C’est le sujet à la mode dans les couloirs des états-majors des grandes puissances autant que dans ceux des parlements du monde entier : les robots-tueurs. Et la France ne fait là non plus pas exception. À tel point que le sujet réussit même le tour de force de faire l’unanimité dans la classe politique hexagonale. De la gauche radicale à l’extrême-droite en passant par la gauche, le centre, et la droite tout le monde (ou presque) s’accorde pour dire que ces nouveaux acteurs de la défense représentent un danger réel. Bon après en grattant un peu les divergences, notamment purement idéologiques, surgissent suivant que l’on considère les robots tueurs comme des armes ou comme des remplaçants potentiels des soldats sur le champs de bataille.

Le problème chez nous c’est que la question des robots-tueurs est désormais mis en corrélation avec celui des drones de combat. Et là patatras tout le monde se prend les pieds dans le tapis. Il faut dire que manque de bol le sujet est revenu sur le devant de la scène au moment où le ministère des armées annonçait l’armement prochain des drones de facture américaine General Atomics MQ-9 Reaper utilisés jusque là par l’Armée de l’Air exclusivement pour des missions de reconnaissance et qui pourront bientôt tirer des missiles antichars et larguer des bombes à guidage laser et/ou GPS.

Alors pourquoi une telle méprise ? Et d’abord pourquoi penser qu’un drone de combat est un robot-tueur représente une méprise ? Simplement parce que ce sont deux choses radicalement différentes. Le drone de combat, nous autres passionnés d’aviation le savons bien, n’est qu’un avion armé dans lequel le pilote n’est pas installé dans le cockpit mais dans un shelter climatisé au fin fond d’une base généralement bien sécurisée. Et c’est de là qu’il peut diriger son drone et éventuellement avec l’aide d’un collaborateur tirer son armement. La situation est tellement confortable que les «équipages» ont même la capacité de se relever les uns par rapport aux autres alors même que le drone est encore en vol.
Mais alors qu’est-ce qui le différencie du robot-tueur ? Eh bien justement c’est le facteur humain.

Chez les robots-tueurs ils sont absents de l’équation. Bon bien entendu à un moment de leur développement un informaticien a bien bidouillé leur système mais c’est à peu près tout. Pour le reste dès lors que le bouton «marche» est enclenché les robots-tueurs sont autonomes et agissent suivant un plan défini préalablement. Aucun pilote dans le moindre shelter ne les dirige. En fait ils s’appuient sur leur programmation voire carrément sur une forme d’intelligence artificielle, c’est à dire une capacité de réflexion et d’apprentissage purement cybernétique.

Mais du coup pourquoi les robots-tueurs nous font bien plus peur que les drones de combat ? Bah là encore parce que chez ces derniers le facteur humain est rassurant. C’est un peu comme dans les bases de lancement de missiles intercontinentaux durant la guerre froide où Américains et Soviétiques faisaient reposer le feu nucléaire sur des hommes. Avec leurs faiblesses et leurs limites, celles-là même qui permirent peut-être de nous protéger de l’irréparable. Pas sûr qu’au moment d’atomiser New York, Chicago, ou encore Los Angeles le pauvre lieutenant soviétique (même hyper endoctriné) aurait accepté de tuer des centaines de milliers d’innocents d’un seul coup ! Idem pour l’officier de l’US Air Force dont la clef pouvait anéantir Leningrad, Kiev, ou encore Minsk.
Le facteur humain nous rassure car il a ses limites.
Pour le robot-tueur c’est une autre paire de manche. Et d’ailleurs la culture populaire (notamment cinématographique) nous a appris depuis des décennies à nous méfier de ces robots tueurs. Prenons deux exemples archi-connus : le T-800 du film Terminator 2 : le jugement dernier  et l’armée des droïdes de la fédération du commerce dans le film Star Wars – La menace fantôme. Deux images de robots-tueurs tellement déshumanisés qu’ils vont durablement marquer les esprits. Ce T-800 qui reprend les traits de l’acteur Arnold Schwarzeneger est probablement le plus flippant car justement il a presque l’air humain, jusqu’à ce qu’il perde sa peau et que sa réalité métallique jaillisse. Et là c’est toute la froideur d’un tueur sans âme, sans volonté, sans aucun autre rôle que de tuer des gens.
Ensuite l’armée des droïdes de la fédération du commerce nous renvoie à un cauchemar d’une guerre encore plus inégale qu’aujourd’hui où le pays qui n’aurait pas les moyens d’en acquérir enverrait ses soldats affronter les robots-tueurs un peu comme l’armée gungan affronte les droïdes de combat. La perte de quelques robots-tueurs ne serait rien pour une super-puissance par rapport à la mort de combattants pour son ennemi.

Or c’est peut-être bien là le seul vrai point commun qui existe en 2017 entre les robots-tueurs et les drones (qu’ils soient de reconnaissance ou de combat) à savoir leur capacité à éviter d’exposer au danger des combattants. Pour autant confondre ces deux types de machines est clairement une erreur. En tous cas ça l’est actuellement.

Car ne nous méprenons pas l’ours a déjà la patte dans le pot de miel. Nous avons déjà ouvert la boite de Pandore. Le vers est dans la pomme. Bon je vais arrêter là les métaphores foireuses, en fait c’est clair que beaucoup un peu partout dans le monde ont dans l’idée de faire évoluer les actuels drones de combat vers des robots-tueurs volants ! Sauf qu’en 2017 cela relève toujours de la science-fiction. Mais pour combien de temps encore ? Dans combien de mois ou d’années les Américains, les Russes, les Européens, ou encore les Chinois vont-ils nous pondre de telles machines volantes pré-programmées ? Quand pourront-elles assurer en toute indépendance la police du ciel, réaliser des bombardements ciblés, ou encore frapper une flotte navale en toute impunité sans même fatiguer le moindre télépilote ?  Perso je n’envisage pas cela à très long terme, 10 ou 15 ans.

De ce fait je réitère mon propos en 2017 confondre robots-tueurs et drones de combat est une aberration intellectuelle et la preuve d’une méconnaissance flagrante de la question. Par contre il est évident qu’en 2027 ou en 2037 je ne tiendrais plus forcément le même discours. Hélas.

Photo © UK Ministry of Defence.

8 COMMENTAIRES

  1. Merci pour ce rappel, j’enrage à chaque fois que les médias nous font le coup de la polémique sur le fait que les drones armés « posent des problèmes éthiques » en croyant ou en feignant de croire que les drones armées sont entièrement autonomes.

    Il y a énormément d’ignorance et de confusion dans ces débats, comme souvent tout ce qui touche au monde militaire. Il est amusant par exemple de constater à quel point les soi-disant « robots tueurs » font peur alors que ça n’est pas du tout le cas typiquement d’un missile de croisière. Or ce dernier est bien ce qui se rapproche le plus d’un robot tueur : une arme autonome, programmées pour détruire/tuer de loin et sans intervention humaine.

    En outre on sent chez certains commentateurs une sorte de gène à ce qu’un pilote puisse bombarder une cible sans se mettre lui-même en danger, sans éprouver dans sa chair l’âpreté du combat et la peur de la mort. C’est une approche que je qualifie de théorie de la corrida : la guerre ne serait belle que si les deux protagonistes étaient équivalents face à la mort. C’est une vision étonnamment romantique de la guerre.

  2. Ce n’est pas le cas pour l’armée française où les pilote des drones sont situés sur la base même d’où décollent les appareils, mais les pilotes de Reaper américains eux sont situés sur une base aux Etas Unis et guident leur drone qui opère au Moyen Orient via une liaison satélite.. Et cela peux poser des questions d’ethique car ce n’est pas tout à fait la même chose, d’une part de voler au-dessus de la région que l’on bombarde avec l’implication et les risques que cela suppose, et dautre part d’être assis à l’abris à des milliers de kilomètres de là et de rentrer tranquilement au près de sa famille tous les soirs. Cela peut entrainer dans la tête du pilote un détachement et une distanciation par rapport à l’acte commis, qui, rappelont le, consiste quand même à tuer des gens.
    Certes il est vrai que la question morale soulevée n’est pas du même ordre que celle soulevée par les « robot tueurs » autonomes. Et de surcroit peut-on reprocher à une armée de mettre ses pilotes à l’abris ?

  3. Je rebondis sur votre dernière question car c’est la seule que j’estime valable dans ce débat, même si j’entends vos arguments.
    Si on estime que la guerre menée par son gouvernement est juste ou en tout cas qu’elle se fait au nom de principes valables, alors le devoir d’un État est de maximiser les gains en minimisant les pertes. Je ne vois pas au nom de quoi les civils bien au chaud que nous sommes devraient exiger des militaires qu’ils se mettent en danger afin d’apaiser un peu notre mauvaise conscience : « Merci de bien vouloir tuer des gens mais veillez tout de même à prendre quelques risques, on n’est pas des sauvages… »

    Sauver la vie de ses hommes est la priorité d’un commandant, cela passe par la mise en place d’une chaine SAR performante, par l’imposition de planchers de vol voire même par le pilotage d’un drone depuis un shelter du Nevada. Et entre nous, je ne suis pas sûr que survoler un pays à 800km/h et 30,000 pieds d’altitude donne une « perception de la réalité terrain » bien supérieure à celle qu’on aurait depuis un bunker.

  4. Certains drones sont déjà autonomes pour certaines phases: décollage, atterrissage, rejoindre une zone donnée pour la mission ou en cas de perte de liaison avec la base
    On peut donc envisager qu’il puisse larguer une munition qui elle se débrouille pour atteindre sa cible fixe ou mobile. La cible est bien sûr fixée auparavant par un être humain,
    L’identification automatique et surtout sans équivoque (du moins du même niveau qu’un humain peut effectuer avec un équipement) de l’ennemie par intelligence artificielle est encore de la science fiction

  5. « Pas sûr qu’au moment d’atomiser New York, Chicago, ou encore Los Angeles le pauvre lieutenant soviétique […] aurait accepté de tuer des centaines de milliers d’innocents d’un seul coup ! » –> Je pense plutôt que c’est le contre-coup qui à évité le 1er tir. Car ils savaient bien qu’il y auraient contre-attaque.
    Je pense que pour les drones, le débat est aussi : distance = détachement. On peut tuer des gens sans les approcher, on tue des pixels, donc moins de « sentiment ». Déjà quand les avions pouvaient détruire des cibles à très grandes distances, certains ce posaient des questions, maintenant on peut tuer en restant en sécurité. De plus cela ne requière peut être plus d’entrainement, d’endoctrinement, de discipline militaire, ou je ne sais quoi : un geek peut tuer. C’est ça qui effraie les journalistes. Pour eux un soldat, c’est un sapiens dressé (donc contrôlé par un maître), un geek c’est… n’importe qui.
    Le film « good kill » parle justement de ces « pilotes ». Avec une bonne morale US à la fin :/
    « Ultimate Game » un joueur de jeu vidéo qui controle un « soldat, le futur drone ?

    Pourquoi le terme « drone » désigne-t-il maintenant un aéronef sans humain à bord, avant il me semble que ça concernait aussi les voitures, non ?

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