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Obama et Bamako-La vision américaine de la guerre au Mali-par Maya Kandel

L’Afrique subsaharienne est longtemps restée absente ou bonne dernière des priorités stratégiques américaines. Il faut attendre les attentats de 1998 contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, puis surtout les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, pour voir l’Afrique figurer parmi les intérêts américains en devenant un front de la « guerre globale contre la terreur ». Cette évolution est entérinée en 2007 avec la création d’un commandement militaire pour l’Afrique, pour la première fois dans l’histoire américaine, AFRICOM.

Le positionnement militaire américain en Afrique repose sur la coopération avec les pays partenaires (la quasi-totalité des Etats africains), à travers des programmes régionaux et des accords bilatéraux. L’objectif principal est d’aider les armées locales à développer leurs capacités. Les effectifs américains déployés en Afrique représentent environ 5000 hommes, avec des variations en fonction des opérations en cours. L’essentiel de ces moyens est déployé à Djibouti sur la base de Camp Lemonnier (2500 hommes), également la principale base de drones américains (une autre a été installée récemment aux Seychelles). Mais le continent africain est également parsemé de « mini-bases » que l’on retrouve dans un grand nombre d’Etats africains, en particulier dans la zone qui va du Golfe de Guinée à la Corne de l’Afrique. Emblématiques du changement d’époque, d’adversaire et de conflit que nous vivons actuellement, elles se résument le plus souvent à un hangar quelconque, une poignée de soldats et quelques petits avions de tourisme truffés d’électronique. Le Pentagone a baptisé ces nouveaux avant-postes de la présence américaine globale de « lily-pads », nénuphars – un doux nom qui en dit long, si l’on songe qu’en général, quand il y a des nénuphars, il y en a beaucoup et ils finissent par tout recouvrir.

La mission principale du Pentagone en Afrique est la lutte contre les groupes terroristes islamistes de la Corne de l’Afrique (Somalie) et de la péninsule arabique (Yemen), à travers deux types d’actions : formation et entraînement des forces africaines locales et actions directes des forces américaines par l’emploi des drones armés et des forces spéciales[1]. Le Sahel est également un enjeu depuis 2002 : le Trans-Sahara Counter-Terrorism Partnership, sous la bannière de l’opération Enduring Freedom, vise à combattre et défaire les organisations terroristes opérant au Maghreb et au Sahel, en partenariat avec une dizaine de pays de la région (Mali, Tchad, Niger, Mauritanie, Algérie, Burkina Faso, Maroc, Nigeria, Sénégal, Tunisie), pour un budget annuel d’environ 100 millions de dollars. Le programme américain IMET (International Military Education and Training) forme les militaires des pays partenaires dans les académies américaines : le Mali en a bénéficié, y compris l’auteur du coup d’Etat de mai dernier, le Capitaine Amadou Sanogo, fait abondamment relevé dans les médias.

Washington est l’un des plus importants donateurs d’aide bilatérale au Mali, y compris (mais pas seulement) militaire, assistance interrompue depuis le coup d’Etat de mai 2012 en vertu d’une loi du Congrès (247 millions de dollars d’assistance bilatérale américaine au Mali suspendus, 119 millions d’aide humanitaire versés). Officiellement toute assistance militaire américaine à Bamako a cessé depuis. Mais pendant l’été 2012, un accident sur le fleuve Niger a provoqué la mort de trois militaires américains, au profil très « forces spéciales » et dont la présence au Mali n’a pas réellement été expliquée par Washington. Toujours pendant l’été, une frappe (de drones ?) aurait provoqué la mort de plusieurs djihadistes dans le nord du pays. Une réunion « secrète » a d’ailleurs eu lieu à la Maison Blanche à l’automne 2012 pour envisager des frappes contre AQMI au nord Mali, alors qu’au même moment Susan Rice qualifiait de « crap » (« naze » dans une traduction polie) les propositions françaises pour le Mali à l’ONU.

Depuis le début de l’opération Serval, le soutien américain, qualifié de « minimal » des deux côtés, a surpris. Certes, le secrétaire à la Défense, Leon Panetta, a fermement déclaré dès le début de l’opération française qu’il était de la responsabilité américaine de soutenir la France dans sa lutte contre les islamistes. Certes, au Congrès, plusieurs voix côté républicain se sont élevées pour appeler à un soutien plus ferme de la France et condamner la position « timorée » de l’Administration. Mais la Maison Blanche est restée discrète, allant jusqu’à interdire à Panetta de faire escale à Paris alors même qu’il était en tournée en Europe, de peur que ce passage ne soit interprété comme un soutien américain trop appuyé à la France. Au-delà de l’argument légal mis en avant par le département d’Etat (en raison de la situation politique à Bamako), la réticence américaine est celle du président Obama, dont on a compris maintenant qu’il est son principal conseiller : réticence à engager l’Amérique dans un nouveau conflit, qui plus est dans un pays musulman, alors que le retrait d’Afghanistan est à peine engagé (plus de 60 000 soldats américains sont encore sur place) et que le président promet « qu’une décennie de guerre va prendre fin ».

Pourtant, il est évident que Français et Américains poursuivent les mêmes objectifs au Mali et plus largement en Afrique ; et Paris n’a jamais réclamé à Washington un engagement de troupes au sol. Mais en réalité, la réaction américaine n’est peut-être pas si surprenante. Certes Washington souhaite agir en multilatéral sur l’Afrique, et appelle régulièrement de ses vœux une coopération plus étroite, en particulier avec la France. Mais avec une exception de taille : la « guerre des drones », approche anti-terroriste privilégiée par Obama et dernier avatar de l’unilatéralisme américain, exclut toute forme coopération car il s’agit d’un pan « secret », en tout cas classifié, de la politique de défense américaine. La France n’y est pas associée et n’y a pas accès – or il est avéré que Washington a au moins envisagé cette méthode pour le Mali (cf. la réunion « secrète » à la Maison Blanche évoquée plus haut). Mais le silence actuel côté américain est sans doute aussi un silence très attentif. En effet, on n’a pas manqué de le relever outre-Atlantique, la crise actuelle au Mali et l’intervention française signalent également l’échec, ou du moins les limites, du « light footprint », la stratégie d’empreinte légère privilégiée par les Etats-Unis en Afrique et qu’ils souhaitaient ériger en modèle pour l’avenir, dans le cadre de la décroissance engagée sur les dépenses de défense. Déjà les frappes de drones se sont intensifiées en 2012 en Somalie, premier signe des limites de l’approche par le smart power, signature d’AFRICOM. On est donc curieux à Washington de savoir si le Mali sera ou non l’Afghanistan de la France. Les Américains étant avant tout des gens très pragmatiques, ils sauront juger et apprécier l’efficacité de la « French way of war ».

Sources :

Lauren Ploch, Africa Command: U.S. Strategic Interests and the Role of the U.S. Military in Africa, Congressional Research Service (CRS), July 2011.
Lauren Ploch, Countering Terrorism in East Africa: The U.S. Response, Congressional Research Service (CRS), Novembre 2010.
Alexis Arieff, Crisis in Mali, Congressional Research Service (CRS), January 2013.
Craig Whitlock, “U.S. expands secret intelligence operations in Africa”, The Washington Post, June 14, 2012 et Craig Whitlock, “Mysterious fatal crash offers rare look at U.S. commando presence in Mali”, The Washington Post, July 9, 2012.
Greg Miller and Craig Whitlock, “White House secret meetings examine al-Qaeda threat in North Africa”, The Washington Post, October 01, 2012.
Adam Entous, Julian E. Barnes, Drew Hishaw, “Mali Exposes Flaws in West’s Security Plans”, The Wall Street Journal, January 23, 2013.
David E. Sanger, Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power, New York: Crown Publishers, 2012.
Steven Erlanger, “The French Way of War”, The New York Times, January 19, 2013.