Le Lockheed P-38 Lightning est l’un des avions militaires les plus reconnaissables de la Seconde Guerre mondiale. Ce chasseur bimoteur bipoutre américain, surnommé « le diable à queue fourchue » par les pilotes de la Luftwaffe, est un véritable mythe parmi les chasseurs de son époque.
Son histoire trouve son origine dans le souhait des hauts gradés de l’United States Army Air Corps (USAAC) de disposer, à la fin des années 1930, d’un intercepteur rapide et puissamment armé mais aussi capable de parcourir d’importantes distances. A Washington la menace d’une confrontation avec l’Empire du Japon faisait déjà craindre le pire.
Ainsi, en 1937, un programme fut lancé, imposant des exigences ambitieuses en matière de vitesse, de plafond opérationnel et de puissance de feu. Le constructeur Lockheed décida de relever le défi avec une formule encore inhabituelle qui prenait la forme d’un chasseur bimoteur dont les deux moteurs étaient installés dans des poutres latérales, tandis que le pilote et l’armement prenaient place dans une nacelle centrale. Le principal concurrent au Lightning fut le prototype du Bell P-39 Airacobra qui sera lui aussi développé et produits mais en nombre moins élevés !
L’équipe d’ingénieurs de Lockheed imagina et développa un appareil propulsé par deux moteurs en ligne Allison V-1710 dont la puissance initiale fut de 1 150 ch au décollage. Ces moteurs furent associés à des turbocompresseurs afin de garantir des performances à haute altitude. L’architecture bimoteur permettait également de concentrer le canon et les mitrailleuses dans le nez, sans devoir tirer à travers les hélices. L’armement initialement envisagé associait un canon automatique de 23 mm à deux mitrailleuses de 12,7 mm et deux autres de 7,62 mm.
Le prototype désigné XP-38 effectua son premier vol en janvier 1939, et les premiers essais révélèrent un potentiel prometteur, conduisant l’USAAC à envisager rapidement la poursuite du programme. Dès février de la même année, un vol transcontinental fut entrepris afin de démontrer les capacités du nouvel avion. Parti de Californie, il atteignit la région de New York en un temps particulièrement court, mais le prototype s’écrasa lors de son approche finale à Mitchel Field. L’appareil fut détruit, sans que son pilote ne soit tué. Cette perte n’interrompit pas le développement du désormais nommé Lightning. Les performances obtenues durant ce vol avaient suffisamment impressionné les autorités américaines pour justifier une première commande de treize appareils de présérie, désignés YP-38.
La poursuite des essais mit toutefois en évidence plusieurs difficultés structurelles, notamment lors des piqués à grande vitesse, qui imposèrent des modifications aérodynamiques retardant la mise au point de l’appareil, alors même que la guerre venait d’éclater en Europe.
Les premiers exemplaires de série du P-38 reprirent les grandes lignes du prototype, tout en bénéficiant des modifications apportées au cours des essais. Le P-38D introduisit notamment des réservoirs auto-obturants et des améliorations de protection. Avec le P-38E, l’armement fut désormais constitué d’un canon de 20 mm associé à quatre mitrailleuses de 12,7 mm, devant la configuration caractéristique du Lightning.
Les P-38F, G et H marquèrent ensuite une montée en puissance du Lightning. Les évolutions de la motorisation et des équipements s’accompagnèrent d’une autonomie accrue grâce à l’emport de réservoirs supplémentaires. De plus, ces versions furent également capables d’emporter des charges externes sous les ailes, notamment des bombes et des roquettes. La charge maximale évolua au fil des versions, atteignant environ 1 450 kg sur certaines variantes. Le Lightning pouvait désormais accomplir des missions pour lesquelles il n’avait pas été conçu au départ.
Enfin le P-38J, produit à partir de 1943, bénéficia notamment d’un système de refroidissement des moteurs remanié et de modifications du poste de pilotage. L’objectif était d’améliorer le confort du pilote lors des missions prolongées. La version suivante, le P-38L, représenta l’aboutissement du programme. Doté de deux moteurs Allison V-1710-113 d’une puissance pouvant atteindre environ 1 600 ch chacun. Cette version fut donc désormais capable d’emporter une charge offensive externe pouvant atteindre environ 1 814 kg. Cette version fut construite à 3 923 exemplaires, ce qui en fait la version la plus produite de toute la famille Lightning. Enfin, une version de chasse nocturne, désignée P-38M, fut réalisée à environ 75 exemplaires à partir de cellules de P-38L, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Parallèlement à toutes ces versions du chasseur, Lockheed développa des variantes destinées à des missions de reconnaissance photographique. Dépourvues de leur armement, elles reçurent des appareils photographiques installés dans le nez, adapté à cette nouvelle mission. Elles furent désignées F-4 et F-5.
À quelques mois près, son premier théâtre d’opérations aurait pu être l’Europe, mais c’est bien dans le Pacifique que le chasseur de Lockheed connut ses premiers engagements. En juin 1942, les Japonais, dans une opération de diversion destinée à détourner l’attention des opérations menées dans le Pacifique central, débarquèrent hommes et matériel dans les îles Aléoutiennes, alors territoire américain. Des P-38E étaient déployés dans l’État le plus septentrional des États-Unis, en Alaska. Ces appareils effectuèrent des missions de chasse et d’attaque au sol contre des troupes et des objectifs faiblement blindés, depuis des bases situées à la limite de leur autonomie. À mesure que les forces américaines progressèrent et purent opérer depuis des îles plus proches des positions japonaises, les équipages du Lightning affrontèrent notamment les hydravions de chasse Nakajima A6M2-N Rufe et les hydravions de reconnaissance Kawanishi H6K Mavis. Le 4 août 1942, deux de ces derniers furent abattus par des pilotes de P-38E, marquant les premières victoires aériennes revendiquées par le Lightning. Le plus connu des chasseurs embarqués japonais le Mitsubishi A6M Zero avaient également participé aux premières attaques contre Dutch Harbor. Dans cet environnement particulièrement hostile, les conditions météorologiques représentèrent toutefois une menace aussi redoutable que l’adversaire.
Toujours en 1942, mais à partir de novembre, d’autres Lightning furent engagés depuis la Nouvelle-Guinée et l’Australie contre les Japonais. Les opérations dans cette région furent compliquées par les conditions chaudes et humides, qui affectaient le fonctionnement des moteurs et des équipements. Le Lightning, au gré de l’évolution de ses versions, fut ensuite présent dans le Pacifique jusqu’à la victoire finale, avec notamment un coup d’éclat le 18 avril 1943 lors de l’interception et la destruction du Mitsubishi G4M Betty transportant l’amiral Isoroku Yamamoto, l’un des principaux planificateurs de l’attaque de Pearl Harbor.
Le Lightning allait bien sûr opérer également sur le théâtre européen, mais d’abord en participant, en novembre 1942, au débarquement américain sur les côtes nord-africaines. Sur ce théâtre d’opérations, les pilotes américains, aux commandes notamment de P-38F, durent affronter des pilotes allemands et italiens aguerris par, aux commandes de leurs Bf 109, Fw 190 et Macchi MC.202. Les premiers affrontements furent difficiles pour les Américains, confrontés à des adversaires expérimentés et à des problèmes de mise au point de leurs appareils. Les P-38 participèrent ensuite aux opérations de Sicile et d’Italie, puis au débarquement de Provence, en août 1944. Les P-38J, de plus en plus nombreux, contribuèrent aux missions d’escorte des bombardiers B-17 et B-24 au-dessus de l’Europe occupée et de l’Allemagne.
En parallèle des opérations européennes depuis l’Afrique du Nord et la Méditerranée, d’autres unités américaines équipées de P-38H opérèrent à partir de l’Angleterre. Les premiers Lightning y arrivèrent en 1942, mais les opérations de grande ampleur depuis les bases britanniques débutèrent en 1943. Le rayon d’action du Lightning fut ici aussi apprécié, car il pouvait escorter les bombardiers dans leurs missions bien plus longtemps que les Supermarine Spitfire britanniques et les premiers Republic P-47 Thunderbolt. Puis, à l’arrivée des premières versions du North American P-51 Mustang, les Lightning basés en Angleterre furent progressivement assignés à d’autres types de missions, dont la préparation du débarquement en Normandie de juin 1944. Ils neutralisèrent toutes sortes de cibles au sol, du littoral normand jusqu’aux confins du Pas-de-Calais. Une fois la tête de pont alliée solidement établie en Normandie, ces chasseurs opérèrent depuis les territoires français libérés, puis belges et néerlandais, jusqu’à la victoire finale.
Enfin, le dernier théâtre d’opérations, bien souvent oublié, est celui communément désigné par les trois lettres « CBI » pour China-Burma-India. Le Lightning combattit également sur ce front, depuis l’Inde et l’actuel Pakistan. Il escorta des avions de transport et des bombardiers vers la Chine, au-dessus des reliefs himalayens. Il se fit également connaître comme « destructeur de ponts », en s’attaquant à des ouvrages essentiels au ravitaillement des forces japonaises depuis les territoires indochinois, chinois et malaisiens occupés, riches en ressources nécessaires à l’effort de guerre.
Sans évoquer les utilisateurs des versions de reconnaissance photographique, les Américains ne furent pas les seuls utilisateurs du Lightning. À l’étranger, bien que le chasseur de Lockheed ait été évalué par les Britanniques sans les convaincre, un autre allié des États-Unis utilisa pourtant le type au combat. Il s’agit de la République de Chine, qui reçut une quinzaine de P-38J et P-38L à partir de la fin de l’année 1944. Ces appareils combattirent les forces japonaises encore présentes sur son territoire.
Durant le second conflit mondial, d’autres exemplaires furent capturés et exploités par des forces étrangères. L’Allemagne récupéra au moins un P-38F et un P-38G en état de vol. Repeints ces appareils auraient notamment servi à des essais et à des missions de reconnaissance. Le Portugal exploita également un P-38F internés après avoir atterri près de Lisbonne lors de vols de convoyage entre l’Angleterre et l’Afrique du Nord. Enfin, l’URSS put mettre la main sur plusieurs Lightning qui, à la suite de diverses pannes, durent se poser sur des territoires qu’elle contrôlait. Au moins un P-38L fut remis en état grâce à la récupération de pièces sur d’autres appareils et aurait volé jusqu’en 1947.
La fin de la Seconde Guerre mondiale n’allait pas signifier la fin du Lightning, car plusieurs exemplaires furent livrés à des forces étrangères. Ce fut notamment le cas de l’Italie, qui reçut des Américains un lot de Lightning d’occasion comprenant des P-38L, afin de rééquiper ses unités de chasse. Ces appareils n’étaient toutefois pas les premiers Lightning utilisés par des Italiens. Car un P-38G américain avait été capturé après un atterrissage par erreur en Sardaigne, en 1943. Il fut évalué par les Italiens avant que les circonstances de la guerre ne mettent un terme à son utilisation.
En Amérique centrale et du Sud, les utilisateurs de petits lots furent nombreux après le second conflit mondial. Nous citerons ici la Bolivie, Cuba, le Honduras, le Nicaragua, mais également la République dominicaine. Certains de ces utilisateurs continuèrent à exploiter des Lightning jusqu’aux années 1960.
En dépit du coût de production d’un exemplaire, affiché à 143 386 dollars en 1941, puis à 95 576 dollars en 1945 selon les chiffres souvent repris, et parfois critiqué, un nombre important de Lightning furent construits durant la Seconde Guerre mondiale. En comptant les versions de chasse et de reconnaissance photographique, la production totale atteignit 10 038 exemplaires. Seuls le Curtiss P-40, avec environ 13 000 exemplaires, et les North American P-51 et Republic P-47, avec près de 15 000 exemplaires chacun, furent produits en plus grand nombre parmi les chasseurs américains de la guerre.
Ce chasseur à la silhouette immédiatement reconnaissable restera assurément l’un des combattants les plus marquants du second conflit mondial, ne serait-ce que parce qu’il fut la monture du meilleur as américain de la guerre, Richard « Dick » Bong, crédité de 40 appareils abattus, tous aux commandes d’un Lightning, sur le théâtre d’opérations du Pacifique.
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