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Anatomie d’une catastrophe

« Impressions de Russie » par Hugo Natowicz

Le crash d’un Superjet 100, symbole de la renaissance de l’industrie aéronautique russe, a porté un sérieux coup au moral du pays. Dans le cadre d’une tournée commerciale visant à conquérir les marchés du sud asiatique, le moyen-courrier s’est écrasé en Indonésie contre un volcan. La catastrophe a fait 45 morts, dont 36 Indonésiens, huit Russes, deux Italiens, un Français, un Américain. Outre la douleur liée au deuil, le camouflet est total pour la Russie, son industrie, et son image dans le monde.

« Kto vinovat » (qui est coupable)? Immortalisée par le roman d’Alexandre Hertzen, cette question qui hante l’histoire de la Russie a été l’une des premières à résonner au lendemain du drame. Peu après l’annonce du crash, et avant même les premières conclusions des experts, le vice-premier ministre par intérim Dmitri Rogozine s’est empressé d’annoncer que l’équipement était hors de cause, et que le crash pourrait avoir été provoqué par une erreur de pilotage. « La première opinion des experts indique que la technique a fonctionné parfaitement, c’est pourquoi il s’agit peut-être du facteur humain », a-t-il indiqué, entre flou linguistique et précautions oratoires. D’autres experts russes ont tant bien que mal cherché à mettre en cause les conditions météorologiques, indiquant que le volcan était entièrement recouvert d’un épais manteau nuageux. Les différents éléments cités n’expliquent rien, et dénotent le sentiment de gêne qui règne suite à ce triste événement.

Qu’on le veuille ou non, la Russie ne parvient pas à se déparer de l’image d’un grand pays en proie aux catastrophes les plus diverses. Que l’on se rappelle d’un autre fiasco récent, heureusement sans mort d’homme, l’échec du lancement de la sonde Phobos-Grunt en raison d’erreurs de fabrication. Après avoir été tiré par un lanceur Soyouz, l’appareil, premier projet de la Russie postsoviétique d’une telle ampleur, avait échoué à prendre la direction de Mars. Certains experts russes étaient même allés jusqu’à incriminer les Etats-Unis, dans une étrange réminiscence de la Guerre froide. Le nombre éloquent d’accidents aériens survenant dans le pays ou impliquant des avions russes (comme le crash du Iak transportant l’équipe de hockey de Iaroslavl « Lokomotiv ») a de quoi effrayer le touriste européen, qui tremble à la seule mention de noms d’avions à consonance russe.

Nombreux sont les commentateurs qui ont tenté d’expliquer les catastrophes en série qui touchent la Russie. La situation est troublante: les problèmes que connaît l’industrie aérospatiale russe ne sont pas liés au manque d’argent, loin de là. Ces dernières années, le financement public de la construction aéronautique a augmenté, ce qui n’a cependant pas permis d’éviter les accidents. Le projet Superjet 100, qui a impliqué les plus grandes entreprises mondiales d’équipement, a été pourvu de plus de 3,6 milliards de dollars.

Les problèmes connus actuellement par la Russie ont une cause historique, et émanent partiellement de la désorganisation consécutive au choc des années 1990. La période actuelle se situe à la jonction entre deux générations de spécialistes: ceux formés sous le communisme, sur le départ, et les étudiants de la Russie moderne, les années troublées de la transition ayant provoqué un fossé dans le système de formation et de production industrielle. « La plupart des entreprises ont été confrontées au problème aigu de la transmission de l’expérience des anciens encore en place aux jeunes fraîchement débarqués de l’université (…). La génération de spécialistes sur le départ, qui détectait les erreurs des travailleurs moins expérimentés, constituait le filtre le plus fiable », écrivait au sujet de l’échec de la sonde Phobos-Grunt l’analyste Ilia Kramnik en tenant d’expliquer la multiplication des erreurs de conception.

Crise des consciences

Les échecs régulièrement associés à la Russie ravivent un sentiment de honte caractéristique de la Russie postsoviétique. C’est ce qui ressortait d’un article intitulé « Une catastrophe russe », publié dans le quotidien populaire Moskovski Komsomolets par le chroniqueur Stanislas Belkovski. Selon lui, le crash du Superjet 100 s’explique par une organisation défectueuse directement liée à la mentalité postsoviétique. Les immenses ressources qu’offre le pays, couplées à une gestion déficiente, ont contribué à la mise en place d’un système inefficace basé sur le détournement de l’argent public par les fonctionnaires, qui a en outre réduit à néant toute forme d’initiative et mis à mal la qualité des produits russes. « Faire des avions nécessite des technologies de pointe et du personnel expérimenté (…). Tout cela, soyons franc, n’existe plus dans la Russie actuelle. Nous sommes un pays du tiers monde, et les pays du tiers monde ne sont pas en mesure de faire des avions (et toute technique, quelle qu’elle soit) », constate-t-il.

La « transition » entre l’URSS et la Russie moderne constitue d’ailleurs une piste de réflexion intéressante à différents niveaux, notamment psychologique. Coïncidence: le Superjet 100 était le premier avion « made in Russia » depuis l’implosion de l’URSS; Phobos-Grunt était la première sonde lancée depuis la chute de l’Union. Il semblerait exister un « fossé psychologique », lié à la difficulté qu’a la jeune Russie à s’imposer en tant que grande puissance face au reste du monde, mais surtout face à elle-même et aux prouesses réalisées par l’URSS, son prédécesseur.

La modernisation ne saurait rester cantonnée au seul champ industriel: elle est intimement connectée au reste de la société et aux mentalités. Le problème des échecs que connaît la Russie n’est pas dissociable d’une crise qui ne fait que s’intensifier ces derniers mois, une crise de la conscience des Russes autour de la direction que doit prendre le pays pour relever les défis du XXIe siècle.

L’arrivée à expiration des schémas soviétiques, au niveau aussi bien mental qu’organisationnel, serait-elle en cause dans le sentiment d’échec qui émerge récemment en Russie? Entre complexe lié au passé soviétique et accélération des mutations provoquées par la mondialisation, le fossé séparant la classe intellectuelle et créative de Russie et les dirigeants du pays est de plus en plus profond. Les slogans promettant modernisation et autres nanotechnolgies pourraient rester lettre morte si les Russes ne repensent pas leur pays et son organisation en tant qu’une entité moderne et distincte de l’URSS.

RIA Novosti