Fuyant pour quelques semaines le rude hiver québécois, je suis retourné en février dernier dans l’archipel hawaïen que j’affectionne pour y découvrir deux nouvelles îles: la farouche Molokai et la mystérieuse Kauai.

Parfois surnommée «L’île Jurassique», Kauai est géologiquement la plus vieille des principales îles hawaïennes. L’érosion graduelle de cette ancienne île volcanique a lentement sculpté de grandioses paysages dignes des mondes perdus que l’on peut voir dans certains films d’aventure. Ceci n’est pas une coïncidence, puisque les studios d’Hollywood ont un véritable engouement pour les îles hawaïennes. Seulement à Kauai, pas moins de 70 films y ont été tournés, en tout ou en partie, depuis les années 1950. Parmi les plus récents, mentionnons Pirates des Caraïbes, Les aventuriers de l’arche perdue, sans oublier Le Monde perdu : Jurassic Park. Aussi la scène d’ouverture de la désopilante série télévisée M*A*S*H, où l’on voit des hélicoptères Bell H-13 Sioux survoler des collines supposément en Corée, fut en fait tournée à Kauai.

La meilleure façon d’admirer les mondes perdus de Kauai est d’ailleurs à bord d’un hélicoptère. Dès ma première journée sur l’île, c’est ce que je me suis empressé de faire. Me rappelant d’un vol mémorable au-dessus du volcan Kilauea sur l’île Hawai’i quelques années plus tôt, j’ai encore opté pour un Eurocopter EC130 Eco-Star de l’entreprise Blue Hawaiian. On peut ainsi faire un tour complet de l’île et admirer des paysages époustouflants autrement très difficiles à atteindre, ou carrément inaccessibles. Première surprise agréable en embarquant dans l’hélicoptère, j’ai droit au meilleur siège à la droite du pilote. La deuxième est que le pilote est une sympathique jeune femme. Elisabeth, surnommée Liz (les Américains et les Anglo-Canadiens adorent les surnoms), nous raconte rapidement son histoire afin de briser la glace. La jeune Californienne a débuté sa carrière en pilotant des hélicoptères faisant la navette vers des plateformes pétrolières au large de la Californie, puis dans le Golfe du Mexique. C’est lors de vacances à Kauai qu’elle tombe en amour avec l’île et s’empresse de mettre ses talents au service de Blue Hawaiian. Bien qu’enjouée comme une gamine, Liz va démontrer une grande maîtrise de son hélicoptère ainsi qu’une vaste connaissance de son île d’adoption. J’ai eu la chance d’embarquer plusieurs fois à bord d’hélicoptères au fil des ans, mais j’avoue que cette envolée va certainement demeurer la plus mémorable de toutes. Tout un vol spectaculaire durant lequel il fallait avoir le cœur bien accroché ! Mais quels paysages à couper le souffle !!!

Aéroport de Lihue, Kauai

En quittant l’aéroport de Lihue, on se dirige vers le canyon de Waimea, surnommé le Grand Canyon du Pacifique. L’hélicoptère joue à saute-mouton au-dessus des crêtes et plonge dans le canyon d’une profondeur de plus de 900 mètres. Quelques jours plus tard, j’aurai la chance de faire de la randonnée dans ce grandiose paysage semi-désertique, mais Liz nous fait voir des coins cachés du canyon où aucun sentier ne mène.

Puis c’est la côte déchiquetée de Na Pali avec ses vertigineuses falaises maritimes, ses plages secrètes ainsi que ses vallées encaissées avec leur végétation luxuriante et spectaculaires chutes. Aucune route ne longe cette côte totalement sauvage où même l’accès à certaines plages et vallées est kapu (interdit), car réservé uniquement aux autochtones hawaïens dû à leur caractère sacré. Outre l’hélicoptère, les seules autres façons d’approcher cette côte sont soit par bateau ou par le vertigineux sentier Kalalau. Sur ce légendaire sentier de randonnée, la végétation tropicale luxuriante et le tonnerre des énormes vagues qui s’écrasent en contre-bas des falaises que l’on sent presque trembler sous nos pieds est aussi une expérience que je ne suis pas près d’oublier. Non plus l’excursion en bateau le long de cette côte sauvage où, bercé par les flots, on découvre d’autres points de vue, non sans être fréquemment distraits par les nombreuses baleines s’ébattant dans ces eaux durant les mois d’hiver.

Coup de chance inouï lors de mon vol en hélicoptère, le mont Waiʻaleʻale presque toujours perdu dans les nuages s’offre à nous. Waiʻaleʻale, qui signifie «eaux ondulantes» en hawaïen, est l’un des endroits les plus pluvieux de la planète et aussi un des plus inaccessibles. Ne voulant pas manquer une si belle occasion, Liz fait plonger l’hélicoptère dans la caldera de cet ancien volcan. Un spectacle hallucinant de chutes d’eau ondulantes sur un écrin émeraude et de roche volcanique nous y attend. Liz fait un vol stationnaire à l’intérieur du vieux volcan et laisse lentement tourner l’hélicoptère sur son axe afin de tout voir. C’est le coup de grâce… c’est tellement beau que des larmes de pur bonheur me viennent aux yeux !

Quelques jours plus tard, revenu sur le plancher des vaches ou plutôt sur celui d’un bateau d’excursion, nous voguons vers la côte Na Pali. Appareillant du petit port de Kikiaola, nous longeons d’abord une plaine côtière où bientôt apparaît la mystérieuse base militaire de Barking Sands. Zone hautement sécurisée, le survol de cette base est interdite aux aéronefs civils, et pour cause. Construit en 1940 par l’USAAF, Barking Sands accueille aujourd’hui l’ultra secret Pacific Missile Range Facility (PMRF) qui dispose également d’installations radar perchées sur une falaise qui marque le début de la côte Na Pali.

Lors de mon séjour à Kauai, une polémique opposait pacifistes et écologistes aux chantres du développement économique de l’île à l’égard du rôle accru de Barking Sands envisagé par le Pentagone. Le PMRF contribue depuis 2015 à la mise au point de l’Aegis Ashore Ballistic Missile Defense System. La vaste zone maritime contrôlée où les missiles terminent leur course lors des essais est également un habitat de prédilection pour de nombreuses espèces marines, dont des baleines et des dauphins. Non seulement le Pentagone souhaite utiliser le PMRF pour accroître les essais de missiles, mais il serait question d’y installer une batterie de défense Aegis permanente dans le contexte actuel de la crise des missiles nord-coréens. Une telle éventualité n’est pas sans déplaire à la Chine qui se sent également menacée par cet éventuel déploiement. Bien malgré elle, cette île paradisiaque risque fort de devenir un avant-poste d’une nouvelle guerre froide. Des mondes perdus d’une grande beauté et des zones militaires interdites vont donc continuer de s’y côtoyer encore longtemps.

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Marcel
Fils d’un militaire de l’armée de l’air canadienne (il est tombé dedans quand il était petit…) et biologiste qui adore voler en avion de brousse, ce rédacteur du Québec apprécie partager sa passion de l'aéronautique avec la fraternité francophone d’Avions Légendaires.

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