La détection acoustique durant la Première Guerre mondiale

La détection acoustique durant la Première Guerre mondiale

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Unité de détection et de repérage acoustique - 1

1914, l’Europe s’embrase

Le début du conflit révèle une importante différence de doctrine entre Français et Allemands. Ces derniers préconisent et planifient l’utilisation de l’aviation pour des missions de bombardement alors que les moyens aériens français ne sont envisagés que pour la reconnaissance. Il ne faut pas attendre longtemps pour en avoir une démonstration. Le jour même de la déclaration de guerre (3 Août 1914), un avion allemand largue déjà quelques bombes sur Lunéville, entre Nancy et Strasbourg et le 30 Août, un Taube bombarde Paris (Cinq bombes de faible puissance).

Pour le moment, la dispersion et la rareté des systèmes d’écoute, le manque de coordination avec l’artillerie et surtout la pénurie d’armes spécifique dans la lutte antiaérienne démontrent que l’évolution et l’efficacité des moyens terrestres à l’encontre de l’aviation sont encore disparates et n’ont pas toujours été concomitantes.

Canon de 75 "antiaérien" de fortune
Canon de 75 « antiaérien » de fortune

Durant les premiers mois de guerre, les moyens de défense relèvent plus d’une artillerie de campagne légèrement modifiée avec des résultats qui s’avèrent quelque peu aléatoires. Des canons de 75 sont précipitamment montés sur des affuts de fortune et orientés vers le ciel. Des tirs conjoints d’armes légères contre des avions ennemis par fusillades émanant d’unités constituées dénotent un certain amateurisme.

Malgré l’apparition des premiers canons antiaériens montés sur châssis, les résultats ne sont pas probants et entrainent quelques fois des conséquences fâcheuses lorsque, par manque d’identification préalable, des aviateurs sont victimes de tirs amis.

En 1915, les améliorations apportées aux cornets acoustiques vont de de pair avec l’arrivée en nombre de mitrailleuses et canons appropriés. La logistique et les munitions sont adaptées, le personnel est entrainé et les unités de tir sont rassemblées en groupes qui deviendront plus tard des batteries. Il faut encore attendre plusieurs mois avant que n’apparaissent les prémices d’une véritable défense antiaérienne qui deviendra en 1916 la DCA (Défense Contre Aéronefs). Le concept d’engagement total de la part des nations belligérantes entrainera d’énormes progrès dans la recherche, l’organisation et le développement du matériel militaire et la détection de l’aviation ennemie par la localisation acoustique sera une des priorités.

1916 – L’engagement total

Nous pouvons décemment penser que l’évolution des systèmes de défense mis au point par les différents belligérants soit relativement similaire de part et d’autre de la ligne de front. De plus, du côté allié, l’apport d’éléments novateurs dans le cadre des recherches sur les appareils de détection fait l’objet d’échange entre nations.

US - WW I - Sound LocatorL’armée américaine qui a débarqué sans unité spécifique de localisation acoustique profite du matériel français plus performant tandis que les alliés issus d’anciennes colonies ou protectorats de l’Empire utilisent le matériel britannique. En cette année charnière (1916), les dispositifs sont bien rodés dans les deux camps. Les contrôles sont centralisés, les mesures de localisation et les ripostes sont maintenant dirigées à l’aide d’instruments performants mais compte tenu de l’évolution constante de l’aviation, la menace est grandissante. Les avions volent plus vite et plus haut et les avantages acquis dans les airs sont rapidement contrecarrés par l’accroissement et la performance des moyens terrestres.

France - Organisation de la défense antiaérienne - 1916
France – Organisation de la défense antiaérienne – 1916
Gotha G.IV
Gotha G.IV

Toujours du côté allié, les succès de l’aviation allemande associés à l’arrivée des premiers bombardiers lourds (Gotha G.II et suivants) opérant de nuit obligent les états-majors à trouver de meilleurs moyens d’acquérir les cibles ou d’améliorer sans cesse le matériel déjà existant. Sur le continent, cette lutte fait alors l’objet d’un plan interallié dirigé par l’Etat-major Général, le plus haut degré de la hiérarchie militaire.

Détecteur acoustique en nids d'abeilles - 1917
Détecteur acoustique en nids d’abeilles – 1917

Il s’agit de rassembler et de combiner les moyens de toutes les armées, d’assurer une coordination des différents systèmes de défense et de répartir les charges et missions sur un plan général et non plus par secteur. Cette gigantesque organisation répartie tant sur la ligne de front qu’en profondeur  du territoire français regroupe toutes les unités de surveillance et les «grandes oreilles»  sont plus que jamais en charge de l’observation et de la signalisation des mouvements de dirigeables et d’avions ennemis. Ce dispositif restera d’application jusqu’à la fin du conflit.

General Edward Bailey Ashmore (1872-1953)
General Edward Bailey Ashmore (1872-1953)

De leur côté, les Britanniques ont très vite compris la nécessité d’implanter un réseau d’observation performant en soutien des dispositifs d’écoute implantés le long des côtes de la Manche. En 1915, les raids allemands avaient démontré des lacunes dans l’organisation de la défense aérienne et après quelques tâtonnements, le général Ashmore, commandant la zone de défense de Londres créa le « Metropolitan Observation Service”.

Deux cent postes d’observation composées d’unités auxiliaires de l’armée et de policiers ont été dispersés à l’arrière des côtes et aux abords de la capitale. Chaque poste était doté d’instruments rudimentaires destinés à mesurer la trajectoire des appareils ennemis et d’un téléphone relié au centre de commandement de l’artillerie situé au cœur de Londres. Le but était de stopper les raids de jour et à basse altitude des zeppelins et des Gotha. Le résultat fut significatif car cette nouvelle organisation et une riposte efficace obligèrent les aviateurs allemands à opérer de nuit à une altitude de 10.000 pieds.

Le renfort des scientifiques

Récepteur parabolique
Récepteur parabolique
Détecteur acoustique de Baillaud
Détecteur acoustique de Billaud

La guerre bat son plein sur l’ensemble des fronts mais aussi dans les centres de recherches et laboratoires des deux camps où s’activent une armée de scientifiques et chercheurs. En France, le Capitaine René Billaud, astronome et futur professeur d’université, met au point plusieurs détecteurs acoustiques de forme parabolique permettant la localisation d’appareils ennemis avec beaucoup de précision.

Professeur  Jean Perrin
Professeur
Jean Perrin

Egalement mobilisé comme officier du génie, Le professeur Jean Perrin (Futur Prix Nobel de physique en 1926) interrompt ses travaux de science pure. Dès 1915 et  jusqu’à la fin de la guerre, il dirigea des recherches d’une grande importance pour la défense nationale. Il dota ainsi l’armée française d’un ensemble d’appareils d’écoute qui permettent la localisation d’avions et de sous-marins ainsi que le repérage sous terre des travaux de sape ennemis, hantise du fantassin de première ligne. Fin 1918, son télésitémètre démontre que l’avance de la science française en matière de détection acoustique était supérieure à celle des allemands.

Dr William Sansome Tucker
Dr William Sansome Tucker

En Grande Bretagne, le Dr WS Tucker travaille au profit du Royal Engineers et met au point un système d’écoute expérimentale fixe composé de paraboles et de murs en béton (Sound Mirrors).

En Allemagne, les professeurs Max Wertheimer et Erich Moritz von Hornbostel améliorent dans un premier temps le matériel existant avant de concevoir un nouveau détecteur acoustique issu de leurs recherches communes.

Ce ne sont que quelques noms parmi les centaines de scientifiques au service des nations et la mise en œuvre de programmes de recherche dans tous les domaines s’avère très utile pour les militaires.  A n’en douter, la science aidant, le 20ème siècle et ses nombreux conflits serviront de bancs d’essais à de nombreux départements et pour les belligérants, les efforts consisteront à prendre ou accroitre l’avantage sur l’adversaire. En contrepartie, La plupart des travaux réalisés trouveront des applications civiles après les guerres et d’une certaine façon, contribueront à façonner le monde d’aujourd’hui.

De l’autre côté du front

« A l’Ouest, rien de nouveau » pourrait-on écrire en référence au roman d’Erich Maria Remarque car du côté allemand, la conception technique et les performances des appareils de détection acoustique (Richtungshörer) ne semble guère être bien différente des dispositifs connus et utilisés par les alliés.

Les fondements théoriques de la localisation par le son étaient déjà connues avant la guerre mais la véritable application fut mise en pratique durant l’automne 1914 lors de l’arrêt des troupes allemandes sur la Somme et la Marne. Elle se matérialisa par le déploiement des premières Schallmeßtrupps (Unités d’écoute) le long et en arrière de la ligne de front.

Détecteur acoustique Wertbostel
Détecteur acoustique Wertbostel

Durant l’entièreté du conflit, scientifiques et militaires allemands travailleront également de concert afin de concevoir le matériel le plus performant. Après l’étude des sons périphériques en laboratoire, Max Wertheimer et Erich Moritz von Hornbostel se consacreront à l’amélioration des systèmes d’écoute existants. Leurs travaux déboucheront sur la mise au point d’un détecteur acoustique performant et de conception légère dont le brevet sera déposé à Berlin en Juillet 1915 sous le nom de « Wertbostel », du nom des deux inventeurs.

Le principe du « Wertbostel » consiste à éloigner considérablement les cornets directionnels les uns des autres de manière à  détecter de façon plus précise la direction d’un son en améliorant sensiblement la précision et la détermination de l’angle d’orientation. Cette précision pouvant être augmentée par l’utilisation de microphones et  d’écouteurs. Les premières applications seront utilisées au profit de la marine et de l’artillerie afin de localiser par le bruit un sous-marin, un navire ou  la provenance d’un  tir de canon ennemi.

Sur base des travaux de Wertheimer et  von Hornbostel, le professeur Erich Waetzmann développe également un type de détecteur acoustique. L’Allemagne testera et utilisera de façon très dérisoire du matériel capturé lors des campagnes militaires et offensives successives à l’Est comme à l’Ouest.

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De mon vrai nom Patrick Debaisieux, j’ai gardé comme speudo « Mercator » célèbre cartographe (1512-1594) issu de mon plat pays. Forcément, j’apprécie tout ce qui touche de près ou de loin à l’aviation et plus particulièrement l’époque 1918-1939. Amateur de « Bons mots » et de lecture, je me définis plus comme homme des bois que des villes et je suppose qu’avec mes 57 balais, je ne changerai plus guère.