La détection acoustique durant l’Entre-Deux-Guerres

La détection acoustique durant l’Entre-Deux-Guerres

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Atelier d'assemblage de la remorque d'écoute Mk VIII

Novembre 1918, l’Allemagne est défaite et l’armistice marque la fin d’un conflit meurtrier. Le traumatisme engendré par ces années de guerre fait maintenant place au soulagement mais du côté des vaincus, le ressentiment est sévère et les sanctions ordonnées par le traité de Versailles (Juin 1919) n’atténueront pas cette rancœur. L’Allemagne se voit privée de ses colonies, est amputée de certains territoires et est astreinte à de lourdes réparations économiques.

De nombreuses mesures sont également prises afin de diminuer au maximum son pouvoir militaire. Son  réarmement est strictement limité : Plus de chars, plus d’artillerie, suppression de l’aviation militaire et de la flotte. Les systèmes de détection acoustique sont répertoriés parmi le matériel et équipements prohibés. Néanmoins, ces mesures restrictives n’empêcheront pas l’Allemagne de travailler dans le plus grand secret sur le développement ou la conception de certains matériels militaires.

En Europe, les premières années qui suivirent la signature de l’armistice entrainent une diminution importante des efforts consacrés à l’armement et au matériel militaire. La priorité est à la reconstruction et qui plus est, peut-on imaginer à cette époque le renouvellement, la répétition d’une telle période d’enfer et de destruction ?

Au début des années 1920, les cornets acoustiques ne changent guère dans leurs principes de captation et d’audition. Les principales évolutions consistent à améliorer la qualité des matériaux et à augmenter les capacités d’écoute en termes de précision. Il faut attendre quelques années (1923-1924) pour que de nombreuses nations évaluent à nouveau leurs besoins en matière de défense aérienne. Les progrès considérables de l’aviation sont propices à la mise sur pied de nouveaux programmes d’armement et de méthode de tir. En relation avec une artillerie en constante évolution,  les grandes oreilles sont dotées d’instruments de mesures de plus en plus performants.

La France ne fait pas exception car Il faudra attendre quatre ans pour que soit réorganisé les moyens de la défense antiaérienne (Août 1922). Conçu en 1918, Le télésitémètre de Perrin reste l’appareil de détection acoustique de référence durant plusieurs d’années.

Le début des années 1930 est marqué par certaines rivalités entre les armées de terre de l’air concernant le contrôle de la défense antiaérienne mais cela n’empêchera pas la mise en service et l’évolution successive de plusieurs types de détecteurs acoustique issus de la firme Barbier-Bénard-Turenne (BBT).

Photographie de propagande ?

Avec tous les bruits générés par l’activité des servants de la batterie antiaérienne, Il est peu probable qu’une unité de détection acoustique soit déployée à proximité des canons .

Fin des années 1930, la Remorque d’écoute modèle 34 de type S (constructeur Sautter Harlé) et la remorque d’écoute modèle 34 de type B (constructeur Barbier-Bénard-Turenne – BBT) doteront l’armée française. Ces détecteurs acoustiques seront opérationnels durant toute la campagne de 1940. Les capacités d’écoute sont relativement similaires. La particularité se situe principalement au niveau des cornets qui sont anguleux sur le type S (Sautter Harlé)  tandis que ceux du type B (BBT) sont plus arrondis et seront surnommés « Oreilles de Mickey ».

Aux Etats Unis, les images de désolation issues d’une Europe lointaine sont toutes relatives car l’Amérique est isolée par deux océans et cette configuration géographique renforce un sentiment de sécurité et d’absence de danger. L’aube des années 1920 engendre auprès de l’opinion publique une vague de pacifisme rapidement suivi d’un isolationnisme qui prendra fin vingt ans plus tard. Cette aversion à la guerre ressentie par l’establishment et l’armée engendre la dissolution de nombreuses unités. La démobilisation des forces armées est rapide et la plupart des projets et développements décidés en temps de guerre, ont été abandonnés.

Il faut attendre 1921 pour qu’une certaine rigueur soit rétablie en affectant des unités spécialisées à la défense de plusieurs installations prioritaires telles que le canal du Panama.

De 1926 à 1929, l’armée étudia bon nombre d’équipement militaire étranger en usage à l’époque. Ces tests ont pour effet immédiat une progression dans le développement d’un matériel spécifique « made in USA » très performant avec une nouvelle génération de détecteurs acoustiques, correcteurs de tir et bien entendu, de canons antiaériens avec leurs postes de tir.

Le Sound Locator T3 dotera l’armée américaine durant la seconde partie des années 1920 et sera progressivement remplacé par Le Sound locator M1A1 au début des années 1930. A la veille de 1940, la plateforme d’écoute M2 à trois cornets dotera les sections de projecteurs antiaériens.

En Grande Bretagne, le Ministère de l’Air est de plus en plus conscient que l’évolution de l’aviation signifiait que l’Allemagne serait en mesure d’atteindre de nombreuses cibles industrielles situées dans le sud de l’Angleterre. Cela conduit à la création en 1925 de l’ « Observer Corps ». Sagement, Le général Ashmore toujours en activité, a vu la nécessité de lier l’Observer Corps à la RAF et en 1929 le ministère de l’Air  prit le contrôle du système.  Un peu plus tard, le général Ashmore quitta le service actif mais son système de surveillance sur base du bénévolat, de postes d’observation et des centres de contrôle étroitement liés aux chasseurs et à l’artillerie anti-aérienne  jouera un rôle essentiel à partir de 1939 et durant les années qui suivront.

L'Observer Corps - Des civils, un abri de fortune, un matériel rudimentaire et une volonté à toute épreuve
L’Observer Corps – Des civils, un abri de fortune, un matériel rudimentaire et une volonté à toute épreuve

En Septembre 1938, La crise politique qui déboucha sur les accords de Munich a conduit les autorités britanniques à mobiliser les volontaires de l’Observer Corps durant une semaine afin de participer à un exercice à échelle nationale. Cet acte unique s’est avéré inestimable car il a permis de résoudre de nombreuses lacunes organisationnelles et techniques. Ce processus a été facilité par l’enthousiasme, le dévouement et le professionnalisme de ces volontaires issus de tous les horizons dont leurs seules armes étaient un casque, un brassard, une paire de jumelles et dans certains cas un matériel de localisation et d’identification rudimentaire.

Le développement et les travaux déboucheront aussi sur la fabrication de différents appareils de conception légère sur trépied (Mk VI) ou sur support fixe ou mobile comme le Sound Locator Mk VIII. Ils seront déployés sur tous les fronts et doteront également les armées des pays alliés du Commonwealth. En 1939, du Pays de Galles à l’Ecosse, toute la Grande-Bretagne était couverte  par des postes d’observation et de détecteurs acoustiques fixes ou mobiles.

En Asie, le temps des alliances change. Lorsque Le 23 Août 1914 Le Japon rejoint le camp des alliés, nul ne pense que quelques décennies plus tard l’axe Berlin – Tokyo trouverait des intérêts mutuels teintés d’expansionnisme. Pourtant, durant le premier conflit mondial, le Japon joue un rôle important dans la protection des routes maritimes de l’océan indien et en menant des opérations à l’encontre des colonies et concessions allemandes établies en Chine et dans l‘océan Pacifique.  A la signature de l’armistice et lors de la conférence de Versailles (1919), le Japon revendique un rôle géopolitique régional et étend sa sphère d’influence en Chine.

Dès le début des années 1920 (Ere Taishō) et conjointement au développement de leurs propres systèmes de détection acoustique, les forces armées japonaises utilisent du matériel importé notamment d’Europe et des Etats Unis.

Il faut attendre quelques années avant que n’apparaissent les premiers détecteurs issus de l’industrie japonaise. De plus petite taille et sur trépied (Type 90) plutôt destiné aux premières lignes ou sur remorque (Type 75) pour la défense du territoire et des sites stratégiques, l’armée impériale utilisera certains de ces appareils jusqu’en 1945. Ne faisant pas exception, l’ensemble des armes et instruments destinés à la défense antiaérienne évoluera avec l’ajout de dispositifs de correction de tir mécaniques et électriques.

Au Pays Bas, de 1927 à 1940, le Professeur Van Soest et l’institut de recherches militaires néerlandais étudient le matériel étranger afin de développer un système d’écoute rassemblant les meilleures qualités d’audition, de verrouillage et de transport.

Quelques détecteurs testés par l'Institut de recherches militaires - de gauche à droite : 1. Doppelt Richtunshörer de la firme Askania, Allemagne 2. Détecteur acoustique Goerz 3. L'équipement de la firme Barbier Bénard et Turenne (BBT), France 4. Détecteur expérimental de Van Soest, Pays Bas
Quelques détecteurs testés par l’Institut de recherches militaires – de gauche à droite : 1. Doppelt Richtunshörer de la firme Askania, Allemagne 2. Détecteur acoustique Goerz 3. L’équipement de la firme Barbier Bénard et Turenne (BBT), France 4. Détecteur expérimental de Van Soest, Pays Bas

Détails d’une partie du matériel testé durant les années 1930

L’équipe remarqua très vite un effet négatif dans la transmission du son à travers des tuyaux en caoutchouc ou en métal. Cette distorsion pouvait atténuer ou fausser  la captation de la source sonore suspecte. Les résultats ont débouché sur un détecteur acoustique de conception légère, de forme paraboloïde, doté d’une localisation relativement précise et d’une manipulation aisée. Ce dispositif était monté sur remorque légère et son agencement réduisait fortement les bruits mécaniques lors de la manipulation. L’absence de tuyaux conducteurs  augmentait les capacités de captation.

Les nuisances sonores naturelles ou environnementales pouvaient être atténuées par l’adjonction d’une tente protectrice. Néanmoins, les autorités militaires émirent quelques critiques car cet abri trop léger ne résistait pas aux vents violents. Tout n’était pas parfait sur cet appareil acoustique mais à l’aube de 1940, des dizaines de détecteurs doteront l’armée hollandaise tant sur le continent que dans les colonies.

Sur base des mêmes principes, des détecteurs acoustiques individuels ont été testés à l’intention des militaires et unités auxiliaires.

Parallèlement à l’amélioration des appareils de détection acoustique, l’équipe du Professeur Van Soest travailla également sur le développement des cylindres correcteurs et des projecteurs de recherches antiaériens.

En Allemagne, Le Hornbostel avait ouvert la voie aux futurs appareils de détection acoustiques allemands mais le traité de Versailles a mis un terme à l’évolution de ce matériel spécifique. Ces contraintes n’ont toutefois pas empêché l’Allemagne de travailler de façon discrète sur plusieurs projets. Durant les années 1920, Le professeur Erich Waetzmann et certains secteurs de l’industrie (Electroacustic, Askania, Siemens, Zeiss Ikon, etc…) développent de nouveaux projets et appareils.

1935 est une année charnière car les nouvelles qui arrivent d’outre-Rhin ne sont pas encourageantes. En effet, en Janvier, la Sarre est réincorporée au Reich, en Février, le chancelier Adolf Hitler décrète la renaissance de la Luftwaffe, en Mars, il rétablit le service le militaire obligatoire et porte son armée de 100.000 à 500.000 hommes et durant le mois de Mai, c’est au tour de la marine de guerre allemande de s’engager sur le chemin d’un réarmement général. Les restrictions de Versailles ne sont plus que souvenirs.

RRH - firme Electroacustic
RRH – firme Electroacustic

Par l’intermédiaire du Flak Rüstungsprogramm (Planification de l’armement antiaérien) et après de nombreux essais et recherches, l’armée allemande se dote progressivement du Ringtrichter Richtungshörer Horchgerät  (RRH).

Cet appareil de détection acoustique rassemble de nombreuses qualités. La structure en forme d’anneau et la forme arrondie des récepteurs diminuent les nuisances sonores principalement causées par les intempéries et ces  performances d’écoute sont satisfaisantes. Le transport est facile et l’encombrement est limité. La portée est estimée à une quinzaine de Km dans les meilleures conditions.

Que peut-on retenir de ces années d’entre-deux guerres ?

carte d'invasion aérienne Fin années 1930
carte d’invasion aérienne Fin années 1930

La fin des années 20 a été propice à l’étude et la comparaison du matériel de détection existant sur le marché.  Les années 30 sont mises à profit  par de nombreuses nations pour développer de nouveaux appareils de détection acoustique ou améliorer le matériel déjà existant. On peut estimer à cette époque qu’il existe une douzaine de détecteurs sonores différents de bonne conception et fiables issus des travaux conjoints des spécialistes militaires, centres de recherches et industries.

Des recherches ont également pour objet la propagation des sons dans l’espace. Des tests ont démontrés que le vent, l’altitude, la température et l’irrégularité de l’air affectaient la direction et la propagation des faisceaux sonores.  En contrepartie, des études sont également développées afin de réduire en volume et d’atténuer les hautes et basses fréquences générées par les moteurs et hélices d’avions pour rendre plus difficile leurs positionnements acoustiques. Même s’il était possible d’amortir les éléments sonores d’un avion, la proportion non négligeable des bruits émis permettait une localisation relativement précise. Pour cela, il fallait diminuer la vitesse et réduire l’hélice. L’avion silencieux restait un mythe.

Malgré quelques différences notoires entre les appareils, le développement des cornets acoustiques atteint doucement la limite avec une portée moyenne d’une quinzaine de kilomètres. Après les recherches sur les capacités humaines à l’audition directionnelle, les bons dispositifs de captation ou l’influence de l’atmosphère sur le transport du son, les nouveaux programmes tentent à améliorer sans cesse la précision des calculateurs électromécaniques et appareils destinés à l’acquisition des cibles au profit de l’artillerie (gisement, élévation, direction, distance, transformation  des données initiales en  données balistiques).

Au sol, il fallait à tous prix compenser la vitesse et l’altitude des nouveaux avions par un temps de réaction extrêmement rapide et chaque seconde était précieuse. Tous ces détecteurs acoustiques seront utilisés durant le second conflit mondial et malgré l’arrivée progressive des radars, certains resteront opérationnels jusqu’en 1945.

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Mercator
De mon vrai nom Patrick Debaisieux, j’ai gardé comme speudo « Mercator » célèbre cartographe (1512-1594) issu de mon plat pays. Forcément, j’apprécie tout ce qui touche de près ou de loin à l’aviation et plus particulièrement l’époque 1918-1939. Amateur de « Bons mots » et de lecture, je me définis plus comme homme des bois que des villes et je suppose qu’avec mes 57 balais, je ne changerai plus guère.