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Konstantin Tsiolkovski, philosophe russe de la conquête spatiale

Par Kevin LIMONIER*, le 3 mai 2013

Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII) et enseignant à l’université russe d’Etat de sciences humaines (RGGU, Moscou)

La figure de K. Tsiolkovski devient un outil de diplomatie culturelle pour la Russie contemporaine. Dans le monde entier, l’évocation de Tsiolkovski est devenue courante chez les partisans d’une reprise de la conquête spatiale qui, face à la crise, ne peuvent plus compter que sur des arguments qui confinent à l’onirisme philosophique. Alors que Vladimir Poutine a envisagé le 12 avril 2013 la prochaine création d’un ministère de l’Espace, il importe de mieux connaître K. Tsiolkovski.

Le secteur spatial russe

AINSI qu’on peut le lire sur la page du cluster espace du technoparc de Skolkovo – cette « Silicon Valley russe » voulue par Dmitri Medvedev pour relancer l’innovation russe – le secteur spatial constitue non seulement un patrimoine technique, mais également « culturel et spirituel pour la Russie ». Aujourd’hui, à l’heure où les russes construisent un nouveau cosmodrome dans l’extrême orient (qui doit à terme remplacer celui légendaire de Baïkonour, aujourd’hui situé sur le territoire du Kazakhstan et objet de multiples frictions diplomatiques entre Moscou et cette ancienne république soviétique d’Asie Centrale), et où les vaisseaux Soyouz sont désormais lancés depuis Kourou (France, Guyane), le secteur spatial russe est assurément à un tournant. Après avoir symbolisé pendant près de trente ans la puissance technologique de l’URSS tout en constituant un objet de fierté nationale et d’identification patriotique, les activités spatiales russes sont aujourd’hui clairement engagées sur la voie d’une diversification débutée au cœur de la crise des années 1990 – à une époque où, pour survivre, il fallait attirer les capitaux étrangers. Or, malgré la « mondialisation » de ses activités, ce secteur continue d’incarner une aventure représentée comme profondément russe, en cela que les postulats philosophiques sur lesquels se serait fondée la volonté soviétique d’atteindre les étoiles racontent une partie de l’histoire du pays et de son identité. Au-delà de l’héritage technique, c’est donc la sauvegarde de ce patrimoine culturel et « spirituel » qui est mise en avant au plus haut niveau politique – notamment à travers la figure de Konstantin Tsiolkovoski. L’itinéraire philosophique de celui qui est considéré comme le père de la conquête spatiale, ainsi que ses récupérations actuelles, permettent de saisir, au-delà du simple cadre soviétique, non seulement la valeur politique et culturelle contemporaine de ce domaine technologique, mais également certaines tendances lourdes inhérentes à l’idée d’un « renouveau » de la puissance russe et de ce qu’elle signifierait.

Qui était Konstantin Tsiolkovski ?

Konstantin Tsiolkovski est l’homme qui écrivit un jour « La Terre est le berceau de l’humanité, mais qui a envie de passer sa vie dans un berceau ? ». Cette phrase célèbre est l’oeuvre d’un ingénieur et philosophe qui, à l’image de Chateaubriand, traversa une révolution qui le condamna à l’impossible synthèse philosophique qu’imposèrent à lui les divers régimes politiques qu’il traversa, du tsarisme au stalinisme. Tsiolkovski fut d’abord un brillant scientifique, à qui l’on doit la célèbre équation éponyme (équation de Tsiolkovski), qui permet aujourd’hui encore de calculer la quantité d’énergie nécessaire pour libérer un projectile de l’attraction terrestre. L’homme est également à l’origine de l’une des premières tentatives de conception sérieuse d’un engin capable d’envoyer un homme dans l’espace – qu’il nomma pudiquement « vaisseau spatial ». Mais K. Tsiolkovski reste surtout célèbre pour ses travaux philosophiques sur le bien-fondé d’une aventure spatiale qu’il imagine en son temps, à la fin du XIX ème siècle. Il réalise alors une étonnante synthèse entre le positivisme occidental et la vielle tradition intellectuelle orthodoxe russe, à une époque où la Russie commençait enfin à maîtriser son immensité grâce aux nouvelles techniques (machine à vapeur, Transsibérien, télégraphe …). Depuis son adolescence, K. Tsiolkovski est habité par la conquête des astres. Celui-ci fut ainsi sensible à l’oeuvre d’Auguste Comte et aux infinies promesses du progrès, lorsqu’il rencontra celui qui devint son maitre à penser, Nikolai Fedorov. Bien connu des milieux intellectuels moscovites de la fin du XIX ème siècle, Fedorov formulait une pensée orthodoxe qui n’était pas sans rappeler la tradition intellectuelle des raskolniki (schismatiques vieux-croyants) et de leurs communautés utopiques où l’homme se libérait du péché originel par le travail quotidien de la sainte et âpre terre russe. Pour Fedorov, les progrès scientifiques devaient pouvoir un jour permettre la réalisation d’un paradis où l’humanité aurait la capacité de ressusciter ses morts, à l’aune d’un transhumanisme qui assurerait l’immortalité et la transcendance. Habité par son rêve de colonisation de l’espace, Tsiolkovski s’empare de cette philosophie eschatologique dite « cosmiste » en l’appliquant à la colonisation de l’espace et en évacuant une référence religieuse qui demeure cependant au centre de ses réflexions sous la forme d’un messianisme scientifique où la figure de Dieu est remplacée par celle d’un nouvel alpha et omega, l’atome. La conquête d’un univers en puissance entièrement décodable devait mener l’homme à un nouveau stade de son évolution qui n’est pas sans rappeler le surhomme de Nietzsche : « c’est dans la conquête des galaxies que la perfection sociale et intellectuelle de l’humanité sera atteinte », écrivait Tsiolkovski.

Un allié de circonstance du régime soviétique

Après la révolution bolchévique, Tsiolkovski est récupéré de force dans les années 1920 par un régime qui voit en lui un homme doublement utile. D’abord, le nouveau pouvoir a besoin d’ingénieurs visionnaires pour réaliser ses premières armes balistiques sous l’impulsion du maréchal Tukhatchevskij. Mais surtout, le Parti comprend vite que le providentialisme scientiste de Tsiolkovski est soluble dans le matérialisme dialectique marxiste, pour peu que l’on se donne la peine d’intimider et de flatter ce petit instituteur de province que le monde académique de l’époque impériale avait toujours tenu pour un farfelu. En lui allouant une confortable pension à vie en 1923, le régime Bolchévique trouve en Tsiolkovski un allié idéologique de circonstance qui produisit jusqu’à sa mort en 1935 un nombre considérable d’ouvrages et d’articles sur la conquête spatiale. A l’époque, la finalité d’une telle démarche résidait d’une part dans la vulgarisation, mais surtout dans la légitimation idéologique des nouvelles avancées techniques de l’URSS (aviation, expéditions polaires) et de la refondation totale du territoire d’un Etat qui se présentait comme le foyer d’une utopie en devenir. Les discours sur la conquête spatiale chez Tsiolkovkski devinrent par exemple utiles dans le cadre de la colonisation de la Sibérie, ce « ventre mou » de la forteresse stalinienne du socialisme assiégé.

K. Tsiolkovski, le retour

Oubliée durant la Seconde Guerre mondiale, l’oeuvre de Tsiolkovski resurgit dans le paysage propagandiste de l’URSS avec les exploits de Spoutnik 1 et de Youri Gagarine. Cette fois-ci, le savant de Kalouga devient une icône opportune pour illustrer ces gloires récentes et convoquer un héroïque « père fondateur ». A l’époque, le véritable maître d’oeuvre du programme spatial soviétique, Serguei Korolev est encore dans l’ombre que lui impose le secret des puissants. Célébré en Union Soviétique, Tsiolkovski a l’avantage de l’être aussi de l’autre côté du Rideau de fer, favorisant par là la construction d’une image pacifiste pour le programme spatial soviétique. La littérature de science fiction occidentale (Arthur Clarke, Isaac Asimov …) puis le New Age des années 1970 permettent à cette icône de dépasser les frontières du monde socialiste et de prendre une dimension mondiale. Les préoccupations éthiques nées au sein d’une communauté scientifique internationale qui prédit une colonisation permanente de Mars d’ici l’an 2000 favorisent également un dialogue Est-Ouest informel où Tsiolkovski a constitué un point commun de connaissance et de valeurs, notamment entre Iosif Shklovski et Carl Sagan (fondateur du programme SETI de recherche d’une éventuelle intelligence extraterrestre).

K. Tsiolkovski, élément de diplomatie culturelle russe

Aujourd’hui [2013], alors que la perspective d’une colonisation de Mars est devenue plus incertaine et que l’URSS s’est écroulée, la figure de Tsiolkovski devient un outil de diplomatie culturelle pour la Russie contemporaine. Dans le monde entier, l’évocation de Tsiolkovski est devenue courante chez les partisans d’une reprise de la conquête spatiale qui, face à la crise, ne peuvent plus compter que sur des arguments qui confinent à l’onirisme philosophique. Au moment où la Russie investit considérablement dans l’infiniment petit (nanotechnologies) et tente de pérenniser son accès à l’infiniment grand (programme spatial), le providentialisme transhumaniste de Tsiolkovski trouve écho dans certains cercles académiques et scientifiques russes tels que ceux réunis autour du grand projet « Russie 2045 » dont l’un des objectifs est de télécharger un cerveau humain sur ordinateur d’ici 2045. Les problèmes éthiques soulevés par un tel projet montrent alors bien toute l’actualité de la pensée de Tsiolkovski, à un moment où la Russie se cherche une doctrine scientifique qui replacerait le pays au rang des grandes puissances productrices de sens et de nouvelles légitimités.

Source : DIPLOWEB