#36949

Me262
Membre

Enduring Serval

Le voyage du Président de la République au Mali, le 2 février, a marqué symboliquement la fin de de la phase de reconquête des villes du fleuve Niger et la scission de l’opération française en deux directions nettement séparées : stabilisation et, faute de meilleur qualitatif, contre-terrorisme.

On se retrouve donc dans une situation similaire à celle de l’Afghanistan au-début de 2002 lorsque, après avoir chassé d’Afghanistan les milices des Taliban, les Américains poursuivaient le combat le long de la frontière avec le Pakistan tandis que se constituait une force de stabilisation à Kaboul. L’avenir s’annonçait favorable jusqu’à ce que plusieurs erreurs stratégiques soient commises.

La première fut d’avoir confondu l’hôte et le parasite, c’est-à-dire les Taliban et Al Qaïda, et d’avoir persisté à combattre les premiers tandis que les seconds avaient quitté le pays et continuaient à agir en réseau transnational. Les Taliban, organisation tellurique renforcée par le Pakistan et, indirectement, par la présence même de la Coalition, s’est finalement réimplantée dans les provinces pashtounes jusqu’à engluer les forces étrangères. La seconde fut d’avoir engagé un projet très ambitieux de transformation du pays tout en le faisant reposer sur des bases fragiles comme l’alliance initiale avec les seigneurs de guerre ou la mise en place d’une constitution à l’américaine paralysante. L’aide économique, à la fois massive et dispersée, à autant permis le développement de la corruption (et donc rendue encore plus séduisante l’offre administrative talibane « honnête ») que de celui des services sociaux ou éducatifs. La compensation de ces erreurs initiales a alors imposé un engagement croissant de ressources afin de tenter de dépasser les effets négatifs que cette même fuite en avant engendrait. Cette spirale afghane est actuellement dans l’esprit de tous même si personne ne l’évoque ouvertement pour le Mali.

Le scénario prévu au Mali est celui d’une relève rapide des forces françaises par les bataillons de la MISMA afin d’assurer la sécurité des villes le long du fleuve Niger au moins jusqu’à la tenue des élections prévue en juillet prochain, première étape vers une normalisation politique. Ce scénario présente de nombreuses inconnues comme les délais de mise en place et l’efficacité de la MISMA puis de l’armée malienne, la capacité locale à mettre en place des institutions et une culture politique stables ou encore la possibilité d’une paix durable avec les Touaregs. Ce processus est également à considérer dans un ensemble régional tourmenté par des lignes de fracture anciennes mais aussi les effets de la mondialisation (affaiblissement des Etats et des services publics), des évolutions écologiques (désertification) et politico-idéologiques du monde arabe. La stabilisation du Mali, et plus largement du Sahel, est une œuvre de longue haleine, peut-être même une œuvre de Sisyphe. Le risque pour les forces françaises est bien évidemment de se retrouver dans l’épicentre d’un désordre chronique. La réponse réside, à l’instar de nos adversaires, dans un fonctionnement en réseau de réseaux à partir de nos bases et points d’appui régionaux, de nos équipes de conseillers locaux, de nos services de connaissance et de renseignement et enfin d’éléments d’intervention de forme et de taille variable, depuis l’équipe de forces spéciales jusqu’à la brigade aéroterrestre.

Pendant ce temps la guerre « contre le terrorisme » se poursuit dans l’extrême nord du Mali avec des critères de victoire plus flous que pour la libération des villes de la boucle du Niger. Le combat s’arrêtera-t-il lorsque les otages seront libérés ? Les mouvements touaregs amenés à la paix ? Les organisations djihadistes détruites ? Rien n’a été précisé et c’est sans doute mieux car ainsi on ne se lie pas à des objectifs ambitieux dont la non-réalisation pourrait passer pour une défaite. Pour autant, à moins de se lancer dans une guerre éternelle, il faudra bien justifier positivement un jour l’arrêt de cette opération.

Ces deux opérations sont désormais disjointes mais elles ne peuvent manquer de s’influencer. La stratégie d’étouffement des rebelles dans le Nord s’effectue pour l’instant avec un remarquable « complexe reconnaissance-frappe » frappant les indispensables les dépôts de carburant et les transmissions tout en empêchant tout mouvement important. Cette paralysie par le ciel doit cependant s’accompagner d’un étouffement par le sol, notamment en cloisonnant les massifs de Timetrine, très isolé, et surtout du nord des Ifhoghas face au Hoggar algérien, par l’occupation des vallées de l’Azawak et du Tilemsi. C’est sans doute le rôle prévu pour les 1 800 soldats tchadiens arrivés à Kidal mais la vraie interrogation est celle de l’alliance avec les Touaregs. L’intérêt opérationnel de cette alliance est évident puisqu’elle permettrait d’isoler encore plus AQMI et le MUJAO et de disposer d’auxiliaires très précieux pour barrer la frontière et aider à aller chercher les djihadistes dans les vallées encaissées et les grottes. Ce serait cependant remettre en selle ceux-là même qui ont déclenché la crise du début de 2012 et accepté la présence des djihadistes au Mali. Bien entendu une telle alliance avec les « hommes bleus », anciens esclavagistes aux revendications fondamentalement racistes, et l’exclusion de l’armée malienne de la région Nord ne peut que susciter de fortes réticences de la part de tout gouvernement malien et d’une bonne partie des populations locales, jusqu’à peut-être susciter de l’hostilité. D’un autre côté, il serait sans doute au moins stérile de poursuivre la guerre contre les organisations armées des Touaregs.

Les deux opérations menées en parallèle sont condamnées à la réussite, et à la réussite rapide si possible. Que l’une d’elle échoue ou tarde à produire des résultats et c’est l’ensemble qui risque d’en pâtir. N’oublions pas non plus nos adversaires et leur capacité à innover et troubler le jeu.

Merci à Paul-Pierre Valli, grand connaisseur de la guerre nomade et de l’Adrar des Ifhogas.