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Refonte de la carte militaire, réorganisation des états-majors, budgets de plus en plus « serrés », réduction constante des effectifs, vieillissement du matériel… Près de quinze ans après l’entrée en vigueur de la professionnalisation des armées, près de deux ans après la réintégration de la France dans l’Otan, la « grande muette » est inquiète. Elle s’interroge non seulement sur ses moyens, mais aussi sur la finalité, devenue floue, de ses missions. A quelle logique politique et stratégique obéit-elle ? Et au-delà, quelle peut être, aujourd’hui, la place de la fonction militaire dans une société régie par les seules « valeurs » marchandes, piétinant chaque jour les vraies valeurs, celles du service, du devoir et du sacrifice, que le soldat incarne dans toute leur quintessence ?

Lancinante comme la douleur d’une vieille blessure, l’image, imposée en 2008 par le général Jean-Claude Thomann, revient spontanément au détour des conversations entre militaires, sans parler des forums de discussions qui fleurissent sur Internet : au rythme où vont les réductions d’effectifs, l’armée de terre tiendra bientôt tout entière dans le Stade de France. Enfin presque, rectifient les plus optimistes puisque ses 81338 places seraient insuffisantes pour accueillir les 88000 combattants qui, au terme du dernier Livre blanc de la défense (2008) constitueront le fer de lance de nos effectifs en 2014. Mais les pessimistes remarquent aussitôt qu’en annexant la pelouse de ce même stade, on pourrait y ajouter sans mal les 6000 militaires non opérationnels et les 9000 civils de l’armée de terre, soit, en tout, 103000 hommes.

L’armée de la troisième puissance militaire mondiale réduite au public d’un stade, fût-il le plus grand de France : le raccourci parle à tout le monde… Et pour ceux qui n’ont pas la mémoire courte, elle évoque bien pis : les 100000 soldats accordés à la Reichswehr de 1918 par le traité de Versailles et les 100000 autres concédés à Vichy, en 1940, aux termes de l’armistice négociée avec le IIIe Reich. La vaine poussière d’armées vaincues tout juste autorisées à maintenir l’ordre. Bref, à tirer sur la foule, en cas de besoin… Mais en aucun cas à s’opposer à l’invasion du territoire.

S’exprimant le 22 octobre 2010 à l’occasion des Journées des présidents des officiers de Coëtquidan, le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Elrick Irastorza lui-même n’a pas lésiné sur la pédagogie pour faire comprendre le caractère « particulièrement compliqué » et « anxiogène » des réformes mises en place à partir de 2011 pour réduire le format de nos armées.

« En 1914, nous disposions de deux mille bataillons d’infanterie, de quoi mettre un fantassin tous les cinquante centimètres entre Nice et Dunkerque. Aujourd’hui avec nos vingt bataillons, nous avons de quoi en faire autant entre la porte Maillot et celle de la Villette ; 1724 canons français s’opposaient à Verdun à 2200 canons allemands. Il nous en reste aujourd’hui 128, réduction acceptée, je le rappelle, parce qu’elle devait être compensée par la mise en service du LRU [lanceroquettes unitaire, dont l’entrée en service est repoussée à 2014 et qui figure sur la liste des matériels en suspens, si de nouvelles coupes budgétaires devaient être opérées] dès 2012. »

Certes, depuis 1960, le maintien de l’intégrité du sol national repose sur la dissuasion atomique. Autrement dit, sur des « armes d’épouvante » susceptibles de faire subir à un ennemi plus fort que nous de tels dommages qu’il en perdrait tout intérêt à nous détruire. Née de la guerre froide, et toujours d’actualité face à d’autres puissances nucléaires, cette « assurance contre l’imprévisible » comme la nommait le général Gallois, vaut-elle encore s’agissant d’un agresseur asymétrique utilisant des armes conventionnelles et qui, de surcroît, déclencherait un conflit depuis l’intérieur même du territoire ? Evidemment non. Conçue pour réduire à néant un bassin industriel ou une métropole majeure à des milliers de kilomètres de nos frontières, l’arme nucléaire, même tactique, ne serait d’aucune utilité pour s’opposer à la constitution d’une enclave indépendante sur le territoire de la République, type Kosovo, ou au débarquement, pacifique ou non, sur les côtes de la Méditerranée, de centaines de milliers d’hommes chassés par la misère ou par l’instabilité politique – l’hypothèse du Camp des saints, chère à Jean Raspail, dont ce roman magistral de 1973 est réédité ces jours-ci.

Quant à la menace majeure qu’est devenu le terrorisme, irréductible, par définition, aux catégories guerrières traditionnelles, ce n’est pas à coups de missiles qu’on la dissipera. Ce qui dissuade d’agir un Etat, dont les intérêts vitaux sont bien identifiés, ne dissuade pas une nébuleuse infra-étatique, sans territoire ni structure politique afférente, et dont le seul intérêt « vital » réside dans l’accomplissement de ses buts de destruction ou de déstabilisation, forcément contingents. On le voit bien au Niger où les intérêts français, directement menacés, ne peuvent être efficacement protégés que par le déploiement de forces classiques, et rien d’autre…

Inquiets de voir nos trois armes réduites à un format décidément incompatible avec les missions d’une grande puissance (moins de cent mille militaires en armes en 2014, une force aérienne de combat ramenée à trois cents appareils et une marine à moins de trente grandes unités navales dont un seul porte-avions), les militaires ne sont pas pour autant rassurés sur le maintien d’une dissuasion efficace. C’est-à-dire, fondamentalement indépendante. Ou encore, pour reprendre l’expression consacrée par le général de Gaulle, capable de garantir à la nation que, si la France doit faire la guerre, ce sera vraiment « sa guerre ».

Le postulat du Livre blanc de 2008 est en effet sans équivoque : « sauf exception, lit-on page 201, toutes nos opérations militaires se dérouleront dans un cadre multinational. Celui-ci peut être préétabli, dans le cas de l’Alliance atlantique ou de l’Union européenne, ou ad hoc, dans le cas de coalitions de circonstance. » Peut-on prendre plus intégralement le contre-pied du premier Livre blanc, celui de 1972, rédigé sous l’autorité de Georges Pompidou et de Michel Debré, alors ministre de la Défense : « Pour un peuple libre, la sécurité se confond avec la sauvegarde de cette liberté fondamentale qui est la première de toutes les autres et qui s’appelle l’indépendance de la nation. »

Il est vrai qu’entre-temps, la France – que le général de Gaulle avait fait sortir, en 1966, du commandement intégré de l’Otan – est revenue au sein de cette organisation et qu’au fil des traités européens qu’elle a signés depuis 1992, ses gouvernements successifs ont considéré, à rebours de vingt siècles de pensée politique, que la souveraineté n’était plus un absolu et pouvait sans inconvénient, être transférée. Ce qui, d’Aristote à Carl Schmitt, et des légistes de la monarchie à ceux de la Révolution française, s’appelle une aliénation…

Plus de moyens, de moins en moins d’autonomie… Comment s’étonner que le moral des militaires soit au plus bas ? Leur inquiétude est d’autant plus forte qu’elle se double d’une cruelle déception : la dernière grande réforme de notre défense nationale – la transformation, en 1996-1997, sous l’égide de Jacques Chirac, de l’armée de conscription en armée professionnelle – devait avoir pour corollaire un accroissement considérable de nos moyens. L’échange, en quelque sorte, de la quantité pour la qualité…

Treize ans plus tard, on sait ce qu’il est advenu de cette promesse : beaucoup moins d’hommes – c’était prévu – mais aussi, et surtout, moins de matériels et des capacités d’intervention drastiquement réduites – ce qui ne l’était pas ! Le « format » rêvé pour l’horizon 2015 – 434000 hommes, toutes armes confondues, dont trente mille projetables à huit mille kilomètres pendant un an, appuyés par soixante-dix avions et deux porte-avions (pour qu’un soit disponible en permanence) – est devenu une peau de chagrin : déjà réduite, en 2010, à 305732 éléments, dont 240996 militaires (source : Observatoire social de la défense), l’armée ne devrait pas en aligner plus de 225000 en 2014. Ce qui introduit un doute légitime sur le maintien d’une force « projetable » autonome et renforce l’inquiétude des militaires sur la perte de notre indépendance matérielle et, partant, décisionnelle.

Le 10 juillet dernier, dans Valeurs actuelles, Frédéric Pons résumait ainsi la situation : « Les armées pourraient se rabattre sur le format des unités d’intervention interarmées de 5000 hommes, projetables en permanence dans un cadre national ou multinational… La réintégration dans l’Otan plaide en ce sens, même si, à terme, ce processus risque de faire de l’armée française un simple supplétif des Américains. »

Maître mot de Nicolas Sarkozy, « l’inter-opérabilité » de nos forces a un avantage : permettre à la France de maintenir l’aguerrissement de ses troupes, en étant présente sur des théâtres majeurs. Mais, ajoutait Frédéric Pons, « les inconvénients sont nombreux : la réduction du format devrait dégrader, ipso facto, les missions et les ambitions géopolitiques de notre pays, et le recours aux capacités alliées – le culte de la mutualisation, prétexte à beaucoup de renoncements – entraînera la perte de capacités pointues, au détriment direct de la France [et de l’Europe]. Ce “décrochage” technologique devrait bénéficier aux seuls Etats-Unis. Cette évolution est préoccupante : dans le monde, l’Europe désarme, tandis que l’Amérique et l’Asie ne cessent d’augmenter leurs budgets militaires. »

Dans chaque arme, de fait, c’est une hécatombe de moyens. L’armée de terre, qui devait disposer de 770 chars, dont 420 lourds (le Leclerc), selon le schéma 2015 arrêté sous Jacques Chirac, ne devrait pas en aligner plus de 500 en tout en 2014. L’aviation perdra 24 % de ses effectifs, la marine 11 %. La déflation des crédits est plus préoccupante encore : les baisses induites par les préconisations du Livre blanc, rédigé juste avant la crise financière, ont été aggravées par elle. Aux termes du Livre blanc, mais aussi de la loi de programmation 2009-2014, l’objectif initial était de consacrer en tout 377 milliards d’euros à la défense. Il pourrait n’en rester, au bout du compte, que 340…

Pour s’instruire du détail, il n’est que de prendre connaissance des auditions de nos généraux par la commission de la défense de l’Assemblée nationale dans le cadre de la préparation du budget 2011 (lire encadré, pages 34-35). Et malheur à ceux qui prennent moins de gants ! Le 5 janvier dernier, le Canard enchaîné révélait que l’un de nos meilleurs officiers, le général Desportes, ancien patron de l’Ecole de guerre, réputé pour la qualité de sa réflexion stratégique, manquait non seulement sa quatrième étoile, mais avait été placé sur écoutes téléphoniques par la DCRI (le contre-espionnage français, issu de la fusion, en 2008, de la DST et des Renseignements généraux). Sa faute : avoir critiqué, dans un entretien au Monde, daté du 2 juillet 2010, la stratégie choisie par les Etats- Unis en Afghanistan (« Elle ne semble pas fonctionner, factuellement, la situation n’a jamais été pire ») et de l’assujettissement des Français à celle-ci (« C’est une guerre américaine… Il n’y a pas de voix stratégique des alliés »). Surtout, le général Desportes est soupçonné d’avoir été l’un des auteurs, sinon l’inspirateur – ce qu’il dément formellement –, de la tribune parue le 18 juin 2008 dans le Figaro, sous le pseudonyme de Surcouf, et dénonçant une foncière inadéquation entre les orientations du Livre blanc et les intérêts de la France.

Ce texte, approuvé en privé par beaucoup de militaires d’active, soulignait en effet quatre incohérences majeures :

1. Une incohérence logique : « Alors que les crises se multiplient, l’Europe en général et la France en particulier diminuent leur effort de défense au moment même où chacun les augmente (les dépenses militaires mondiales ont progressé de 45 % en dix ans). »

2. Une incohérence doctrinale : « Le paradigme de la “guerre industrielle” (entre arsenaux étatiques) ayant été remplacé par celui de la “guerre bâtarde” – le plus souvent “au sein des populations” –, ce dernier exige à la fois des forces terrestres plus nombreuses, une capacité de projection aérienne et navale plus affirmée, une réorientation des programmes en conséquence […] Nous en sommes, nous, à la diminution des effectifs de l’armée de terre et au “report” de la décision de construire le deuxième porte-avions, qui signe une rupture capacitaire majeure. »

3. Une incohérence politique : «Nous revenons dans l’Otan, avec une capacité militaire affaiblie, et tout en y revendiquant des postes de commandement […]. Nous baissons la garde au moment où nous souhaitons entraîner nos partenaires vers un renforcement de la défense européenne… »

4. Une incohérence tactique, enfin, « par rapport à la seule certitude que nous ayons : celle de nous engager vingt fois en Afrique dans les années qui viennent, pour y éviter des catastrophes humanitaires ou assurer l’évacuation de nos ressortissants. Si nous pouvons le faire aujourd’hui, c’est parce que notre réseau de bases nous confère une efficacité d’autant plus unique que l’ensemble des pays africains refuse le déploiement de l’US African Command (commandement américain en Afrique) sur le sol africain. Pour gagner […] trois mille postes budgétaires, nous affaiblissons de manière définitive notre positionnement, avec ce paradoxe que nos abandons vont conduire mécaniquement à un accroissement du nombre de crises que nous ne pourrons plus prévenir et dans lesquelles nous ne pourrons intervenir qu’à un coût incomparablement plus élevé. »

Trois ans après, cette dernière remarque apparaît prémonitoire : fermée en 2010, la base de Djibouti, où stationnait la Légion ne serait-elle pas des plus utiles aujourd’hui pour combattre la mainmise d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique) qui a déclaré la guerre que l’on sait aux intérêts français en tuant ou enlevant nos ressortissants ?

Las ! Le Livre blanc est passé par là, anticipant d’un an le ralliement de la France à « l’arc stratégique » exclusif de l’Otan, de l’Atlantique à l’océan Indien. Le «Great Middle East », cher aux Anglo-Saxons, qui contourne superbement l’Afrique intérieure et, partant, les intérêts français… mais privilégie le golfe Persique. Abou Dhabi, par exemple, où l’armée française s’installe, à deux cent cinquante kilomètres des côtes iraniennes.

A l’inquiétude sur le dépérissement de nos moyens, s’ajoute donc, chez les militaires, une angoisse sur les buts de guerre de la France. Voués par nature au sacrifice, les soldats n’ont-ils pas le droit, après tout, de s’interroger sur le sens de leur engagement dès lors que leur mission de défense de la patrie ne leur apparaît pas dans toute sa clarté ? Quel qu’il soit, le « format » d’une armée s’articule à une finalité. Et quand cette finalité devient floue, comment s’étonner que le doute s’installe chez ceux à qui l’on demande tant avec toujours moins de moyens ?

C’est aussi qu’en s’estompant dans les méandres du dro i t international, la distinction ami/ennemi chère à Carl Schmitt n’affaiblit pas seulement l’esprit de défense : elle soumet le militaire à un ordre international abstrait qui, non seulement peut l’envoyer risquer sa vie pour des causes qu’il n’entrevoit pas comme vitales pour son pays, mais peut aussi, à l’inverse, le transformer en accusé devant un tribunal. Les anciens de l’opération « Turquoise », au Rwanda (1994), en savent quelque chose, comme l’a relaté le Spectacle du Monde du mois de novembre…

Dans son essai de 1931, le Fil de l’épée, le colonel de Gaulle remarquait que si la « mélancolie du soldat » était de toutes les époques, surtout en temps de paix, où triomphent d’autres valeurs que l’abnégation et l’héroïsme, l’ordre militaire n’avait été réellement attaqué à la racine qu’au début du XXe siècle. Quand la SDN, au prétexte de mettre la guerre hors la loi, l’avait simplement « déterritorialisée » en faisant des militaires, non plus les défenseurs de leur patrie, mais les agents d’un ordre juridique abstrait rompant tout lien organique entre le soldat et sa terre natale.

Quatre-vingts ans et une guerre mondiale plus tard, les choses n’ont fait qu’empirer au détriment du soldat. A-t-il jamais existé, dans l’histoire, autant de disproportions entre ce qui est demandé aux militaires, qu’on voit, pêle-mêle, risquer leur vie pour séparer des belligérants, nettoyer les plages souillées par le pétrole, charrier les monceaux d’ordures provoqués par la grève des éboueurs marseillais, et ce qu’on attend des civils ? Entre ceux qui « servent » la collectivité sans rien attendre en retour et ceux qui « se servent », le fossé, de fait, n’a jamais été aussi béant.

Nul n’est jamais entré dans l’armée pour s’enrichir, mais jamais, non plus, la notion de service n’aura été tant piétinée que par le triomphe des « valeurs » marchandes au terme desquelles tout a un prix. Tout, sauf le désintéressement dont la cote est décidément au plus bas. Sous Napoléon, déjà, l’officier désargenté considérait sans aménité le fourrier aux armées devenu un prince du faubourg Saint-Germain. Mais le cœur du pauvre «Marie-Louise » – ces soldats de la fin de l’Empire enrôlés par un décret de conscription signé de la main de l’impératrice –, même devenu demi-solde et parfois clochard avec la Restauration, s’était réchauffé pour l’éternité au « soleil d’Austerlitz ». Et cela suffisait à l’équilibre d’une société où la gloire comme la réussite matérielle pouvaient cohabiter, chacune à sa place.

Peut-on en dire autant du sous-officier de 2011, payé 2500 euros par mois pour risquer sa vie en Afghanistan et découvrant qu’en quelques clics, un trader peut gagner pour lui-même plusieurs dizaines de millions et, en prime, déstabiliser des Etats, cependant que la Marseillaise, qu’on ne chante plus guère que dans les stades, honore en priorité les vedettes éructantes du ballon rond, couvertes d’or et de scandale ? La différence avec 1815, et même 1914, c’est que la gloire a déserté l’esprit de sacrifice pour s’investir tout entière dans le monde des affaires, dont fait aussi partie le sport. C’est là sans doute qu’en dernière analyse, il faut chercher la cause du grand malaise de la fonction militaire. Et de quelques larmes secrètes, quand il est demandé à des chefs d’économiser encore, d’économiser toujours, pour que vive la France.

Eric Branca, Le Spectacle du Monde, février 2011

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Je suis militaire. Je souscrit à 100% (vous l’aurez peut-être remarqué au détour de certains de mes posts). Les larmes me montaient aux yeux à la lecture de ce texte, tant il est vrai, et tant nos belles valeurs de dévouement et de don de soi paraissent ringardes dans notre société qui préfère le plaisir et le paraître. Merci Me262 pour ce beau texte, qui, à défaut de me remonter le moral, rend un bel hommage aux valeurs militaires, et à ceux qui les portent. Pensons aussi à ceux qui en sont morts pour une certaine idée de la France dont beaucoup se fichent. Merci.

 
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J’aime beaucoup cette phrase de l’article :

Entre ceux qui « servent » la collectivité sans rien attendre en retour et ceux qui « se servent », le fossé, de fait, n’a jamais été aussi béant.

 
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Bonjour
Etant Militaire (Belge) je vois que le malaise d’être militaire n’est pas le seul fait de la Belgique. je souscris aussi à 100% à cet article.

 
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Je pense que cet article peut être transposable à toutes les armées occidentales européennes. On est pas les seuls à en baver de ce côté là, malheureusement.

 
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Défense nationale: l’incohérence française

« Polemos pater panton » par Philippe Migault

En matière de défense, la polémique relève quasiment du sport national en France. Certes depuis 1945 la tradition des officiers chargeant leur ministère de tutelle, plume vengeresse au poing, se perd. De Gaulle, l’un des plus critiques durant l’entre-deux guerres, a imposé le silence dans les rangs une fois parvenu au pouvoir.

Mais la crise qui frappe nos forces armées est si dramatique que les langues se délient. Confrontés à une baisse drastique de leurs budgets, à un allongement des programmes, à la réduction continue des achats de nouveaux armements, nos soldats peinent de plus en plus à entretenir leurs systèmes d’armes, à conduire leurs opérations de manière efficiente, avec des matériels performants. Les opérations en Libye ou au Mali ne doivent pas faire illusion. Chacun sait dans l’armée française que pour faire voler un avion ou rouler un blindé il faut fréquemment prélever les pièces de rechange sur un matériel sacrifié à cette fin, pénurie oblige. Le taux de maintien en condition opérationnelle des matériels s’effondre. Otages d’un logiciel mal conçu, le système Louvois, de nombreuses familles de militaires se sont vues privées de moyens financiers alors que les soldats concernés étaient engagés au combat.

Bref, l’armée française ressemble de plus en plus à l’armée russe des années 90. A ceci près que les militaires russes peuvent aujourd’hui compter sur un plan de réarmement et d’investissements en matière de recherche et développement de 590 milliards d’euros courant jusqu’en 2020. Bien entendu il faut encore que les fonds prévus parviennent effectivement aux forces russes et soient dépensés à bon escient…Il n’en demeure pas moins que les sommes que le Kremlin projette de consacrer annuellement à la modernisation de ses troupes représentent plus de quatre fois le budget consenti aux armées françaises pour leurs acquisitions d’armements et leur R&D…

On peut, avec raison, objecter que la lente décrue des budgets de la défense française est une constante depuis la chute de l’Empire soviétique. Il y a plus de vingt ans que les hommes politiques français espèrent, suivant l’expression de Laurent Fabius en 1991, « engranger les dividendes de la paix.» Le souci est précisément que nous n’avons jamais autant fait la guerre que depuis la disparition de l’URSS : Bosnie-Herzégovine, Serbie-Kosovo, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye, Mali… Nos forces sont plus constamment et plus lourdement engagées qu’elles ne l’ont jamais été pendant la guerre froide, guerres de décolonisation exceptées. Peu importe à François Hollande, prêt à intervenir partout en considérant simultanément le budget de la défense comme une variable d’ajustement. Peu importe à Laurent Fabius: Celui-ci n’en a jamais été à une incohérence prés. Réclamant à corps et à cris une intervention française en Syrie alors que même le Secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a récemment reconnu qu’il n’y avait pas de solution militaire dans ce dossier, le ministre français des affaires étrangères s’est signalé par sa méconnaissance des questions de défense et de sécurité.

Force est cependant de constater qu’il n’est pas le seul et que cette diplomatie à courte vue n’est pas l’apanage exclusif de la gauche. Depuis 2007 et l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy l’exécutif français se signale par l’incohérence de sa politique étrangère et de défense.

Evidemment les administrations qui se sont succédé ne manquent pas de faire valoir la « victoire » des armées françaises en Libye en 2011 ou au Mali en 2013. Mais elles font superbement mine d’ignorer que sans l’intervention contre le régime de Kadhafi il n’y aurait sans doute pas eu besoin d’intervenir au Mali contre des bandes islamistes surarmées grâce au pillage des stocks d’armes libyens. Et elles taisent le caractère strictement tactique de ces succès. Certes les puristes ne manqueront pas de souligner que compte tenu de la surface du théâtre d’opérations, incluant France, Méditerranée, Afrique du nord et bande sahélienne, ces victoires ont été remportées dans un cadre opératif et non pas tactique. Mais la remarque n’est valable que du point de vue militaire, nullement politique. Car l’art opératif est au service d’une stratégie. Or la France n’en a aucune.
Les gouvernements successifs expliquent que nous sommes en guerre contre le fondamentalisme islamique depuis le 11 septembre 2001 et que nous sommes intervenus en Afghanistan pour extirper le terrorisme. Pourtant nous nous comportons vis-à-vis de ces Islamistes avec la même tolérance coupable que les Etats-Unis depuis 1979, nous entêtant à ne pas faire de leur destruction notre priorité.

Nous savions qu’en intervenant en Libye nous ferions le jeu des fanatiques d’Al Qaïda au Maghreb Islamique et de leurs alliés locaux. Cela ne nous a pas empêché d’aller au-delà du mandat accordé par le conseil de sécurité des Nations Unies avec les conséquences afférentes.
La guerre contre l’Islam radical s’est poursuivie en 2012 sur le sol français : les attentats commis par Mohamed Merah, formé au djihad au Pakistan, ont fait sept morts, dont trois enfants exécutés à bout portant – et six blessés. Aujourd’hui 50 à 60 djihadistes français partis combattre en Syrie seraient rentrés en France (1). Combien ont été effectivement interpellés, interrogés, mis en examen pour participation à une entreprise terroriste, placés sous surveillance ?

Début 2013 nous sommes intervenus au Mali. Tel César, l’exécutif français a assuré à son opinion publique que la France était venue, avait vu, vaincu, et que les soldats français avaient vocation à rentrer très vite en métropole. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Deux journalistes français ont été assassinés dans le pays par des djihadistes il y a quinze jours. La nécessité d’envoyer des renforts sur place est connue de tous. Et lorsqu’on parle du Mali à un officier français celui-ci soupire invariablement : « nous y sommes pour longtemps ».

Cela n’a pas empêché les autorités françaises non seulement de soutenir l’opposition syrienne, largement constituée de combattants proches de la mouvance Al Qaïda, mais encore de se dire prêtes à lui livrer des armes et à assurer son appui feu aérien via des frappes ciblées, rééditant l’erreur tactique libyenne.

Comment expliquer une telle répétition d’incohérences ?

La réponse n’est pas à chercher du côté de nos forces armées et de nos services de renseignement. Ceux-ci ont fait savoir à plusieurs reprises leurs réserves sur les opérations que l’Elysée a engagé en Libye ou projetait en Syrie.

Elle se situe au niveau de notre personnel politique. L’écrasante majorité des individus qui le compose est d’une complète incompétence sur les questions stratégiques. Une lacune qui se retrouve au plus haut sommet de l’Etat et qui n’est pas illogique.

Car Nicolas Sarkozy et François Hollande sont les deux premiers Présidents de la République française qui n’ont jamais été confrontés à la guerre.

Anecdotique ?

Pour les Israéliens, particulièrement avertis des questions militaires, l’échec de 2006 contre le Hezbollah au sud-Liban s’explique, notamment, parce que pour la première fois dans l’histoire du pays l’équipe dirigeante israélienne n’était pas composée d’hommes ayant exercé des responsabilités au feu et a, en conséquence, agi avec légèreté. On s’engage d’autant plus aisément dans des opérations de guerre quand on ignore ce qu’elles impliquent en termes de périls physiques et politiques, ce qu’elles nécessitent d’efforts de préparation en amont.

Jacques Chirac a été officier de cavalerie durant la guerre d’Algérie. François Mitterrand a été résistant. Valéry Giscard d’Estaing a servi dans les chars de la 1ère armée française contre la Wehrmacht. Ces hommes ont commis quelques erreurs. Mais ils n’ont jamais déclenché une opération sans en avoir, au préalable, pesé les conséquences politiques à long terme.
Nicolas Sarkozy a effectué un service militaire en tant que simple soldat dans une caserne parisienne.

François Hollande a servi comme officier mais sans prendre part à aucune opération. L’un comme l’autre n’ont jamais eu le moindre attrait pour les problématiques des relations internationales et stratégiques.
Conséquence de ce désintérêt, ces deux hommes estiment que l’armée est une administration comme une autre. Un service public d’autant plus maniable que le statut des militaires interdit aux soldats le droit de grève, les prises de position politiques. Ils usent et abusent donc de cet instrument dont ils connaissent toutes les qualités du point de vue de la politique intérieure. Quoi de plus consensuel auprès d’une opinion publique que de céder à la politique de l’émotion, d’intervenir pour une cause apparemment noble ? Quoi de plus émouvant, solennel, que ces cérémonies ou le Président de la République, face aux cercueils des soldats tombés au combat, semble accéder pour quelques instants au statut de chef de guerre, de chef d’Etat véritable, auquel tous nos Présidents ont aspiré depuis la mort de Charles de Gaulle ?

La guerre et les armées sont devenues les pièces d’un jeu médiatico-politique, qui se joue toujours dans un espace-temps limité, celui des politiciens français qui ne voient pas au-delà de l’horizon à six mois. Or il n’est pas de stratégie concevable à court terme. Nous agissons dans l’incohérence, nous finirons par en payer le prix.

(1) « Une filière djihadiste vers la Syrie démantelée en Ile de France », Le Journal du Dimanche, 15 novembre 2013

Philippe Migault est Directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et stratégiques (IRIS). Ses principaux domaines d’expertise sont les questions diplomatiques et stratégiques, les conflits armés et industries de l’armement.

Source : RIA Novosti

 
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Des soldats, des soldats et encore des soldats

Alors qu’un journaliste lui demandait ce qu’il fallait pour gagner la guerre en Corée, un soldat américain répondit : « Des Marines, des Marines et encore des Marines ». S’il y a bien une leçon militaire à tirer de l’opération Sangaris en Centrafrique c’est que, pour des raisons opérationnelles, il nous faut plus de marsouins, légionnaires ou chasseurs (et autres bons soldats) que nous n’en avons actuellement, et non plutôt moins comme on cherche à nous le faire croire depuis des années, pour des raisons d’économies budgétaires qui n’ont jamais eu lieu. Dès lors qu’il s’agit de contrôler une zone, de gérer une crise, de traquer des ennemis incrustés dans un milieu complexe, on n’a encore rien trouvé de mieux que de disposer en nombre de ce merveilleux système d’arme d’une rare polyvalence qu’on appelle le fantassin.

Je fais partie de ceux qui ont cru effectivement qu’un engagement limité de 1 600 hommes pourrait suffire à rétablir la sécurité à Bangui, mais je ne suis qu’un « pseudo-expert-auto-proclamé » (expression désormais consacrée désignant tout citoyen qui donne un avis sur l’emploi de la force publique et qui peut s’étendre facilement à d’autres champs). Je me fondais sur mon expérience personnelle du théâtre et l’idée que la Seleka n’était visiblement pas une force capable de nous résister. J’ai compris tout de suite mon erreur en apprenant que contre toute logique militaire sinon diplomatique, il n’était pas question d’affronter la Seleka mais de désarmer les milices locales. Cela changeait tout car, selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, moins on veut employer la force et plus il faut être fort afin de s’imposer à tous en même temps.

Dans ces conditions il était évident dès le départ que 1 600 hommes, même accompagnés de 4 000 soldats africains, seraient insuffisants pour contrôler une ville de plus d’un million d’habitants, sans même parler du reste du pays. Une opération de stabilisation suppose non pas un engagement en fonction d’un moindre coût politique et financier espéré mais en fonction de la superficie, de la population à contrôler/sécuriser et du degré de violence atteint sur place. Empiriquement, en tenant compte des expériences passées, cela imposait d’engager entre 5 000 et 10 000 soldats français et à peu près autant d’autres nationalités (à qui il aurait sans doute fallu fournir un soutien matériel).

Oui mais voilà, contrairement à la France des années 1920 ou des années 1940 pourtant épuisée mais qui engageait 100 000 soldats professionnels au Maroc puis en Indochine, la France du XXIe siècle, pourtant jamais aussi peuplée et aussi riche, n’est visiblement plus capable d’un tel effort. Si nous ne déployons pas 10 000 hommes, c’est avant tout parce que nous sommes incapables de les engager ou au moins incapables de les relever, car, et c’est là aussi une constante historique, on n’obtient pas une normalisation de la situation dans un Etat implosé en six mois. En d’autres termes, la France n’est pas plus capable de mener seule une opération de stabilisation d’une certaine ampleur qu’elle ne semble capable d’affronter seule des armées étatiques mêmes plutôt modestes (l’armée syrienne ou même l’armée de Kadhafi) et le succès de l’opération Serval au Mali ne doit pas faire oublier que nous n’y avons affronté que l’équivalent d’une brigade d’infanterie légère. Que ce serait-il passé si les effectifs ennemis s’étaient élevés à simplement 10 000 combattants ?

Force est d’admettre désormais que la gestion depuis vingt ans de notre outil de défense et plus particulièrement de ses ressources humaines est un désastre. Au nom des dividendes de la paix, de la professionnalisation, du « dégraissage » de la fonction publique, du sauvetage des grands programmes industriels puis des seules finances publiques, nous avons taillé dans les effectifs militaires à tour de bras. Pour la seule décennie 2008-2018, nous sommes ainsi en train de supprimer 80 000 postes dans la défense, soit un peu moins du cinquième du volume initial, après en avoir supprimé 125 000 dans la décennie précédente (15 000 postes de cadres supprimés et 200 000 appelés remplacés par un surcroît de seulement 90 000 militaires du rang professionnels et de civils). Quand je suis devenu sous-officier en 1983, 575 000 Français servaient dans les armées et services. Ils ne devraient plus y en avoir que 242 000 en 2019, soit une perte moyenne d’un peu plus de 9 000 postes par an (l’équivalent d’un site de Florange chaque mois). A ce rythme, l’armée française aura cessé d’exister en 2045. Si le ministère de l’éducation avait été soumis au même régime, c’est 600 000 postes qui y auraient été supprimés.

Comme le budget a été gelé en valeur constante depuis 1991 (alors que les dépenses de l’Etat ont augmenté de 80 % depuis cette époque), on pourrait considérer, en termes économiques, que ces pertes humaines ont été compensées par du Travail plus qualifié (les soldats professionnels) et surtout du Capital (des équipements plus performants) et qu’au bilan, l’outil militaire d’aujourd’hui est plus « productif » qu’il y a vingt ans. Cela n’est même pas sûr.

En premier lieu, bien plus que dans les autres ministères où le budget de fonctionnement est largement prédominant, le budget de la défense comprend une forte part d’achats d’équipements dont le nombre reste quand même lié au nombre d’utilisateurs potentiels. Sacrifier ceux qui utilisent les équipements pour aider ceux qui les fabriquent (argument du Livre blanc de 2008) équivaut à saigner un vampire pour étancher sa soif. Lorsqu’on réduit une organisation de moitié ou des deux-tiers, le marché qu’elle représente n’est souvent plus suffisant pour assurer la simple survie. De fait, l’industrie de défense est réduite à de l’artisanat (comment appeler cela lorsqu’on ne fabrique plus qu’un seul avion de chasse par mois ?) et/ou condamnée à exporter environ deux-tiers de sa production. On connaît la suite : explosion des coûts unitaires, emploi direct des préséries avec leurs défauts, maintien en service de matériels anciens à l’entretien coûteux, incapacité à investir massivement dans autres choses que les programmes lancés dans les années 1980 (dans les drones ou les hélicoptères lourds par exemple). Au bilan, la seule armée de terre dispose en 2014 de deux fois moins d’hélicoptères et de quatre fois moins de chars que celle de 1991. Et encore, il ne s’agit là que d’ordres de bataille. Si on tient compte de la disponibilité des équipements, très supérieure en 1991, l’écart est encore plus important. La quantité est une qualité en soi et il n’est finalement pas évident que l’armée de terre de 2014, même entièrement professionnalisée et partiellement rééquipée, serait capable de vaincre celle de 1991, trois fois plus nombreuse. L’armée de terre de 2014 est simplement un peu plus projetable que celle de 1991 et encore cela cela est de moins en moins vrai. Le nombre de soldats projetables devrait en effet bientôt atteindre celui d’avant la professionnalisation complète.

Un deuxième aspect, toujours négligé par les comptables qui ont présidé à la révision générale des politiques publiques (RGPP), est qu’une organisation humaine est par définition vivante et les trois armées, qui comptent deux-tiers de personnel en CDD (contre 15 % pour l’ensemble de la fonction publique d’Etat, FPE) avec une moyenne d’âge de 31 ans (pour 41 dans l’ensemble de la FPE) et un mouvement annuel moyen d’environ 17 000 entrées pour 21 000 sorties est encore plus « vivante » que les autres ministères. De fait, les armées fonctionnent sur le volontariat. Que le métier des armes soit moins attractif et le volume des volontaires au recrutement diminue et donc aussi le taux de sélection puis la qualité moyenne des recrues. Peut-être pire encore, les rengagements sont également moins nombreux et la durée moyenne des services diminue et avec elle la somme des expériences et des compétences. Il y a donc un lien direct et beaucoup plus fort qu’ailleurs entre l’attractivité du métier et le capital humain.

Or, cette attractivité diminue depuis plusieurs années et en premier lieu par le seul fait des réformes. Dans un premier temps, on a tenté de préserver les unités de combat en « rationalisant » leur soutien, c’est-à-dire concrètement en le réduisant et en l’éloignant des forces. Le résultat a été une désorganisation, une rigidification et une plus grande fragilité. Les armées ne fonctionnent pas comme les autres ministères, elles doivent par définition faire face à des ennemis et à des situations imprévues avec de fortes amplitudes d’action, ce qui est de fait incompatibles avec un système bureaucratique « normal ». En créant les bases de défense et en réduisant les moyens des différentes fonctions de soutien on s’est rendu plus vulnérable à la surprise. L’engagement de l’opération Serval, qui ne concernait que quelques milliers d’hommes, s’est effectué dans un désordre nettement plus grand que ce qui aurait été le cas quelques années plus tôt. Il est fort à parier qu’un engagement plus important engendrerait la même pagaille que dans l’armée israélienne en juillet 2006 lorsqu’elle s’est engagée contre le Hezbollah ou que dans l’armée du Second Empire en 1870, deux armées ayant adopté le même type d’organisation du soutien. Pire, la première surprise grave est venue de l’intérieur, avec l’incapacité soudaine de l’institution à payer correctement ses propres membres. La gestion de ce seul « cygne noir » a semble-t-il suffit à dévorer les quelques gains espérés par la déflation des effectifs. A l’instar des grands managers réduisant le personnel de leur entreprise pour augmenter les profits des actionnaires (et leurs stocks options), nos hauts-fonctionnaires, dont on notera qu’ils sont payés par un système particulier et opaque, s’en sortent eux plutôt bien. Le principal réformateur de la fonction ressources humaines du ministère et grand promoteur du désastreux logiciel Louvois a même été élu manager public de l’année 2011.

Avec la mainmise croissante des technocrates (y compris en uniformes) sur les militaires au sein du ministère, la guérilla permanente de Bercy, le rognage permanent sur les conditions de vie et d’entraînement, la réglementation croissante et pénible, tout semble plus difficile à faire en garnison métropolitaine. La vraie respiration des soldats est en opérations extérieures où ils sont libérés de toutes ses contraintes et lourdeurs administratives (mais d’autres contraintes peuvent survenir si la mission n’est ni claire ni même possible).

Nous voici-donc entrés dans une spirale de démoralisation avec les coûts humains et financiers que cela comporte (augmentation des accidents, mauvaise gestion de matériels qui ne sont pas les siens, etc.). Dans une structure où un seul fantassin équipé dispose sur lui de quoi tuer des centaines de personnes, la dégradation de ce capital humain peut aussi avoir des conséquences tragiques et stratégiques. Cette implosion humaine se conjugue donc avec l’implosion matérielle, qu’elle nourrit par ailleurs. Dans un contexte général du « fort au faible », le point Omega de cette évolution n’est sans doute pas la capitulation sur un champ de bataille à l’extérieur face à un ennemi mais en métropole dans ce que certains qualifient déjà de « mai 1940 administratif » et qui consacrera la fin de la France en tant que puissance.

A moins d’accepter à court terme de nouvelles mauvaises surprises et à long terme l’extinction de notre outil militaire, celui-là même qui a protégé la France pendant des siècles, il est urgent, comme dans les années 1930, d’inverser les équations et de comprendre qu’un sauvetage de notre outil de défense n’est pas incompatible avec la rigueur budgétaire, voire même qu’au-delà de l’effort initial désormais indispensable, il peut contribuer à rétablir les finances publiques. Le 3e New deal (essentiellement militaire) de 1937, a sauvé l’économie américaine avant de contribuer à vaincre le totalitarisme nazi et japonais. La relance militaire du début des années 1980 a également jeté les bases des innovations dont profitent encore les entreprises américaines et la société entière tout en contribuant là-aussi à l’effondrement de l’URSS. L’effort de défense est aussi celui dont le « multiplicateur » économique, il est vrai toujours difficile à mesurer, est sans doute le plus efficace parmi tous les ministères car il influence directement à la fois notre industrie (dans des secteurs peu délocalisables) et l’emploi en constituant par ailleurs le meilleur système de formation professionnelle pour adultes.

Il est urgent d’honorer une fois pour toutes nos commandes industrielles et de remplacer de la sorte nos équipements les plus anciens. Cette dépense à court terme sera ainsi paradoxalement une source d’économies à long terme. Il est tout aussi urgent d’arrêter de « déconstruire » nos unités de combat et de reconstituer la cohérence et la plénitude des commandements, de retirer tous ces fils qui lient nos régiments-Gulliver, bref de rétablir toutes ces choses empiriques et non comptables qui font que les armées sont efficaces. Des soldats bien formés et heureux de servir restent encore la meilleure source d’économies autant que le principal instrument de puissance de la nation.

Il faut simplement pour cela refuser le déclin et l’abandon de souveraineté. Un soupçon de gaullisme devrait suffire.

Source : DIPLOWEB

grizzli 
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Comme vous le savez, j’ai eu un fils engagé dans les chasseurs parachutistes, et une fille engagée dans la Royale. Et vous connaissez ma signature.

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