Lors d’un récent voyage d’affaires dans cette contrée d’Amérique assez méconnue, j’y ai fait quelques découvertes intéressantes pour les aérophiles et les amateurs d’histoire. Dans l’imaginaire collectif, la ville de Milwaukee est avant tout connue pour ses traditions brassicoles et comme le siège du fabriquant des légendaires motos Harley-Davidson. Aussi, on remarque rapidement que la toponymie du Wisconsin est dominée par des dénominations amérindiennes, mais aussi françaises. Cela s’explique du fait que les premiers Européens à fréquenter cette région furent des missionnaires français, ainsi que des coureurs des bois et commerçants de fourrures canadiens-français. Natif de Repentigny au Québec, Salomon Laurent Juneau fonda une communauté sur les rives de l’immense lac Michigan en 1818. En 1846, la ville de Juneau fut combinée à deux autres communautés voisines pour devenir la ville de Milwaukee, dont le premier maire fut nul autre que S. Juneau. Son neveu chercheur d’or, Joseph Juneau, marqua quant à lui l’histoire de l’Alaska dont la capitale porte aujourd’hui son patronyme.

À compter du milieu du XIXe siècle, la région de Milwaukee devint une destination privilégiée des immigrants allemands qui fuyaient les désordres sociaux de la Märzrevolution. Au Wisconsin, ils trouvèrent des terres à bas prix et contribuèrent à l’essor de la production céréalière. En 1900, 34% de la population de Milwaukee était d’origine allemande et, sans grande surprise, Milwaukee devint pendant un temps le plus grand centre de production de bière au monde avec quatre des plus importantes brasseries (Schlitz, Blatz, Pabst, et Miller). À chaque année, l’Oktoberfest de Milwaukee est encore l’un des plus importants à se tenir hors de la Bavière. Même le nom de l’équipe locale de baseball professionnel, les Milwaukee Brewers, rappelle cette tradition brassicole, bien qu’aujourd’hui cette activité ne représente plus qu’une fraction de l’économie de la métropole du Wisconsin.

Voilà pour la partie éthylique de mon reportage, passons à la partie aéronautique. Bien que Milwaukee ne soit pas une technopole aérospatiale, elle peut néanmoins s’enorgueillir d’être le siège d’Astronautics Corporation of America, spécialisée dans l’avionique, ainsi que de sa contribution au développement de l’aviation et de ses fils devenus des aviateurs célèbres. C’est ce que l’on devine par le nom même de son aéroport, faisant honneur au Général William «Billy» Mitchell, et qu’on découvre en visitant le Mitchell Gallery of Flight, logé dans l’aérogare. Quelle bonne idée que d’avoir ainsi accès à un petit musée de l’aviation pour tuer le temps lorsque son vol est retardé, comme ce fut le cas lors de mon voyage de retour !         general mitchell airport milwaukee7

On y apprend que les origines de l’aérodrome, alors nommé Hamilton Airport, remonte à 1920. Alors construit par Thomas F. Hamilton, aviateur et fondateur de l’entreprise Hamilton Aero Manufacturing qui sera à l’origine des fameuses hélices Hamilton Standard, l’aérodrome deviendra propriété publique en 1926 sous le nom de Milwaukee County Airport. En 1927, la première aérogare y fut inaugurée, ainsi que les premières liaisons commerciales offertes par Northwest Airways vers Chicago et Minneapolis. Le premier avion américain de construction entièrement métallique, l’Hamilton H-18 Metalplane baptisé «Maiden of Milwaukee», y fera également son vol initial en 1927.

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Hamilton H-18 Metalplane

Dans le cadre des travaux d’utilité publique réalisés durant la Grande Dépression, la construction d’une nouvelle aérogare fut finalisée en 1940 et, en mars 1941, l’aéroport prit le nom de General Mitchell Field. L’entrée en guerre des États-Unis y amena une présence militaire et, en 1945, un camp de prisonniers de guerre aménagé sur les terrains de l’aéroport logeait jusqu’à 3 000 soldats allemands. L’essor économique d’après-guerre va accroître le nombre de passagers et une nouvelle aérogare fut inaugurée en 1955 afin de recevoir les super avions de ligne de l’époque comme les Boeing Stratocruiser et Lockheed Constellation. L’avènement des «jets» civils à compter de 1961 marqua un nouveau chapitre inédit à Milwaukee qui accueille des oiseaux exotiques venus d’Europe. Ayant acquis une vingtaine d’appareils Sud-Aviation SE.210 Caravelle, United Airlines sera le seul transporteur nord-américain à offrir des liaisons aériennes avec ces avions français, notamment à partir de Milwaukee.

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Sud-Aviation SE.210 Caravelle aux couleurs d’United Airlines

Côté militaire, les North American P-51 Mustang du Wisconsin Air National Guard 128th Fighter Group firent leur nid au Mitchell Field en 1947. Ses pilotes furent déployés pour prendre part à la Guerre de Corée au début des années 1950 aux commandes de chasseurs North American F-86 Sabre. En 1961, la mission du 128th Group changea radicalement pour devenir une unité de ravitaillement en vol et équipé de quadrimoteurs Boeing KC-97 Stratotanker qui seront notamment déployés en Asie du sud-est. À compter de 1977, les Boeing KC-135 Stratotanker prirent la relève. Aujourd’hui, le 128th Air Refueling Wing occupe toujours une partie du General Mitchell Airport.

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Wisconsin Air National Guard, North American P-51 Mustang
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Wisconsin Air National Guard, North American F-86 Sabre
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Wisconsin Air National Guard, Boeing KC-97 Stratotanker
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Wisconsin Air National Guard, Boeing KC-135 Stratotanker

Parmi les fils célèbres du Wisconsin célébrés au Mitchell Gallery of Flight, mentionnons les suivants :

John G. Kaminski

Surnommé le prodige de Milwaukee, il fut le plus jeune pilote breveté au monde, et le premier du Wisconsin. À l’âge de 16 ans, il quitte le nid familial en direction de la Californie pour aller suivre sa formation de pilote avec Glenn Curtiss. En 1912, il obtient son brevet de l’Aero Club of America et achète un appareil Curtiss 1911 Pusher qu’il surnomme «Sweetheart». Embauché par le Three Ring Aerial Circus, il entreprend une tournée des États-Unis afin d’effectuer des vols de démonstration. Alors que l’espérance de vie de ces intrépides pionniers de l’aviation se mesurait généralement en mois plutôt qu’en années, le jeune Kaminski survit à plusieurs incidents et devient célèbre. Également amateur de motos et de belles filles, la carrière de Kaminsky prend un virage plus sérieux en 1916 en devenant instructeur civil pour la formation de pilotes militaires. Espérant rejoindre le Grand Cirque européen, il s’enrôle au sein de l’U.S. Army en 1917. Il sera plutôt affecté au 7th Aero Squadron dans la zone américaine du canal de Panama. Sa carrière de pilote étant déjà menacée par une vue défaillante, elle prend brusquement fin en 1919 lorsque ses yeux sont accidentellement éclaboussés de carburant. De retour à Milwaukee, il fonda une famille et travailla pendant 36 ans au service postal des États-Unis. À ses débuts de pilote, il avait dit à un ami incrédule qu’il volerait un jour à plus de 800 km/h. C’est à bord d’un avion militaire qu’il ira au-delà de cette prophétie, en franchissant le mur du son à l’âge de 61 ans. Une réplique fonctionnelle de son Curtiss Pusher, qui peinait à dépasser le 80 km/h, est aujourd’hui exposée à l’aéroport de Milwaukee.

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John G. Kaminski
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Réplique du Curtiss 1911 Pusher «Sweetheart»
Général William «Billy» Mitchell

Aujourd’hui reconnu comme le père de l’aviation militaire américaine, le jeune Mitchell passa son enfance à Milwaukee. En 1898, il s’enrôle dans l’armée américaine à l’âge de 18 ans. Dès 1906, il affirme que l’issue des futures guerres serait déterminée dans les airs, et non sur terre. Jeune officier dans le Signal Corps de l’US Army, il prend l’initiative personnelle d’obtenir son brevet de pilote dès 1908. Lorsque les États-Unis entrent dans la mêlée de la Première guerre mondiale en 1917, le lieutenant-colonel Mitchell déjà en route vers l’Europe, met sur pied une section de l’aviation à Paris et sera le premier pilote de l’US Army à survoler les positions ennemies. De retour d’Europe en 1919, il deviendra un ardent et impétueux promoteur de la formation d’une armée de l’air indépendante. Son insistance lui vaudra éventuellement des réprimandes de ses supérieurs, et même d’être traduit en cour martiale. Ayant démissionné de l’armée en 1926, il continua à promouvoir la création d’une force aérienne conséquente et la primauté des porte-avions sur les cuirassés trop vulnérables aux attaques aériennes. Décédé en 1936, sa vision sera confirmée dès le début de la Deuxième guerre mondiale, et obtiendra la reconnaissance qu’il méritait. Le légendaire bombardier North American B-25 Mitchell est d’ailleurs le seul avion militaire américain à avoir reçu le nom d’une personne. Un exemplaire de cet appareil orne aujourd’hui l’entrée principale de l’aéroport de Milwaukee.

Mitchell
William «Billy» Mitchell
Major Richard «Dick» Bong

Natif de la petite ville de Poplar au Wisconsin, il devient officiellement pilote de chasse en janvier 1942. Suite à une formation sur le Lockheed P-38 Lightning, le nouveau chasseur bimoteur américain, il rejoint le front du Pacifique. Avec 40 victoires en combat aérien à son actif, il devient en 1944 le plus grand as de l’aviation américaine. C’est aux commandes du P-38 Lightning qu’il remporta toutes ses victoires. De retour aux États-Unis à la fin de 1944, Bong est affecté à Wright Field (Ohio) en qualité de pilote d’essai. Le 6 août 1945 (le jour même du bombardement atomique d’Hiroshima), Bong est tué dans l’accident de son Lockheed P-80 Shooting Star.

Richard Bong
Richard «Dick» Bong

Ayant connu un passé plus prospère, comme bien des villes du «Rust Belt» américain, Milwaukee a souffert d’un déclin économique dramatique et tente de se réinventer. Un des symboles de ce renouveau est le Milwaukee Art Museum (MAM) situé sur les rives du Lac Michigan. S’éloignant de l’architecture assez quelconque de l’aérogare, le MAM ressemble plutôt à un vaisseau spatial prêt à prendre son envol. C’est ce que je souhaite à cette ville qui le mérite bien !

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Milwaukee Art Museum

2 COMMENTAIRES

  1. bravo pour cet article de très bonne teneur, fort intéressant. Tu sais trouver des thèmes très originaux qui nous apportent à tous et tu les mets très bien en valeur.

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