraer E190. L’entente prévoit également des options d’achat pour 50 avions CS100 additionnels, convertibles pour l’acquisition d’appareils CS300 de 130 à 160 sièges. Bombardier a certes consenti un rabais pour son client de lancement aux États-Unis, compte tenu de l’ampleur de la commande, mais une telle pratique est monnaie courante dans l’industrie.

Cette première percée du CSeries aux États-Unis semble avoir piqué au vif le géant Boeing qui n’était pourtant pas dans la course pour ce contrat. L’avionneur américain n’offre en effet aucun avion dans cette catégorie depuis l’abandon de la production du Boeing 717 il y a plus d’une dizaine d’années. Ces droits compensatoires ne seraient payables qu’aux premières livraisons d’avions à Delta planifiées au printemps 2018. La décision finale du Département du commerce américain est prévue en février 2018. Entretemps, Boeing devra démontrer que ce contrat lui cause des torts irréparables, ce qui de l’avis des analystes risque d’être fort difficile, voire impossible. En cas de décision défavorable pour Bombardier, le Canada pourrait recourir au mécanisme de règlement des différends commerciaux prévu dans l’Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA) dont les décisions ont force exécutoire.

Bombardier CS300

Deux facteurs expliquent sans doute la nervosité de Boeing. Le premier est le succès des avions CSeries chez les deux premiers transporteurs qui exploitent actuellement ces appareils, soit Swiss et Air Baltic, qui ne tarissent pas d’éloges à l’égard de ces avions de nouvelle génération qui performent au-delà des attentes. En août dernier, un CS100 de Swiss effectuait même un premier vol commercial à destination de l’aéroport London City. Le CSeries se démarque par ses capacités sur courte piste, d’approche à forte pente et son très faible niveau sonore qui lui vaut le surnom de Whisperjet. Le CS100 est maintenant le plus gros avion de transport de passagers à desservir l’aéroport London City. C’est aussi celui qui a le plus grand rayon d’action. Dans une configuration en classe affaires uniquement, le CS100 pourrait même effectuer des vols sans escale entre London City et New York, ce qui constituerait une alternative intéressante pour les gens pressés face aux gros porteurs plus lents.

Bombardier CS100

Cette première ouvre donc une foule d’opportunités pour d’autres aéroports enclavés en milieu urbain et plus faciles d’accès pour les clients que les méga-aéroports (Hubs) situés en lointaine banlieue et saturés au point de causer des temps d’attente indus. Aussi, la plupart des liaisons directes entre des villes de taille moyenne ne sont pas rentables avec des avions de plus grande taille, mais pourraient le devenir avec des appareils CS100 ou CS300, lorsque les avions de transport régional de plus petite taille ne suffisent plus. Trop souvent ces clientèles doivent faire des escales dans les «Hubs», où les transporteurs font le plein de passagers, avant de se rendre à leur destination finale. Une décentralisation permettant des vols directs entre des aéroports moins coûteux d’utilisation et au plus près des clientèles risque de provoquer une véritable révolution dans le monde des vols moyen-courrier, tout comme l’avait fait le biréacteur Bombardier CRJ dans le monde du transport régional.

Mais ce que Boeing appréhende par-dessus tout, c’est l’éventualité du développement d’un troisième modèle de la famille CSeries d’une capacité de 160 à 180 places, le CS500, avec lequel Bombardier pourrait éventuellement entrer de plein pied dans le lucratif marché du duopole Airbus/Boeing avec leurs populaires monocouloirs remotorisés, A320neo et 737 MAX. Déjà frustré des succès d’Airbus, Boeing craint de devoir partager ce marché avec un nouveau compétiteur et a donc décidé de sortir l’artillerie lourde avec la complicité de l’actuelle administration américaine teintée par le protectionnisme à outrance du président Trump.

Loin de faire l’unanimité, plusieurs transporteurs et médias américains dénoncent cette grossière manœuvre d’intimidation de Boeing non sans rappeler que Bombardier est également un important employeur aux États-Unis et qu’environ la moitié des pièces du CSeries y sont fabriquées. Ce sont conséquemment des milliers d’emplois fort bien payés dans le secteur aéronautique américain qui sont menacés par cette démarche de Boeing qui ne pense évidemment qu’à ses propres intérêts. Si la raison ne prévaut, c’est l’oncle Sam qui va donc se tirer dans le pied en pénalisant Bombardier.

C’est sans compter la vague anti Boeing que ses agissements soulèvent tant au Canada qu’en Grande-Bretagne, pourtant de bons clients jusque-là… Rappelons que les ailes du CSeries sont fabriquées à l’usine de Bombardier de Belfast, l’un des principaux employeurs en Irlande du Nord. Dans le contexte actuel, le Gouvernement du Canada a indiqué qu’il ne donnerait pas suite à son intention d’acheter une vingtaine de Boeing Super Hornet et que tous les contrats actuels et à venir avec Boeing sont actuellement en révision. La Grande-Bretagne laisse de son côté planer des menaces sur de futurs contrats militaires avec Boeing.

Bien que cette situation soit fâcheuse à court terme pour Bombardier, ses dirigeants et plusieurs analystes du secteur aéronautique soulignent que les combines de Boeing constituent en fait une reconnaissance de la supériorité technologique du CSeries et donc une publicité sans précédent pour le Whisperjet.

12 COMMENTAIRES

  1. Excellent article, un grand merci !
    Je ne voyais pas le rapport entre les CS.100 et le 737, mais le CS.500 (beau projet) en effet les inquiète… !
    On peut voir aussi que la décision politique de la Province de Québec d’aider Bombardier en difficultés, n’en déplaise à tous ces économistes ultra-libéraux qui nous ruinent en Europe, a été un excellent investissement !
    La liaison LCA-JFK peut déjà s’effectuer en A.318 de BA. Le CS.100 est-il plus intéressant ?
    L’arrêt de l’achat des Super-Hornet est un mauvais coup pour Boeing et un argument de poids pour les négociations !

    • Xav520, rassurez-vous, Airbus bénéficie régulièrement de subventions d’états, sous formes d’aides à la recherche et au développement. (Tout comme Boeing d’ailleurs)
      Bombardier éprouvant des difficultés financières majeures , le constructeur a bénéficié d’aides étatiques particulièrement importantes, qui relevaient d’ailleurs quasiment du sauvetage. Je ne conteste pas le droit aux instance canadienne de venir en aide à une entreprise aussi importante pour son économie, et je pense qu’elles ont bien fait. Mais il faut se réjouir qu’Airbus ne se trouve pas en situation de quémander un tel sauvetage.

      • Airbus à largement profité de divers supports gouvernementaux à ses débuts faut il le rappeler. Même Boeing est encore bénéficiaire de telles largesses gouvernementales.

  2. Cet article me rappelle avec qu’ elle hypocrisie les américains avaient tout fait pour écarter du marché ce jet que les canadiens avez mis au point. Le Arrow. Et qui à cet époque était très performant. Peut être même beaucoup trop à leur goût.

  3. Bonjour,
    Cette décision préliminaire du Département du commerce américain envers Bombardier prouve une fois de plus que la nature protectionniste des États-Unis qu’ils affichent depuis toujours. Le président Trump a provoqué des pourparlers pour renégocier de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Selon le président, l’ALENA est défavorable aux entreprises américaines. La décision du Département du commerce se situe dans cette même perspective ultra protectionniste.

  4. L’exemple de ce court / moyen-courrier canadien illustre parfaitement les difficultés actuelles de Boeing Company. Incapable de se renouveler le constructeur de Seattle ne sait qu’adapter encore et encore son 737 sans jamais rien proposer de neuf. Il est forcément évident que Whisperjet va donner quelques cauchemars aux dirigeants du constructeurs mais aussi à leurs homologues européens d’Airbus !
    Dans une moindre mesure n’oublions pas que la courbe des ventes du 787 s’est grandement affaisser avec l’arrivée de l’A350. En fait Boeing n’est jamais aussi bon que quand il est seul sur un segment, on en a eu l’expérience avec le 747 nouvelle génération totalement raté face à un A380 réellement novateur !

    Et puis bon de toutes manières les mesures protectionnistes de l’administration Trump autour de l’aéronautique sont ridicules et pathétiques.

    • Les USA ont toujours eu des mesures protectionnistes mais avant l’administration Trump, c’était plus subtil
      Combien de fois ont-ils relancé le projet du ravitailleur en vol jusqu’à ce que le KC-46 gagne alors que l’offre d’Airbus était meilleure, mettre les dirigeants européens sur écoute pour faire des contre-offres, menacer de retirer leurs protections militaires etc etc…

LAISSER UN COMMENTAIRE

Merci d'écrire votre commentaire !
Merci de renseigner votre nom