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Me262
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Un papillon dans le chaos

Depuis son indépendance en 1960, la Centrafrique a connu une succession de pouvoirs népotiques et incompétents issus de coups d’Etat accentuant à chaque fois l’instabilité politique du pays et maintenant la grande majorité population dans la misère. Dans un contexte régional de montée en puissance d’organisations non-étatiques face à des institutions affaiblies, la prise du pouvoir par François Bozizé en mars 2003 avec l’aide du Tchad marque cependant bien plus que la nouvelle expression d’une ambition rapace, c’est après la Somalie ou la république démocratique du Congo l’acte de décès de ce qui restait de l’Etat local et l’accélération de l’effondrement d’un pays.

Au cœur des ténèbres

Dans les mois qui suivent le coup d’Etat de Bozize s’organisent des organisations politico-militaires, conçues souvent pour défendre les intérêts d’une ethnie avant d’élargir le champ de ses recrutements et de ses activités ayant souvent peu de rapports avec leur nom. La principale d’entre elles est l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) de Michel Djotodia, proche du nouveau régime, avant d’être accusé de complot. L’UFDR occupe la préfecture de Vakaga près des frontières soudanaise et tchadienne. Avec plusieurs autres mouvements alliés, l’UFDR, engage la guerre contre le pouvoir central jusqu’au début de 2007 lorsque François Bozize accepte de négocier.

Les forces françaises, qui avaient quitté le pays en 1998, sont à nouveau modestement présentes à partir de 2003 dans le cadre d’un programme d’aide à la formation des Forces armées centrafricaines (FACA). Elles interviennent ponctuellement contre les rebelles dans la région de Birao en novembre 2006 et mars 2007 pour aider le petit contingent français sur place (voir ici). Une force interafricaine sous mandat régional ou des Nations-Unies aux noms variés (MISAB, MINURCA, MINUC, MICOPAX et désormais MISCA) est également présente en permanence à Bangui depuis les troubles de 1996.

En août 2012, quatre mouvements d’opposition dont l’UFDR et la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP) du général Noureddine Adam, proche du Tchad, s’associent pour former la Seleka (« Alliance » en langue sango) et reprendre les armes face à un gouvernement qui n’a pas respecté les accords de 2007. La Seleka regroupe de 15 à 20 000 combattants dont beaucoup de jeunes désœuvrés et surtout d’étrangers, mercenaires ou simples éleveurs nomades. Aidé par le Tchad, qui a décidé d’abandonner Bozize, la Seleka contrôle rapidement la majorité du pays, en particulier le Nord, et entre taxes, péages, confiscations ou pillages, le met en coupe réglée. L’Armée de résistance du Seigneur (ALR) de Jospeh Kony chassée d’Ouganda est également présente dans le Sud-Est sans intervenir directement dans les combats. La Seleka étant composée pour une grande majorité de musulmans alors que le pays est chrétien à 80 %. François Bozize agite la peur du djihadisme et favorise les milices d’auto-défense anti-balaka (« anti-machette »). Il est vrai que exactions de la Seleka contre des villages Chrétiens et la destruction d’Eglises donne de la consistance à ses propos. Bozize fait appel aussi à la France, qui refuse de l’aider puis à la République sud-africaine qui envoie un bataillon de 200 hommes.

En janvier 2013, les accords de Libreville mettent fin provisoirement aux combats. Un gouvernement d’union nationale est mis en place avec Michel Djotodia comme vice premier ministre et ministre de la défense. A la mi-mars 2013, Bozize annonce qu’il se représentera aux élections de 2015 ce qui est contraire à la constitution et suscite la colère des opposants. En mars, Noureddine Adam rompt le premier la trêve en s’emparant de Sido et de Bangassou à la frontière tchadienne. Le 24 mars, la Seleka aidée par Tchadiens s’empare de Bangui, Bozize demande une nouvelle fois l’aide de la France puis s’enfuit. Le 25 mars, 13 soldats sud-africains sont tués.

Un nouveau gouvernement, censé être provisoire, est mis en place. Michel Djotodia s’autoproclame Président de la république et Noureddine Adam est nommé ministre de la sécurité publique. Une des premières mesures de ce nouveau gouvernement est de reconsidérer les contrats pétroliers au profit du Tchad.

Le pouvoir acquis et l’argent attendu ne venant pas de caisses vides, les groupes de la Seleka reprennent leur autonomie pour «se payer sur la bête», en pillant la population. En août 2013, le ratissage du quartier de Bouira à Bangui, censé être le refuge de partisans du Président déchu, est l’occasion d’un nouveau massacre. La population fuit vers l’aéroport de M’Poko tenu par les forces françaises. Le cycle de la violence et de la vengeance accélère et commence à déborder sur les pays voisins. En septembre, Michel Djotodia se désolidarise de la Seleka qui est officiellement dissoute. Aux abois, il fait appel à la France tout en prenant contact en novembre avec Joseph Kony.

Le pays, le 4e plus pauvre du monde, est désormais ruiné et exsangue. L’administration et les services publics, modestement financés depuis quelques années par le Congo, principal soutien de Bozize, n’existent pratiquement plus. Les Seleka ont même brûlé les archives de l’état civil de Bangui et la plupart des habitants n’ont plus de papiers d’identité. Il est désormais impossible de déterminer la nationalité de chacun dans ce pays ouvert, ce qui rend de fait impossible toute élection à court terme.

Une opération audacieuse

C’est dans ce contexte que la France décide d’intervenir militairement dans le cadre d’un mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Outre l’urgence humanitaire, il ne s’agit pas là de défendre des intérêts locaux très limités mais plutôt de préserver une influence dans la région (une quarantaine de votes quasi automatiques africains aux Nations unies, la zone monétaire CFA et intérêts économique). Il s’agit surtout d’éviter que la Centrafrique ne se transforme définitivement en zone de non-droit entrainant les pays voisins dans une grave instabilité avec le risque de développement d’organisations islamistes radicales à la manière de Boko Haram dans le nord du Nigéria.

On aurait pu faire la guerre, en désignant un ennemi à combattre qui n’aurait pu être que la Seleka. L’inhibition de l’accusation de retour à la « Françafrique », l’éclatement de la Seleka et sa criminalisation, l’ambiguïté du pouvoir de Michel Djotodia, à la fois objet et cause de l’intervention, la dette envers le président tchadien Idriss Déby, principal allié de la France au Mali et de la Seleka en Centrafrique, rendaient difficile cette voie.

On fait donc le choix d’une opération de stabilisation, c’est-à-dire une mission militaire de sécurisation sans ennemi, autrement dit une mission de police. Comme cela est déjà été évoqué, le premier principe de ce type d’opérations est d’être suffisamment fort pour pouvoir s’imposer à tout le monde en même temps, de manière à éviter que les désarmés soit tout de suite les victimes des représailles de ceux qui ne le sont pas encore. Cela demande des effectifs d’autant plus importants que les violences ont été fortes (voir ici). Une ville de plus d’un million d’habitants demande ainsi la présence d’au moins 15 000 hommes pour assurer sa sécurité, soit le contrat d’objectif qui est fixé aux forces françaises par le dernier Livre blanc de la défense. L’engagement d’un tel volume, alors que d’autres opérations sont en cours et que les effectifs globaux se réduisent par mesure d’économie, était évidemment inconcevable avec notre modèle de forces. Par ailleurs, même avec les effectifs militaires suffisants la véritable sécurité ne peut s’obtenir qu’avec la mise en place d’institutions politiques stables avec des instruments régaliens efficaces, ce qui demande beaucoup de temps.

Le manque de moyens et le souci d’un faible coût politique intérieur associé à la version française de la doctrine américaine de First in, first out du début des années 2000 (et dont a pu mesurer le succès par la suite) ont conduit au choix de l’audace avec une opération limitée mais à haut risque. L’opération de stabilisation Sangaris est finalement déclenchée a minima, avec seulement 1 600 hommes. La seule arrivée de cinq compagnies d’infanterie survolées d’avions Rafale était censée impressionner les factions, stimuler l’engagement d’autres nations africaines et peut-être même européennes dans la force des Nations-Unies et permettre ainsi d’imposer un minimum de sécurité dans la capitale et les principales localités. Au bout de six mois, comme au Mali, la force française aurait pu passer en deuxième échelon voire se retirer.

Malheureusement, le temps n’est plus où une poignée de marsouins pouvaient changer l’histoire de l’Afrique. Les différentes organisations armées sont motivées et bien organisées. Force est de constater que le choc psychologique attendu n’a pas été au rendez-vous et que la force française est dans une situation délicate, incapable par son faible volume de s’imposer à tous. Le changement de stratégie semble inévitable entre le retrait rapide, en considérant la mission comme impossible et trop coûteuse, et le choix de la guerre contre la Seleka en passant par le renforcement de la force française (au minimum 5 000 hommes) et internationale (au moins 10 000 hommes) pour une opération de stabilisation efficace.

Publié par Michel Goya à 28/12/2013