S’autoproclamant Paradis du Pacifique, le Royaume d’Hawaii attira dès le 19ème siècle nombre d’aventuriers à la recherche d’exotisme, si bien que dans les années 1920 des milliers de riches touristes voguaient vers Honolulu à bord de luxueux paquebots et séjournaient dans de chics hôtels de Waikiki. Territoire annexé aux États-Unis en 1898, Hawaii devint aussi un poste avancé de la défense américaine, notamment grâce à l’importante base aéronavale de Pearl Harbor. Dès le milieu des années 1920, les civils pouvaient effectuer des vols réguliers entre les principales îles hawaïennes et, tant l’US Navy que l’US Army, disposaient d’aérodromes. Tous les avions utilisés dans l’archipel hawaïen devaient toutefois y être acheminés par bateau. Le premier vol transatlantique réalisé en 1919 par John Alcock and Arthur Whitten Brown à bord de leur appareil Vickers Vimy, fit germer l’idée d’éventuelles liaisons aériennes entre le continent américain et Hawaii. Le défi était toutefois de taille, puisque près de 4 000 km séparent la Californie de cet archipel perdu au milieu du vaste océan Pacifique.

En 1925, l’US Navy fut la première à tenter d’effectuer ce périlleux vol, à l’extrême limite des capacités des meilleurs avions de patrouille maritime alors disponibles. Outre l’autonomie et la fiabilité de l’appareil requis pour un vol sans escale de cette distance, toute erreur de navigation même minime pouvait s’avérer funeste pour son équipage. Pour mener à bien cette mission, la marine américaine fit appel au réputé commandant John Rodgers. Le 31 août 1925, deux hydravions Naval Aircraft Factory PN-9, l’un piloté par le commandant Rodgers et l’autre par le lieutenant Allan Snody, déjaugèrent de la baie San Pablo, près de San Francisco, en direction d’Hawaii. L’US Navy avait pris soin de positionner dix de ses navires entre la Californie et Hawaii afin de porter secours aux avions en cas de nécessité. Au bout de cinq heures, une panne de moteur sur l’appareil du Lieutenant Snody força l’amerrissage près d’un des navires de soutien. Le Commandant Rodgers et son équipage continuèrent seuls le périple sur près de 3 000 kilomètres avant de manquer de carburant. L’équipage fut forcé d’amerrir en vol plané, sans avoir pu entrer en contact avec le navire de soutien le plus proche. La radio de bord inutilisable, ne disposant que de faibles réserves d’eau potable et de nourriture, et dérivant au gré des courants, les aviateurs devenus marins par la force des choses décidèrent de confectionner des voiles de fortune avec la toile prélevée sur les ailes inférieures de l’appareil. Malgré des recherches intensives, la marine américaine avait perdu toute trace de l’hydravion et craignait le pire. Neufs jours après sa disparition, le PN-9 du Commandant Rodgers fut localisé à une vingtaine de kilomètres de l’île Kauai par un sous-marin américain. L’équipage avait franchi plus de 700 kilomètres avec leur embarcation de fortune. Heureusement, une pluie providentielle avait évité qu’ils ne périssent de soif durant leur périple. Affamés, mais tout de même en santé, les membres de l’équipage furent quelques jours plus tard acclamés en héros à Honolulu, malgré ce demi-échec. À bord de leur vaillant hydravion PN-9 réparé, ils effectuèrent même un vol de démonstration au-dessus d’Oahu.

Commandant John Rodgers et l’équipage du PN-9 sains et saufs à Kauai
Naval Aircraft Factory PN-9 survolant Pearl Harbor, Hawaii, 1925

Quelques jours après la traversée triomphale de l’Atlantique par Charles Lindbergh en mai 1927, l’Honolulu Star Bulletin annonçait que James D. Dole, le «Roi de l’ananas» d’Hawaii, offrait une récompense de 25 000$ au premier avion à rejoindre l’île d’Oahu à partir du continent américain, et 10 000$ au second réussissant cet exploit. Assez vite, plusieurs pilotes manifestèrent leur intention de relever ce défi, si bien que le 16 août 1927 fut convenu pour le départ du Dole Air Race afin d’être équitable pour l’ensemble des participants. Quiconque partant avant cette date n’aurait pas droit à la récompense.

Ne voulant pas se faire damer le pion par des civils, l’United States Army Air Corps (USAAC), qui planifiait un tel vol depuis quelques années, causa toute une surprise le 29 juin 1927. Ayant méthodiquement perfectionné ses techniques de navigation en installant de puissantes radiobalises à San Francisco et sur l’île de Maui, l’USAAC fit étonnamment le choix d’un avion terrestre pour un si long vol au-dessus de l’eau. Baptisé Bird of Paradise, le trimoteur Fokker C-2 pouvait certes emporter une lourde charge de carburant mais un amerrissage forcé condamnait pratiquement son équipage. Le 28 juin 1927, les lieutenants Lester Maitland et Albert Hegenberger, respectivement pilote et navigateur, décollèrent de l’aérodrome d’Oakland en Californie. Rapidement, divers problèmes se manifestèrent malgré la préparation minutieuse du vol : compas fonctionnant mal, radio en panne et moteur poussif dû à la formation de glace dans son carburateur. Près de 26 heures après leur départ, le Bird of Paradise apparût toutefois dans le ciel de l’île Oahu et se posa sans encombre sur la piste du Wheeler Army Airfield. Maitland et Hegenberger venaient d’écrire une page de l’histoire de l’aviation, soit le premier vol réussi vers Hawaii. L’appareil Bird of Paradise demeura en service pendant une dizaine d’années à Hawaii. À la fin des années 1930, il fut entreposé au Wright Field en Ohio. Dans la frénésie de la guerre, l’avion pourtant célèbre fut ferraillé en 1944.

Arrivée du Bird of Paradise à Wheeler Army Airfield, Hawaii, 1927
Fokker C-2 Bird of Paradise
Albert Hegenberger et Lester Maitland

Malgré le succès des militaires, la frénésie des journalistes à l’égard des pilotes surnommés Dolebirds ne diminua pas pour autant, puisque l’honneur d’être les premiers civils à réussir cet exploit demeurait. Mais une seconde douche froide s’abattit sur eux. N’attendant pas la date de départ du Dole Air Race, un jeune pilote de l’aéropostale nommé Ernie Smith et son navigateur Emory Bronte, décollèrent d’Oakland le 14 juillet 1927 en direction d’Honolulu. Leur frêle monomoteur Travelair 5000, nommé City of Oakland, alourdi par ses réserves de carburant hésita à s’élever vers le ciel. Le vol se passa plutôt bien jusqu’au petit matin suivant lorsque le moteur montra des signes d’essoufflement et que les jauges de niveau de carburant laissaient présager le pire avec aucune terre en vue. Se préparant à amerrir d’urgence, alors que le Travelair frôlait la surface de l’océan, le moteur eut un regain d’énergie et Smith fit rapidement remonter son appareil. Bientôt, le soleil du matin révéla au loin le sommet de l’imposant Mauna Kea de l’île Hawai’i, rassurant ainsi Bronte sur la précision de sa navigation. La gloire d’atterrir à Honolulu semblait à portée de main, mais tout dépendait des réserves de carburant. Alors que les îles de Molokai et de Maui étaient en vue, le Travelair tomba en panne sèche. Ne disposant d’aucune piste proche pour se poser, Smith fit planer son appareil vers la broussaille longeant une route sinueuse sur l’île Molokai. En heurtant un bosquet d’arbrisseaux, le Travelair fut lourdement endommagé mais, les réservoirs étant à sec, aucun incendie ne se déclara. Miraculeusement, Smith et Bronte s’en sortirent indemnes. Secourus par des employés d’un ranch tout près, ils furent conduits à la station radio de Kaunakakai. Considérées comme perdus en mer, Smith et Bronte furent rapidement recueillis par un avion militaire et accueillis par une foule en liesse à Honolulu. N’ayant toutefois pas respecté la date de départ convenue, ils sont disqualifiés du Dole Air Race. Ils ont néanmoins écrit une page de l’histoire de l’aviation en ayant réalisé le premier vol civil vers les îles Hawaii, en un peu plus de 25 heures.

Emory Bronte et Ernie Smith
Travelair 5000 City of Oakland décollant de la Californie, 1927

Malgré cet exploit, l’attention pour les nouveaux héros fut de courte durée car les journalistes massés en Californie s’intéressent davantage aux Dolebirds. Aussi, des milliers de curieux étaient présents chaque jour à l’aérodrome d’Oakland pour épier l’arrivée des nouveaux compétiteurs. Groupe hétéroclite d’anciens pilotes de la Grande Guerre, de Barnstormers et de pilotes amateurs excentriques, certains Dolebirds et avions inscrits étaient manifestement inadéquats pour réaliser un tel vol et plusieurs furent disqualifiés avant même la date de départ. Aussi, trois avions furent perdus avant même le coup d’envoi, entraînant le décès de trois personnes, dont le capitaine Arthur V. Rogers, un as de la célèbre escadrille Lafayette ayant combattu en France. Ces tragédies eurent pour effet d’attiser l’intérêt médiatique et la presse était particulièrement fascinée par la seule femme inscrite, dont l’avion portait d’ailleurs le nom de Miss Doran.

Départ du Dole Air Race, Oakland, Californie, 1927

Au matin brumeux du 16 août 1927, huit avions étaient alignés pour le départ :

  • Golden Eagle, le prototype Lockheed Vega 1, piloté par Jack Frost accompagné de son navigateur Gordon Scott;
  • Aloha, un Breese-Wilde 5 avec sa livrée jaune, piloté par Martin Jensen et  le navigateur Paul Schluter;
  • Woolaroc, un Travel Air 5000 piloté par Art Goebel, un ancien pilote de chasse de la Grande Guerre, et son navigateur William V. Davis Jr.;
  • Oklahoma, également un Travel Air 5000, avec Bennett Griffin aux commandes et Al Henley au poste de navigateur;
  • Miss Doran, un biplan Buhl CA-5  AirSedan piloté par  Auggy Pedlar et son navigateur Vilas R. Knope, avec également à bord la jeune et jolie Mildred Doran;
  • Dallas Spirit, un Swallow Monoplane avec un as de la Grande Guerre aux commandes, le capitaine William P. Erwin, et Alvin Eichwaldt comme navigateur, un marin qui avait survécu à trois explosions de navires durant la guerre;
  • El Canto, l’élégant monoplan Goddard Special favori de la course, conçu par son pilote Norman A. Goddard avec comme coéquipier Kenneth C. Hawkins à la navigation, tous deux lieutenants de la marine;
  • Pabco Flyer, un autre monoplan Breese-Wilde 5 piloté par le major Livingston Gilson Irving, un autre pilote de chasse décoré durant la guerre, et ayant décidé de tenter la traversée en solo.

Des huit avions décollant d’Oakland cette journée, seuls les appareils Golden Eagle, Aloha, Woolaroc et Miss Doran entreprirent la longue traversée, les autres abandonnant la course suite à divers incidents. Le jour suivant à Honolulu, une foule s’était amassée à l’aérodrome pour accueillir les valeureux aviateurs. Le premier avion à se poser fut le Woolaroc après 26 heures de vol et, deux heures plus tard, l’appareil Aloha atterrissait. Aujourd’hui, l’avion vainqueur du Dole Air Race est exposé au musée du ranch Woolaroc en Oklahoma, fondé par le magnat du pétrole Frank Phillips qui avait commandité son équipe.

Travel Air 5000 Woolaroc
Breese-Wilde 5 Aloha

Pour ce qui est des avions Golden Eagle et Miss Doran et de leurs équipages, ils disparurent à tout jamais malgré les recherches entreprises pour les retrouver. Décollant trois jours après le début de la course, l’appareil Dallas Spirit participant aux recherches disparut également, portant à dix le nombre de décès découlant de cette course folle.

Voulant susciter le développement de liaisons aériennes entre le continent et Hawaii, le Dole Air Race démontra plutôt le danger d’une telle entreprise. Presqu’une dizaine d’années s’écoula d’ailleurs avant qu’un civil tente à nouveau l’exploit. C’est la célèbre aviatrice Amelia Earhart qui s’élancera de l’île d’Oahu en 1935 pour rejoindre la Californie 18 heures plus tard, seule à bord de son monomoteur Lockheed Vega. Earhart avait toutefois pris soin de faire préalablement transporter son avion par bateau vers Hawaii, la navigation d’un vol à partir d’une île vers un continent s’avérant moins hasardeuse que l’inverse. Elle fut néanmoins acclamée en héroïne lorsqu’elle posa son avion à Oakland.

Arrivée du Lockheed Vega d’Amelia Earhart à Hawaii, 1934
Arrivée tiomphale d’Amelia Earhart à Oakland, 1935

Le premier vol commercial vers Hawaii sera finalement inauguré en 1936, grâce à un hydravion Martin M-130 reliant San Francisco et Honolulu. L’aventure des Clippers volants débutait ainsi au Paradis du Pacifique.

Martin M-130 à Pearl Harbor, Hawaii, 1937

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Marcel

Fils d’un militaire de l’armée de l’air canadienne (il est tombé dedans quand il était petit…) et biologiste qui adore voler en avion de brousse, ce rédacteur du Québec apprécie partager sa passion de l’aéronautique avec la fraternité francophone d’Avions Légendaires.