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France, Russie, le partenariat s’impose

« Polemos pater panton » par Philippe Migault

La visite de Jean-Marc Ayrault à Moscou est l’occasion de faire avancer quelques dossiers essentiels, ceux de la coopération franco-russe en matière d’armement.

La récente mise à l’eau du Bâtiment de Projection et de Commandement (BPC) Vladivostok à Saint-Nazaire a été saluée avec enthousiasme à Moscou comme à Paris. Il faut à présent transformer l’essai, renforcer les liens. Il en va de l’intérêt de la France et la Russie.

De la France parce que les restrictions drastiques du budget de la défense engagées par le gouvernement Sarkozy, aggravées par l’administration Hollande, sont en train non seulement de détruire l’instrument militaire français mais aussi de briser notre industrie de défense. Cette dernière, confrontée à un marché domestique réduit à la portion congrue, est contrainte pour survivre de trouver son salut à l’export. Elle ne peut le faire que sur un nombre de marchés réduits, notamment en Russie.
Celle-ci, engagée dans un très ambitieux programme de réarmement et de modernisation de ses forces armées ne pourra pas atteindre les objectifs annoncés à l’horizon 2020. Il ne suffit pas d’investir des centaines de milliards d’euros pour mettre instantanément en ordre de marche une industrie de défense lourdement impactée par les dix années d’abandon qui ont suivi la disparition de l’Union Soviétique. L’aide française peut être précieuse.

En France comme en Russie, la perspective d’une telle collaboration suscite de nombreuses réactions hostiles.

Elles sont essentiellement d’ordre politique chez nous. Nombre de responsables français –diplomates, militaires – n’ont toujours pas compris que la guerre froide était finie depuis vingt ans et que la Russie n’est pas l’Union Soviétique. Soucieux de ménager les Etats-Unis, redoutant de s’attirer les foudres d’une presse et de nombreuses ONG russophobes, ces cadres néo-conservateurs –minoritaires mais influents – souhaitent limiter au maximum la coopération franco-russe ou du moins la conduire le plus discrètement possible.

En Russie les opposants à ce partenariat sont clairement identifiés. Il s’agit essentiellement des industriels russes de la défense et de leur ministère de tutelle, hostiles à une pénétration de leur marché domestique par les Européens et notamment les Français. Les militaires russes, en revanche, n’hésitent pas à critiquer vertement la qualité des matériels qu’ils perçoivent de leur industrie et sont partisans d’acquérir sur étagère les systèmes d’armes que leurs entreprises ne sont pas en mesure de leur fournir.
Bien entendu il convient d’affiner cette première analyse. La pluralité des opinions est la règle aussi bien dans l’armée que dans l’industrie de défense russes.

De nombreux ingénieurs russes qui collaborent avec les entreprises françaises, Thales, Turbomeca, Snecma, Sagem, DCNS…sont conscients de l’apport français en matière de gestion des programmes d’armement mais aussi de créations d’emplois. (1)

Bien des militaires russes, fréquemment – et à tort – qualifiés de « représentants de la vieille garde », expriment de fortes réticences vis-à-vis des importations d’armement pour leurs forces. Ces achats, soulignent-ils, risquent de remettre en cause l’autonomie stratégique russe. Ils rejoignent en cela leurs compatriotes industriels qui redoutent la perte de savoir-faire nationaux, la disparition de certains secteurs spécialisés avec les conséquences sociales afférentes.

Ces réactions sont parfaitement légitimes. La France a rigoureusement la même vision que la Russie en matière d’autonomie stratégique. Et nos industriels ont su jouer de leur influence afin d’imposer le Rafale lorsque les Américains proposaient leur avion de combat F-18 à la marine française.
Mais nécessité fait loi. Face à l’industrie de défense américaine il faut impérativement que demeure une alternative pour les Etats soucieux de se doter des moyens militaires assurant la sauvegarde de leur indépendance. Les Britanniques sont totalement inféodés aux Américains. Allemands et Italiens, très atlantistes, ne sont plus concurrentiels que sur quelques segments. Les Chinois accusent encore quelques décennies de retard sur certaines technologies cruciales. Inutile d’évoquer les Indiens…Seules la France et la Russie conjuguent aujourd’hui vision politique multipolaire et capacités industrielles leur permettant de produire la quasi-intégralité des systèmes d’armement. Leur intérêt, indépendamment des problématiques de rivalités à l’export, largement exagérées et sur lesquelles nous reviendrons dans une prochaine chronique, est de collaborer afin de demeurer concurrentielles et de sauvegarder un pôle d’excellence en matière d’armement en mesure de rivaliser avec le complexe militaro-industriel américain.

A défaut le pilier sur lequel se sont bâties soixante-dix années de paix depuis 1945, l’équilibre stratégique, sera fragilisé.

(1) Les salariés russes représentent la très grande majorité des joint-ventures russo-françaises.

Philippe Migault est Directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et stratégiques (IRIS). Ses principaux domaines d’expertise sont les questions diplomatiques et stratégiques, les conflits armés et industries de l’armement.