Les récentes catastrophes aériennes des vols MH370 de la Malaysian Airways et QZ8501 d’Air Asia ont relancé les interrogations (légitimes) d’une partie de l’opinion publique internationale sur la question des avions disparus en mer. Quand on sait que les eaux recouvrent 70% de la surface du globe et que les mers et océans représente 98% d’entre elles on est en droit de se dire que tenter d’y retrouver deux avions de lignes revient à donner un nouveau sens à l’expression «chercher une aiguille dans une meule de foin».
Et pourtant ces deux drames ne sont pas isolées, loin s’en faut.

L’une des disparitions les plus étonnantes a eu lieu à l’hiver 1945-1946 au large de la Floride. C’est d’ailleurs une des plus célèbres, ayant même été immortalisée au cinéma : le mystère du vol 19. Il s’agit de cinq bombardiers-torpilleurs monomoteurs Grumman TBF Avenger en missions d’entraînement, mais aussi de l’hydravion de recherches et sauvetages Martin PBM Mariner parti à leur secours. Aucun des six aéronefs ne revint jamais à sa base, les 27 marins américains furent portées disparus en mer avant d’être déclarés morts.

Cette disparition d’aéronefs aurait parfaitement pu tomber dans un total oubli si elle n’avait pas eu lieu dans une zone supposée dangereuse pour des raisons tenant souvent bien plus de la superstition ou de la science-fiction que de la science pure : le triangle des Bermudes. Cette zone maritime grande comme deux fois et demi la France métropolitaine est située entre les côtes américaines de Floride, celles de Cuba et l’archipel britannique des Bermudes.

Pour la petite histoire le très touristique archipel des Bahamas se trouve en plein dedans sans pour autant qu’un seul avion de ligne de Bahamasair ou d’une quelconque compagnie internationale desservant le pays n’ait eu à être victime d’une disparition dans la région.

Bombardier Dash 8 de Bahamasair, un avion survolant souvent le fameux « triangle ».

Donc soyons clair immédiatement. Si vous espérez en lisant ces lignes vous retrouver dans une prose digne d’un scénario des X-Files ou de Fringe, autant vous le dire toute de suite : vous allez être profondément déçu ! Même si l’auteur (moi en fait) est un passionné de science-fiction c’est aussi un esprit cartésien. Donc aucune chance que ce sujet n’aborde le cas des petits hommes verts (ou gris) ou des failles spatio-temporelles. Laissons cela à d’autres. Intéressons nous plutôt aux aspects factuels de cette étrange affaire.

Tous d’abord les cinq avions du vol 19 étaient tous des vétérans de la guerre du Pacifique, des avions ayant traqués et parfois coulés des navires et submersibles japonais. Ils n’était donc pas d’une toute première jeunesse quand ils prirent les airs ce 5 décembre 1945 en début d’après-midi. La météo était clémente au-dessus de la Naval Air Station Fort Lauderdale dans le sud-est de la Floride. En dehors du chef de patrouille, le lieutenant Charles C. Taylor la majorité des pilotes et membres d’équipage n’a que peu d’expérience au combat. Voire parfois même pas du tout. Le vol 19 est un vol d’entraînement avancé. Particularité notable, si tous les avions sont composés d’un équipage de trois personnes, l’un d’eux n’aligne que le pilote et le copilote. En effet le mécanicien de bord, le caporal Allan Kosnar est resté au lit, victime d’une mauvaise diarrhée.

Grumman TBF Avenger en vol.

Les cinq avions devaient participer, sous la houlette du lieutenant Taylor, à une série de simulations d’attaque anti-sous-marins en vol au ras des flots. Une manœuvre plutôt aisée en temps de paix sur un avion comme le TBF Avenger. D’ailleurs aucun d’entre eux n’emportait de torpille ou de charge de profondeur en soute, et les mitrailleuses n’étaient pas alimentées en cartouche. La Seconde Guerre mondiale était terminée depuis un peu plus de trois mois, les restrictions budgétaires étaient devenues une réalité palpable pour ces jeunes membres d’équipage.

Après avoir réalisé une série de bombardements simulés à une centaine de kilomètres des côtes de Floride les cinq avions ont changé de cap. Taylor et ses pilotes rendaient compte de toutes les opérations de vol par radio au contrôle aérien de NAS Fort Lauderdale, rien d’inhabituelle à ce moment là. Une quarantaine de minutes plus tard la tour de contrôle de la base aéronavale enregistrait une étrange communication entre les pilotes de trois des cinq Avenger. Les radiocompas des avions semblaient être tous devenus inopérants. Dans le même temps le vol 19 était hors de la zone contrôlée par les radars de l’US Navy.

Patrouille d’entraînement d’Avenger similaire à celle du vol 19.

Lors d’un message radio Charles C. Taylor annonça a un de ses ailier penser être à quelques kilomètres de l’archipel des Keys. Cependant aucune île ne semble en vue et les ailiers du jeune lieutenant commencent alors à s’énerver à la radio. L’un d’eux décide aux alentours de 17 heures, alors que le vol 19 est « perdu » depuis une heure et demi de prendre cap à l’ouest en se disant que tôt ou tard il trouverait une terre américaine. D’autant qu’en cette fin d’automne le soleil commençait à décliner et que les élèves-pilotes n’étaient pas encore qualifiés au vol de nuit. Pendant encore près d’une heure et demi les messages radios enregistrés à NAS Fort Lauderdale faisaient état du sentiment de panique qui commençait à s’emparer des pilotes et équipages.

Devant l’urgence naissante le commandant de la base décida d’aviser immédiatement son état-major ainsi que l‘US Coast Guard du risque de perte d’un à cinq avions au sud de la Floride, non loin des îles Keys. Un hydravion de reconnaissance Consolidated PBY Catalina appartenant aux coasties, un des fameux Flying Lifeboat décolla immédiatement. À 18 heures 20 le contrôle aérien reçut le dernier message du lieutenant Taylor, puis plus rien, silence radio !

Dans le même temps l’état-major de l’US Navy à Washington DC demanda à l’US Air Force d’activer ses radars longue distance, mais comme les aviateurs ne savaient pas où chercher les TBM Avenger cela ne donna rien ! Aux alentours de 19h20, soit une heure après la perte de contact radio avec Charles C. Taylor et ses coéquipiers deux hydravions de patrouille maritime Martin PBM Mariner furent déroutés et envoyés plus au nord de la position du Catalina de l’US Coast Guard, en direction des Bahamas. Eux aussi devaient participer à une série d’exercice, mais de nuit.

Martin PBM Mariner, similaire à celui disparu ce soir là.

Ils avaient déjaugé de la Naval Air Station de Banana River, également en Floride. Chacun comptait un équipage de treize hommes. Les pilotes de Mariner de cette base étaient habitués aux vols à basse altitude, plusieurs d’entre-eux venaient à l’origine des rangs de l’US Coast Guard et avaient rejoint l’US Navy après l’attaque contre Pearl Harbor. Moins de dix minutes après son déjaugeage l’un des deux hydravions disparaissaient à son tour des écrans radars. Un témoin, à bord d’un cargo, parla plus tard d’un avion qui s’était enflammé à une dizaine de kilomètres de sa position.

Les recherches des cinq Avenger du vol 19 mais aussi du Mariner de sauvetage furent suspendus durant la nuit, la météo s’étant particulièrement dégradée. Au matin du 6 décembre 1945 ce fut une quinzaine de navires de l‘US Navy et de l’US Coast Guard appuyés par une dizaine d’avions des deux armes qui sillonnèrent deux zones de recherches : les îles Keys où était censé se trouver les cinq bombardiers torpilleurs et le large de la Floride où avait disparu l’hydravion. Rapidement les sauveteurs concentrèrent toutes leurs recherches sur cette dernière zone, estimant que le secteur des Keys avait largement été vérifié et que si cinq monomoteurs s’y étaient abîmés ils auraient été retrouvés. D’autant que la zone était fréquemment utilisé par les pilotes instructeurs de NAS Fort Lauderdale pour leurs simulations, et le lieutenant Taylor n’y faisait pas exception !

Depuis décembre 1945 de nombreuses expéditions de recherches ont été lancées pour tenter de retrouver les cinq bombardiers et l’hydravion, sans aucun succès. En 1986 et 1991 des équipes d’archéologues ont prétendu avoir retrouvé ces machines, mais aucun des numéros de série des pièces ne correspondaient avec le vol 19.

En 1977 dans son excellent film de science-fiction «Rencontres du troisième type» le réalisateur américain Steven Spielberg pose le postulat que les avions auraient été enlevés par des extra-terrestres. Dans une scène d’ouverture, c’est le célèbre réalisateur français François Truffaut, acteur vedette pour l’occasion, qui découvre les Avenger en question en parfait état dans un désert aride au Mexique.

Un des Avenger utilisés par Spielberg sur son film. On distingue François Truffaut à côté de l’aile.

Il est fort possible qu’on ne sache jamais ce qu’il est advenu des cinq bombardiers-torpilleurs, de l’hydravion, et de leurs 27 membres d’équipage. Ils font parti des victimes de ces accidents inexpliqués de l’histoire de l’aviation. Inexpliqué ne signifie cependant pas forcément surnaturels. Après chacun se fera sa propre opinion.

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