Voilà bien un des avions qui aura le plus fait coulé d’encre, vraisemblablement pour rien. Depuis le milieu des années 1980 des milliers de témoignages et des centaines d’articles de presse font état d’un avion de reconnaissance stratégique furtif appelé Lockheed SR-91 Aurora. Un jet qui finalement n’a certainement existé que dans l’esprit crédule de ceux qui voulaient bien y croire. Décortiquons donc ici les origines de ce mythe.

Tout remonte donc aux alentours de 1986-1987 quand diverses publications anglophones ont commencé à parler d’un avion de reconnaissance à très grande vitesse capable de voler au-delà de Mach 5 à haute altitude et développé par les Skunk Works, le fameux bureau d’étude de Lockheed. En fait depuis plusieurs années déjà plusieurs publications faisaient déjà état du développement d’un avion susceptible de remplacer les Lockheed SR-71 Blackbird et U-2 Dragonlady alors en dotation dans l’US Air Force et chargés de scruter le ciel soviétique. Pour beaucoup l’avion s’appelait alors SR-91 Aurora ou bien R-7 Aurora. Deux désignations différentes pour un seul et même non, donc un seul et même avion.

Le Blackbird en vol.

À la même époque les passionnés d’aviation, qui ne disposaient pas encore de l’outil internet, cherchaient par tous les moyens à avoir des informations concernant les «avions invisibles» qui finalement furent dévoilés au monde le 10 novembre 1988. Ce jour là J. Daniel Howard, secrétaire adjoint à la défense des États-Unis, annonça l’existence d’un avion de combat furtif. Dès lors les «spécialistes» de l’Aurora purent mettre un nom sur la technologie de leur lubie. Un an plus tard, lors des opérations américaines sur le canal de Panama le Lockheed F-117 Nighthawk réalisait ses premières actions officielles de combat en larguant des bombes à guidage laser sur des objectifs majeurs. Deux ans plus tard lors de l’opération Desert Storm ces avions allaient être connus du monde entier !

Le F-117A Nighthawk en plein vol.

Il n’en fallait pas plus pour donner pleinement corps à la rumeur de l’existence de l’Aurora : le remplacement des Blackbird et l’existence d’un avion de combat prétendument invisible aux radars. Désormais l’avion mystère était capable de voler plus vite que n’importe quel autre aéronef, il était supposé plus rapide que le North American X-15, et surtout totalement furtif.

Mais au fait pourquoi cet étonnant nom d’Aurora ?

Là pour le coup c’est peut-être de la faute du Pentagone et de la CIA. Entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 1990 plusieurs rapports officiels (dont certains depuis largement caviardés) faisaient état d’un projet nommé «Aurora» et abordant le thème d’un avion furtif de grande taille devant permettre la pénétration en profondeur de l’espace aérien soviétique (puis russe) avec une capacité de frappe nucléaire et/ou conventionnelle. Oui pour les généraux et contre-espions américains le terme Aurora désignait en fait le Northrop B-2A Spirit au moment où il représentait le programme le plus confidentiel de la défense américaine.

Bien entendu ce programme furtif «Aurora» fuita légèrement, notamment au travers d’articles dans la presse spécialisée mais aussi dans des publications plus tendancieuses. En effet à la fin des années 1990 le Lockheed SR-91 Aurora n’intéressait plus uniquement les passionnés d’aviation. Les théoriciens du complot également, toujours avides de sensationnel, avaient rejoints le mouvement ! Et avec eux des méthodes particulièrement discutables. Désormais les spéculations autour de l’avion furtif de reconnaissance allaient devenir totalement délirantes.

Vue d’artiste de l’Aurora.

Mais au fait à quoi est-il censé ressembler ce Lockheed SR-91 Aurora ?
Il s’agirait d’un avion de la taille du SR-71, biplace en tandem ou côte à côte et disposant d’un fuselage intégralement construit en matériaux RAM (c’est à dire absorbant les ondes émises par les radars) comme le F-117. Sa propulsion laisse là carrément pantois. On parle d’un ou plusieurs réacteurs MHD, c’est à dire fonctionnant par magnétohydrodynamique. Pour mémoire les réacteurs MHD demeurent actuellement aux confins de la théorie et de la science-fiction. Selon ses «experts», l’Aurora serait apte à voler au-delà de Mach 8 et pourrait même dans certains cas atteindre Mach 12. Soit environ 14 000km/h en vol horizontal dans l’atmosphère.

Les années 1990 c’est aussi l’époque où l’Aurora est entré dans le domaine de la fiction et du jouet. Déjà à la fin des années 1980 la franchise Micro Machines proposa un set de cinq reproductions miniaturisées d’avions dans lequel figurait une représentation de l’Aurora. Elle était accompagnée d’un Grumman X-29, d’un McDonnell F-4 Phantom II, d’un McDonnell Douglas F/A-18 Hornet, et d’un Rockwell B-1B Lancer. Je le sais bien, je l’ai eu ! À la même époque divers marques de maquettes en plastique tentèrent de surfer sur la mode de l’Aurora en proposant des modèles souvent simplistes et sans intérêt ! Cela n’eut jamais le succès escompté.

Mais c’est surtout grâce à la télévision que le Lockheed SR-91 Aurora connut le succès auprès du grand public. En France c’est sur la chaîne M6 et avec la série culte X-Files que l’avion eut son heure de gloire. Les créateurs de la série y faisaient régulièrement référence quand ils abordaient le cas des avions conçus avec l’aide de technologies d’origine extraterrestre. Sauf que X-Files était bel et bien un pur produit de science-fiction et il semblait inconcevable que quiconque prenne cela pour la réalité. Personne donc sauf peut-être les théoriciens du complot. Beaucoup ont pris les allégations de cette série pour argent comptant, notamment quand il s’agissait de l’Aurora.

Le début de la décennie suivante fut marqué par les attaques terroristes du 11 septembre 2001. Le monde, et notamment le monde américain, découvrait Al-Qaïda et sa nébuleuse djihadiste. Mais dans le même temps les théoriciens du complot expliquèrent, avec souvent force de détails et de convictions, que selon eux aucun avion de ligne n’avait percuté les tours jumelles du World Trade Center ou encore le Pentagone et que tout cela avait orchestré par… le Pentagone lui-même. Ces même théoriciens du complot expliquaient à leurs détracteurs que les moyens de l’US Department of Defense étaient quasi illimités puisqu’ils comptaient notamment un avion aussi top secret que l’Aurora.

À la même époque existait une autre rumeur comme quoi le SR-91 Aurora se muait petit à petit en mother ship pour des escadrilles de drones furtifs ultra-secrets. Il faut dire qu’on était en pleine mode des avions sans pilotes et que forcément dans l’esprit des passionnés de l’avion-espion autant que dans celui des théoriciens du complot il était évident que le Pentagone travaillait sur des drones furtifs. L’existence presque révélée en 2007 du Lockheed-Martin RQ-170 Sentinel leur donna pour une fois raison. Pour autant il n’y avait pas d’avion d’accompagnement type mother ship et encore moins d’escadrille !

Aujourd’hui encore le soufflé n’est pas retombé. Régulièrement des passionnés d’aviation, et aussi des théoriciens du complot, relancent le débat non pas sur l’existence du Lockheed SR-91 Aurora mais bien sur ses déploiements et/ou missions exactes. Pour ces gens il est incontestable que l’avion existe ! Et pourtant aucune preuve formelle ne l’atteste.

Pour faire simple il y a plus de photos scientifiquement crédibles de la créature du Loch Ness que d’images de l’Aurora. C’est dire. Aucun cliché réel de l’avion au sol, aucun au décollage ou à l’atterrissage, et même aucun en vol. Un peu comme si l’avion n’existait pas… et là est le fond de l’affaire : rien ne prouve l’existence tangible de cette machine.
On pourrait presque dire que toute l’histoire de l’Aurora est une parabole divine, une question de foi : personne ne l’a jamais vu mais des milliers de gens croient en son existence.

Pour autant il n’est pas forcément utile de fermer complètement la porte à l’existence d’un avion de reconnaissance furtif inconnu, l’exemple du Bird of Prey nous rappelle combien le Pentagone est capable de masquer l’existence d’un avion. Pour mémoire un avion conçu par Lockheed s’appelle bien Aurora, une version canadienne du célèbre P-3 Orion de patrouille maritime.

 

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