En mai dernier, lors de vacances en Corse, j’ai eu la chance d’apercevoir des avions de combat français rarement vus en Amérique. Alors que je m’apprêtais à prendre le bateau pour une excursion vers les Calanques de Piana et la Réserve naturelle de Scandola, deux appareils Dassault Rafale en formation serrée décrivent un arc de cercle à basse altitude au-dessus du golfe de Porto ! Trois semaines plus tard, en marchant sur le sentier des falaises à Bonifacio, un Dassault Mirage 2000 me salue de la même façon ! Bien que voyageant incognito, je soupçonne alors fortement Gaëtan et Arnaud d’être de connivence avec l’Armée de l’air pour m’en mettre plein la vue !

Là n’était toutefois pas le but de mon voyage. Voulant profiter pleinement des attraits naturels de l’Île de Beauté, je m’étais notamment documenté sur les meilleurs endroits pour y faire de la plongée en apnée. En fouillant sur la Toile, je suis rapidement tombé sur des photographies d’avions de la Seconde Guerre mondiale reposant au fond de la mer, non loin des côtes corses. Bien que l’information ne soit pas évidente à trouver, de fil en aiguille j’ai retracé l’histoire aéronautique de la Corse dont sa contribution à la reconquête de l’Europe par les Alliés. Tous connaissent la résistance héroïque de la RAF à Malte, mais le rôle déterminant joué par cette autre île porte-avions de la Méditerranée fut si important qu’on la surnomma USS Corsica.

USS Corsica B-17 Calvi
Bombardier B-17 Flying Fortress, épave de Calvi, Corse

La localisation géostratégique de cette île fut tôt envisagée pour d’éventuelles liaisons aériennes vers les colonies françaises de l’Afrique du Nord. L’honneur du premier vol entre le continent et la Corse revient toutefois à l’Italien Nino Cagliani, qui se posa le 9 octobre 1912 à Bastia, au départ de Pise.

USS Corsica Bastia arrivée
Nino Cagliani, 9 octobre 1912, Bastia

Le déclenchement de la Grande Guerre va toutefois remettre à plus tard le développement de l’aviation civile. Ce sont plutôt deux Centres d’aviation maritime (CAM) qui seront implantés en Corse. Les CAM de Bastia et d’Ajaccio (avec un poste satellite à Calvi) devinrent opérationnels au début de l’été 1918. Impliqués tardivement dans le conflit, les hydravions qui y furent déployés n’apercevront aucun sous-marin ennemi à pourchasser. Peu de temps après l’armistice, les bases de Bastia et de Calvi furent désarmés et leur matériel replié sur le CAM d’Ajaccio qui sera lui aussi dissous en 1922. Entretemps, des hydravions militaires assurèrent une liaison postale aérienne entre le continent et l’île.

USS Corsica CAM Aspretto
CAM d’Ajaccio

L’entreprise L’Aéronavale inaugura en octobre 1921 le premier vol commercial de la ligne Antibes – Ajaccio avec des appareils Donnet HB.3. Dérivés d’hydravions militaires de patrouille maritime, ils ne pouvaient emporter que deux passagers à l’air libre. À compter de 1923, les rustiques Donnet seront remplacés par des hydravions Lioré et Olivier LeO H-13 dont les quatre passagers prennent place dans une cabine fermée beaucoup plus confortable. Cette ligne aérienne sera prolongée ultérieurement vers la Tunisie par la compagnie Air Union.

USS Corsica Antibes
L’Aéronavale à Antibes

Tremplin stratégique pour les liaisons commerciales vers le Maghreb, la présence de l’aviation militaire en Corse durant l’entre-deux guerres sera cependant modeste. Ce n’est qu’en 1938 que la Base d’aéronautique navale (BAN) d’Aspretto à Ajaccio sera inaugurée. Au déclenchement du second conflit mondial, la BAN d’Aspretto ne peut compter que sur trois hydravions Gourdou-Leseurre GL-812, cinq Levasseur PL.15 et un Loire 130. Du côté de l’Armée de l’air, la situation n’est guère plus reluisante car son implantation en Corse ne remonte qu’en 1937. Le Commandement des bases aériennes de la Corse, installé à Ajaccio, ne pouvait compter que sur quatre aérodromes assez rudimentaires, soit à Ajaccio-Campo dell’Oro, Calvi-Fiume Secco, Bastia-Borgo et Ghisonaccia. Initialement dotée de monomoteurs Breguet 270, puis de bimoteurs Potez 63.11, les moyens de l’Armée de l’air en Corse ne permettaient que des missions de reconnaissance et de liaison. Il ne semble pas y avoir eu d’avions de chasse basés en permanence sur l’île pour la défendre en cas d’attaque aérienne malgré les velléités d’annexion par l’Italie de Mussolini.

USS COrsica gl810-8 3
Gourdou-Leseurre GL-812

Le 10 juin 1940, l’Italie déclare la guerre à la France qui combat déjà l’invasion allemande qui se solde par la signature de l’armistice du 22 juin. Les premiers bombardements de la Corse par la Regia Aeronautica eurent lieu le 15 juin 1940 alors que six Savoia-Marchetti SM.79 décollés de leur base italienne de Viterbo attaquent l’aérodrome de Ghisonaccia au prix de la perte d’un appareil. Le même jour, cinq bombardiers SM.79 escortés de neuf chasseurs Fiat G.50 Freccia provenant de Pise attaquent le port de Calvi. Durant les deux semaines de ce court conflit, la Corse ne subit que des dommages somme toute assez mineurs. Après l’armistice, la Corse se trouve en zone libre administrée par le régime de Vichy, mais une mission italienne veille au désarmement de l’île. Peu de temps après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, les troupes italiennes envahissent toutefois la Corse avec 85 000 soldats. En juin 1943, s’y joindront 12 000 soldats allemands. La capitulation de l’Italie le 8 septembre 1943 va toutefois marquer un nouveau tournant pour la Corse.

USS Corsica SM 79
Savoia-Marchetti SM.79

Hitler ordonne l’évacuation, vers l’Italie du Nord, de ses troupes présentes en Sardaigne et en Corse, en empruntant les chemins de la côte orientale de Bonifacio vers Bastia. Cela ne sera pas une mince tâche puisque les Italiens occupent Bastia et décident d’en   bloquer son accès, sans compter les attaques des forces aériennes anglo-américaines. Après quelques jours de combat, les Allemands prennent le contrôle du port de Bastia qui est difficilement utilisable puisque des navires intentionnellement sabordés encombrent son accès. Priorité est alors donnée au retrait des 32 000 soldats du 90e Panzergrenadier Division évacué de Sardaigne, qui perdra une centaine de chars, 600 pièces d’artillerie et 5 000 véhicules divers. Les aérodromes de Borgo et de Ghisonaccia sont notamment mis à profit pour l’évacuation des troupes grâce au pont aérien assumé par des avions de transport Junkers Ju 52 et Messerschmitt Me 323 Gigant. Bastia subit cinq bombardements alliés entre le 13 septembre et le 4 octobre 1943. Les quartiers du port et de la gare sont ravagés et les pertes civiles s’élèvent à près de 500 tués ou blessés. L’aviation Alliée va également bombarder à plusieurs reprises les aérodromes et pourchasser les avions et bateaux de transport allemands.

USS Corsica B-24 survolant Bastia
Bombardement du port de Bastia / B-24 Liberator, 1943
USS Corsica Fiat RS 14 Bastia
Épave d’un hydravion Fiat RS 14 / Port de Bastia, 1943
USS Corsica Me_323_under_attack_off_Corsica_1943
Messerschmitt Me 323 Gigant attaqué au large du Cap Corse, 1943

Entre-temps, sur la côte occidentale de l’île, les Corses se soulèvent à Ajaccio contre les Allemands qui se replient dû à leur infériorité numérique face aux insurgés et aux Italiens. À compter du 13 septembre 1943, la libération de la Corse débute avec le débarquement audacieux du 1er Corps d’Armée français à Ajaccio, en provenance d’Alger. Dès le 21 septembre, des appareils Supermarine Spitfire des groupes de chasse GC I/3 Corse et GC II/7 Nice sont déployés sur l’aérodrome Campo dell’Oro. Les chasseurs sont chargés de la protection du port d’Ajaccio et de la tête de pont contre les attaques de la Luftwaffe. Une formation de dix bombardiers Dornier Do 217 et un Junkers Ju 88, se présente d’ailleurs le 30 septembre pour bombarder le port d’Ajaccio. Lors de ce premier affrontement aérien, les appareils Spitfire aux couleurs françaises abattent six Do 217 ainsi que le Ju 88. Avec la libération d’Ajaccio, la BAN d’Aspretto accueille aussi l’Escadrille 4 S de l’aéronavale française qui assure, avec sa douzaine d’hydravions Supermarine Walrus, des missions de recherche et de sauvetage. En juillet 1944, la Flottille 6FE, équipée de Consolidated PBY Catalina s’y installe également, ajoutant ainsi une capacité de lutte anti-sous-marine.

USS Corsica Spitfire Mk. V GC II7 Nice
Spitfire du GC II7 Nice survolant la Corse

Dès que les derniers Allemands eurent quitté la Corse, les Américains y débarquent en force pour y construire rapidement une série d’aérodromes, ainsi que réaménager ceux déjà existants. La plupart des nouveaux aérodromes furent construits à la hâte le long de la plaine orientale de l’île par les unités de génie de l’USAAF qui firent largement usage des plaques métalliques perforées « Marston Mats». Plus de 2 000 bombardiers, chasseurs et avions de reconnaissance de l’USAAF, de la RAF et de l’Armée de l’air française furent ainsi positionnés sur dix-sept terrains d’aviation militaire disséminés sur l’île.

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RAF Squadron 451 avec ses Spitfire à la base de Poretta, Corse, 1944

Ainsi sur la plaine orientale de la Corse on dénombrait les aérodromes de Bevinco surtout utilisés par les avions de transport Curtiss C-46 Commando et Douglas C-47 Skytrain, ainsi que ceux de Borgo, Poretta, Serriaga, Alto, Cervione, Alesini, Aghione, Casabianda, Ghisonaccia et Solenzara. Sur la côte occidentale, on comptait les bases de Calenzana, Fiume-Secco et Sainte-Catherine autour de Calvi, et bien sûr Campo dell’Oro à Ajaccio. Au centre de l’île, il y avait l’aérodrome de Ponte Leccia près de Corte. Enfin, de petits aérodromes furent également aménagés à Abazzia, Propriano et Porto Vecchio pour de petits avions de liaison comme le Piper L-4 Grasshopper.

Parmi les unités combattantes déployées sur ces bases, mentionnons plus particulièrement celles de Solenzara, Ghisonaccia, Serragia et Alesani qui verront arriver lors de l’hiver 1943-1944 les North American B-25 Mitchell des 321th, 310th, 319th et 340th Bomber Groups de la Twelfth Air Force qui débutèrent aussitôt leurs missions de bombardement sur le continent. Des pistes d’Alto, s’envolaient les redoutables chasseurs-bombardiers Republic P-47 Thunderbolt du 57th Fighter Group, composé de trois escadrons, soit le 64th Black Scorpions, le 65th Fighting Cocks et le 66th Exterminators ainsi que des escadrilles françaises GC II/3 Dauphiné, GC GC I/4 Navarre et le GC II/5 Lafayette.

USS Corsica pleine orientale
North American B-25 Mitchell survolant la plaine orientale de la Corse, 1944
USS Corsica P-47 Alto
P-47 Thuderbolt américain à la base d’Alto, Corse, 1944
USS Corsica Lafayette 2
P-47 Thunderbolt du GC II/5 Lafayette survolant la plaine orientale de la Corse, 1944

D’autres unités française furent également déployées en Corse, soit le GC I/7 Provence doté de chasseurs Spitfire, le GBM I/22 Maroc avec ses Martin B-26 Marauder ainsi que les groupes de reconnaissance GR I/33 Befort et GR II/33 Savoie initialement équipés de bimoteurs Lockheed P-38 Lightning et plus tard de North American P-51 Mustang. Parmi les rangs du GR II/33 vola un pilote célèbre, soit l’écrivain Antoine de Saint-Exupéry.

USS Corsica P-38 Saint Ex
Lockheed P-38 Lightning et Saint-Exupéry, base de Borgo, Corse 1944

Afin de se protéger d’attaques nocturnes de la Luftwaffe, comme celle qui dévasta la base d’Alesani en mai 1944 et causant la perte de 65 bombardiers B-25, l’USAAF déploya également les 415th et 417th Night Fighter Squadrons dotés d’appareils Bristol Beaufighter, ainsi que le 416th équipé des tous nouveaux Northrop P-61 Black Widow.

USS Corsica Alesani mai 1944
Destruction à la base d’Alesani, Corse, 1944
Chasseur de nuit américain Bristol Beaufighter

Les Alliés disposaient ainsi du « plus magnifique porte-avions à proximité des côtes de Provence », selon l’expression du général français Giraud et la Corse devint un atout déterminant pour la libération de l’Italie. En août 1944, elle fut également une précieuse plateforme aérienne et navale pour le débarquement de Provence. Comptant plus de 50 000 américains sur l’île à l’apogée des opérations aériennes, en avril 1945, il n’en restait plus que 15 000 Américains en Corse, avec mission de participer aux dernières opérations de bombardement en Italie du Nord et en Allemagne du Sud. La plupart des bases construites furent soit démantelées ou abandonnées. Aujourd’hui, il ne subsiste que la Base aérienne 126 Solenzara de l’Armée de l’air où des avions militaires d’anciens pays ennemis et alliés, maintenant regroupés au sein de l’OTAN, viennent s’entraîner. Aussi, la Corse peut compter sur l’héritage d’anciens aérodromes militaires convertis au transport civil, dont l’aéroport d’Ajaccio-Napoléon-Bonaparte (anciennement Campo dell’Oro) où mon mémorable tour de l’île a débuté et pris fin. Difficile d’imaginer des images de guerre dans un décor aussi enchanteur !

USS Corsica Ajaccio
Aéroport d’Ajaccio-Napoléon-Bonaparte, Corse
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Aéroport d’Ajaccio-Napoléon-Bonaparte, mai 2016

En terminant, je vous laisse sur les mots d’Antoine de Saint-Exupéry qui exprime mieux que je ne saurais le faire les sentiments que l’on peut éprouver pour la belle et mystérieuse Corse : « Galet posé sur la Méditerranée, combien de fois t’ai-je cherché dans la mer blanche des nuages ! Et découverte sur un ciel de mer, avec quelque allégresse, je piquais vers toi dans le vrombissement de mes mille chevaux. Alors, je coupais les gaz. Silencieuse comme une flèche, inextricable comme elle, tu devenais le but, la force attractive, la sirène. Tu m’apparaissais dans tout ton dessin, dans la grâce offerte nue à mes regards, comme celle qui voulait justifier mes péchés et m’absoudre. J’attachais mes yeux sur tes golfes merveilleux, aux arabesques d’agate, sur tes plages et sur tes criques secrètes. Tes monts aiguisés de neige, tes forêts et tes maquis mystérieux, tes cours d’eau, tes cascades et tes mille sentiers bleus comme des veines, tout te rendait humaine dans une immensité hostile. Soudain, dans le silence dangereux qu’il me fallait rompre, un parfum chaud m’environnait: thym, lavande, œillet des rochers, menthe sauvage, fruits de mer, fruits éclatés au soleil. Elle n’en finissait pas de rendre son parfum, parfum qui me grisait et m’ensorcelait…. ». Rappelons que c’est de l’aérodrome de Borgo que le Commandant de Saint-Exupéry, alors âgé de 44 ans, décolla le 31 Juillet 1944 aux commandes de son P-38 Lightning pour effectuer un vol de reconnaissance vers la Provence durant lequel il disparût mystérieusement.

8 COMMENTAIRES

  1. Une fois encore un reportage passionnant de notre aérophile québécois favori. Si tu as l’occasion de revenir vers notre beau pays, il y a quelques belles plongées à faire autour de Toulon, dont un Stuka par dix mètres fond au large de Hyères-les-Palmiers.

    • Il y a bien longtemps que j’ai fait de la plongée avec bouteille…. Mais je prends bonne note. C’est toujours fascinant ces avions posés au fond de l’eau !

  2. Vivement de nouvelles photos d’avions prises sous l’eau !! La qualité est absolument remarquable.
    Cela change des autres articles.
    Idée très originale !!!

    • Oui elles sont magnifiques. Les photos ne sont toutefois pas de moi, car je n’ait fait qu’un peu de plongée en apnée. Elles sont plutôt « pêchées » sur la Toile.

  3. J’ai pratiqué la plongée sous-marine au Québec et sur les côtes du Maine aux États-Unis. Comme notre climat, les conditions de plongée dans le fleuve Saint-Laurent sont rudes: eaux très froides et visibilité de quelques mètres sans oublier les marées. Oubliez les épaves de la seconde guerre mondiale. La marine américaine est venue en 2009 sur la côte nord au large de Longue-Pointe-de-Mingan pour récupérer  » la carlingue et des restes des militaires qui se trouvent à bord de l’hydravion qui s’est écrasé à environ un kilomètre de la côte de ce petit village en 1942″ http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/354413/l-armee-americaine-en-mission-sur-la-cote- Un reportage a été produit et diffusé à la télévison québécoise à ce sujet. Celui-ci est probalement disponible sur la toile. Si vous comparez la faune et la flore de la forêt tropicale à celle du Québec, notre biosphère est moins abondante mais celle-ci est également très attrayante. Sous les eaux de mon fleuve c’est le même phénomène.

  4. Mets-en!!!!!!!
    Excellent article.
    Et pour les passionés, un nouvel ouvrage venant compléter celui ci va sortir très bientôt
    (consulter régulièrement le site des éditions Albiana, ou il sera publié.
    Bonne soirée à tous !

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