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Me262
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J’aime bien ce texte :

Onfray mieux de la fermer

Depuis qu’il a lu tout Freud en 96 heures, Michel Onfray – qui tente actuellement de prouver qu’Honoré de Balzac était un dignitaire nazi en fuite et que Chrétien de Troyes a tout pompé sur Marion Zimmer Bradley – n’a plus de limite, ce qui fait, naturellement, qu’il ose tout, selon une habitude chère à certains.

Fidèle à sa méthode (du travail, de la patience, de la rigueur, de l’humilité, de la discrétion), Michel Onfray – qui a dévoré Clausewitz en deux heures et gagne souvent à Risk – se pique de stratégie militaire. Dans une récente édition d’un grand quotidien du soir, notre héros nous donc livre le texte le plus ahurissant de médiocrité qu’il m’ait été donné de lire depuis des mois, et Dieu sait que j’en lis, des foutaises. Tenez, pas plus tard qu’hier soir… Mais je m’égare.

Avec la suffisance qui sied à ceux qui savaient tout à la naissance et qui n’ont donc pas travaillé depuis que les Beatles se sont séparés, Michel Onfray nous expose son interprétation de l’opération Serval. Autant prévenir les âmes sensibles, c’est du très lourd, du gras, du gros rouge qui tâche.

En quelques dizaines de lignes écrites entre une interview à Biba et la rédaction d’un court essai « Pourquoi j’aurais gagné à Azincourt », M. Onfray énonce une série d’affirmations remarquables d’ignorance et, soyons directs, de bêtise. Incapable de placer le Mali sur une carte il y a encore une semaine, parfaitement ignorant de la situation au Sahel, incapable – comme d’autres – d’associer deux idées sur le jihadisme ou l’islam radical, le philosophe des masses, le gourou des retraités, le petit père du peuple, glisse également deux trois remarques racistes qui en disent long sur son attachante personnalité. Quant à sa compréhension du terrorisme, elle est nulle. Même la fosse des Mariannes est moins creuse, et pourtant.

Que nous dit donc Michel Onfray, le Gengis Khan de Chambois, le Guderian chevelu ? Que la guerre au Mali a été déclenchée pour des raisons de politiques intérieures, qu’elle est mal conduite, que l’ennemi n’a pas mangé sa race, que le Président écrase une mouche avec un marteau-pilon, que les otages paralysent l’action militaire, etc.

Autant l’avouer, j’ai lu ce texte avec stupeur. Je prenais déjà M. Onfray pour un imposteur de classe internationale, mais je pensais qu’une forme de décence le retiendrait de livrer aussi brutalement la substantifique moelle de sa pensée stratégique. Je croyais également que Le Monde, un quotidien que je lis fidèlement depuis près de 25 ans, ne publierait pas les délires que même un étudiant nord-coréen affamé n’oserait pas écrire, un Tokarev sur la tempe. Ben si, pas de chance. Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limite, et il se murmure que Jean-Marc Morandini devrait rédiger d’ici jeudi un article fondateur au sujet du community policing dans la boucle du Niger.

« Le Président de la République a décidé d’une guerre au Mali au moment où il commençait à s’effondrer dans les sondages », affirme Michel Onfray. On le comprend, il était à Shaolin depuis dix ans, à expliquer aux moines que non, ce n’est pas comme ça qu’on fait un enchaînement pied-visage, ah la la, les mecs, il faut tout vous dire, et donc, logiquement, il n’a pas vu la montée en puissance des réseaux jihadistes, les attentats, les enlèvements, les menaces contre les rallyes. Evidemment, il n’a pas non plus lu les articles réguliers dans la presse française et internationale, et il va de soi qu’il ne fréquente pas ce blog, où j’essayais de décrire, il y a déjà un an, les origines du merdier actuel.

Michel Onfray est un être supérieur, il n’a pas besoin de travailler, de poser des questions, de fouiller dans les archives. Et donc, personne ne lui a dit, en juillet dernier, dans un restaurant de la rive droite « Le Mali est la prochaine grosse guerre de l’armée française ». Ben non. Michel Onfray ne fréquente pas la rive droite, alors…

Consolons-nous, de toute façon, notre Joukov du pauvre n’y aurait pas cru une seconde tant il est insensible à la propagande que je déverse sur ordre. D’ailleurs, sa connaissance intrinsèque de la guérilla lui aurait permis d’éviter toutes les erreurs commises depuis janvier. Savez-vous que M. Onfray a lu tout Lawrence d’Arabie en dix minutes et en a conclu qu’à sa place il aurait pris Instanbul au lieu de Damas ? Ben oui.

Enivré par son propre talent, notre chef de guerre en charentaises dit les choses franchement, dans cette langue rude qui est le propre des hommes d’action :

« François Hollande commande en effet à l’armée française de mener au Mali une « grande guerre » du genre napoléonien, alors que nous sommes dans ce que Clausewitz nomme la « petite guerre », autrement dit la guerre des petits, menée par une poignée de combattants dépourvus du matériel de haute technologie de l’armée française qui, dans la formule géopolitique et géostratégique malienne, se révèle d’une totale inefficacité ».

Citer Clausewitz avec une telle assurance quand on croyait encore la semaine dernière qu’il s’agissait du gardien remplaçant du Bayern, bravo.

Non, M. Onfray, les combattants irréguliers, du Mali comme d’ailleurs, ne sont pas des Néandertaliens. Ils ont des téléphones satellite, des GPS, des ordinateurs portables, ils tiennent des conférences de presse sur Twitter, ils utilisent Skype pour apprendre à fabriquer des bombes et Google Earth pour leurs plans de bataille, ils ont des dizaines de comptes mail. Et ils savent se battre. Du coup, oui, il est préférable d’utiliser contre eux des Tigre et des Rafale plutôt que des javelots et du feu grégeois. Mais si vous voulez passer à l’armurerie, vous pourrez percevoir votre arc et votre dotation réglementaire en flèches.

Parlons, d’ailleurs, de cette totale inefficacité. En trois mois, toutes les villes ont été reprises et les jihadistes ont perdu au moins 600 combattants. « Que fera Achille le fort quand Ulysse le rusé attendra le temps qu’il faudra dans des grottes inaccessibles aux forts ? » Outre que M. Onfray ne se relit pas (de l’avantage, décidément, d’être un esprit supérieur), cette phrase nous apprend qu’il ne lit pas non plus la presse. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la conquête de l’Adrar des Ifoghas – qui n’est pas une aimable région près de Madrid – a été rondement et virilement menée. Achille le fort est entré dans les grottes et il a botté le cul d’Ulysse le rusé. Les repaires des jihadistes ont été investis et des quantités très honorables de matériel ont été saisies. Ben oui.

Ne reculant devant aucun sacrifice, Michel Onfray, dont on dit à Hollywood qu’il aurait inspiré Chuck Norris et qu’il serait le mentor de Steven Seagal (auquel il aurait reproché leur trop grande mansuétude et une tendance à laisser des survivants), ne s’arrête pas là :

« La France dispose d’une technologie de pointe pour mener une guerre haut de gamme contre des adversaires qui combattent en djellaba, chaussés de tongs, se déplacent en pick-up et font trembler le gouvernement français en pouvant rafler dans n’importe quel endroit du pays une poignée de Blancs transformés en otages, ce qui paralyse immédiatement l’action militaire. »

Fascinant de voir comme les clichés racistes les plus éculés émergent, au détour d’une phrase. Les jihadistes en djellabas et en tongs ? Vous avez déjà porté des tongs sur un terrain rocailleux ? Et les djellaba ? Pas bien commode pour courir, mais admettons. Il manque quand même le passage où vous parlez des chèvres qui subissent les derniers outrages, mais ce sera sans doute pour votre livre, définitif comme il se doit, sur le jihadisme. A quand quelques pages sur le cyber, il paraît que c’est follement tendance.

Vous étiez à Shaolin, et vous n’avez donc pas vu – mais en aviez-vous besoin ? Non bien sûr – les opérations contre Abou Zeid. Il ne m’a pas semblé, à moi, même si je n’ai pas votre connaissance du sujet, que l’armée française faisait la preuve de la moindre retenue contre ses ennemis à cause des otages. Peut-être, pour le savoir, aurait-il fallu poser des questions, mais vous êtes au-dessus de tout ça, vous qui avez été admis au CID sans avoir révisé et qui avez refusé un poste de conseiller militaire à Pékin en raison de la modestie de l’armée chinoise, bien en dessous de votre condition.

Non, mille fois non, si l’armée française cherche toujours les otages, elle n’a jamais fait preuve de retenue dans ses engagements. Si nous avions été paralysés, pétrifiés, aurions-nous projeté 4.500 hommes, la fine fleur de notre chevalerie, au Mali contre plus de 2.000 combattants jihadistes ? Tiens, au fait, et si le matériel compensait le manque d’hommes ? Je crois qu’on appelle ça la stratégie, mais je n’ai rien à apprendre à un homme qui a fini en 6 minutes le dernier Call of Duty et dont la vie, haletante, a inspiré les créateurs de John McClane ou du major Allan Dutch.

Parmi les passages les plus affligeants de votre texte, dont la médiocrité est par ailleurs prodigieuse, j’ai relevé votre manifeste incompréhension de l’art de la guerre. Pour vous, le choc des volontés est sans doute un concept bourgeois. Et votre antimilitarisme à peine digne d’un jeune révolté d’il y a quarante eux ne mérite pas qu’on s’y attarde. Que pourrait-on faire, de toute façon, de vos remarques sur les armes de haute technologie ?

Enfin, il faut saluer votre complète ignorance des ressorts du terrorisme. Il paraît clair, décidément, que vous passez plus de temps à soigner votre tignasse qu’à lire les rares auteurs dont vous avez parsemé votre tribune, comme autant d’alibis à la vacuité de vos phrases. « A qui fera-t-on croire que le risque de terrorisme en Europe, ou sur le sol français, viendrait d’une poignée de musulmans vivant dans les dunes africaines plutôt soucieux de leur business local et de leur zonage tribal que d’établir un califat européen ? »

A relayer la logorrhée abrutissante de vieilles badernes qui ressassent publiquement leur incompréhension du monde, vous vous montrez tel que vous êtes : une imposture intellectuelle qui n’a même plus la décence de faire écrire par d’autres ses misérables saillies et qui, pour des raisons que je ne veux même pas connaître, parvient à avoir page ouverte dans Le Monde ou Le Point – dans ce dernier, il est vrai, aux côtés d’autres pics de la pensée contemporaine, comme Patrick Besson ou BHL.

Vous vous vouliez Liddell Hart, vous êtes à peine Nabila.

Source : AbouDjaffar