Dans la série des aéroports insolites que j’ai eu la chance de visiter, celui de la capitale du territoire du Nunavut dans l’Arctique canadien est mémorable à bien des égards.

D’abord un peu d’histoire. Situé dans la partie sud de la grande île de Baffin, l’endroit fut initialement nommé Frobisher Bay en l’honneur du marin et explorateur britannique Sir Martin Frobisher qui découvrit cette baie en 1576, à la recherche du passage du Nord-Ouest. Lointain et peu visité par les européens par la suite, ce n’est qu’au cours de la seconde guerre mondiale que cet endroit attire l’intérêt des alliés. En 1943, les américains y construisent un aéroport, nommé Crystal II, servant d’escale pour les avions destinés au front européen en passant par le Groenland, l’Islande et l’Écosse. Le Ferry Command britannique va plutôt opter pour l’aéroport de Gander à Terre-Neuve et les américains vont eux-mêmes délaisser le trajet du nord pour favoriser celui plus au sud passant par les Açores. La présence militaire à Frobisher Bay sera conséquemment réduite pour le reste du conflit et l’aéroport cédé au gouvernement canadien en 1944. L’USAF demeura tout de même le principal utilisateur et on pouvait y lire sur une pancarte «Welcome to USAF Northeast Air Command Frobisher Bay. A naked girl behind every tree». Un accueil bien ironique pour cet aéroport situé en pleine toundra.

En pleine guerre froide, la signature de l’entente canado/américaine en 1954 relative aux stations radars de la ligne DEW (Distant Early Warning), sera le début d’une seconde vie pour cet aéroport. Doté de l’une des plus longues pistes pouvant accueillir des avions de transport lourd, ainsi que des bombardiers stratégiques en cas de besoin, la Frobisher Air Force Base devint une véritable ruche lors de la construction des stations radar alignées au nord du cercle arctique. Le matériel transporté par bateau jusque dans la baie de Frobisher était par la suite transporté par la voie des airs vers les chantiers autrement inaccessibles. Au plus fort de la construction de la ligne DEW, l’aéroport enregistrait jusqu’à 300 vols par jour. La fin de ce vaste chantier en 1957 marqua une nouvelle période de relative accalmie et l’USAF ferma ses dernières installations à Frobisher Bay en 1963.

En 1987, la ville s’étant implantée autour de l’aéroport prit le nom Iqaluit qui signifie «endroit poissonneux» en inuktitut. Iqaluit devenait la capitale du nouveau territoire canadien du Nunavut en 1999 et une plaque tournante du trafic aérien dans l’arctique avec les sociétés First Air et Canadian North qui offrent des vols directs depuis Montréal et Ottawa. En saison, on peut également y prendre un vol en direction du Groenland à bord d’un Dash 8 d’Air Greenland. Bien que de vocation surtout civile, l’aéroport sert aussi de base opérationnelle avancée pour les chasseurs CF-18 Hornet ainsi que les avions de patrouille maritime CP-140 Aurora (version canadienne du Lockheed Orion) de l’armée de l’air canadienne. Parmi les visiteurs inhabituels, en plein cœur de l’hiver arctique, on compte des prototypes d’avions subissant des essais par grand froid. Ainsi, la première visite de l’Airbus A380 en Amérique du Nord s’effectua en février 2006 à Iqaluit.

Mais revenons à mes premières impressions lorsque, après plusieurs heures de vol à bord d’un 737-200 Combi, je sors de l’appareil. Parti de Montréal en tenue d’été, puisqu’en plein mois de juillet, je suis surpris par la neige qui tombe. Le paysage quasi désertique de la toundra, les petits icebergs qui flottent au loin dans la baie et la signalisation routière en anglais et inuktitut ajoutent au dépaysement. D’ailleurs, la population locale est en grande partie constituée d’Inuits (jadis nommés eskimos). J’ai eu le privilège d’aller pêcher l’Omble chevalier (Arctic Char) dans la baie avec un guide inuit, une expérience inoubliable. Mais gare à la marée qui, avec 15 mètres d’amplitude, compte parmi les plus hautes au monde. L’abondance et surtout la taille des moustiques étonnent également… on pourrait croire qu’ils sont décelables sur l’écran radar de l’aéroport ! Pour ceux en quête d’un dépaysement total et d’un aéroport au bout du monde, Iqaluit est la destination toute désignée.

Airbus 380 à l’aéroport d’Iqaluit
Bombardier Dash 8
Boeing 737-200 Combi
Lockheed CP-140 Aurora
Saab JAS 39 Gripen en visite à Iqaluit

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