C’est évident, c’est d’abord le graphiste en moi qui s’est arrêté sur cette image, bien avant le passionné d’aviation. Ce rideau rouge qui tombe du ciel, s’étrangle plus près du sol pour s’évaser encore un peu, a quelque chose d’hypnotique (avant que je me rappelle de quoi, il s’agit réellement). Les photographes y apprécieront eux le filé lumineux de cette pose longue où chaque source de lumière laisse sa trace (ou plutôt sa traçante). Cette image accrochée en grand format dans une galerie aurait pleinement sa place et peu de visiteurs devineraient ce qu’elle représente (ce qui, à la réflexion, n’a rien d’étonnant, ni de rassurant).

Car il n’y a là rien d’abstrait. Ce que vous voyez, ce sont les balles traçantes d’un Douglas AC-47D Spooky en mission de nuit, quelque part au Sud-Vietnam à la fin des années 1960. Il existe quelques photos semblables qui sont datée de 1968 au-dessus de Saigon. Sans être totalement identifiée, on la voit circuler sur les réseaux sociaux parfois légendée « AC-130 », ce qui est une erreur. Les clichés pris à bord (voir ci-dessous) montrent sans ambiguïté la cabine étroite d’un C-47 et non la vaste soute d’un Lockheed AC-130 Spectre. Les vues intérieures publiées dans le magazine LIFE, en 1966 donnent l’envers du décor de cette image intrigante.

Et la forme esthétique s’explique entièrement par la tactique employée. Le Spooky tournait en virage incliné autour de son objectif, avec ses 3 miniguns de 7,62 mm pointés vers le centre du cercle. Depuis chaque point de l’orbite, les rafales convergent donc vers le même endroit au sol, et c’est cet entonnoir que la pose longue a figé. L’arc blanc en haut à droite est très vraisemblablement la trace des bouches de canons sur sa trajectoire. Restent que ce rideau rouge, déjà impressionnant, ne montre qu’une balle sur cinq. Une batterie de 3 armes pouvait saturer une surface grande comme un terrain de football en moins de 10 secondes. On est loin des « frappes chirurgicales » que l’on nous vante depuis : c’était l’inverse, du tir de saturation assumé.
C’est d’ailleurs ce « spectacle » qui a valu à l’avion son surnom. Au printemps 1965, un reporter de Stars and Stripes, le quotidien des forces armées américaines, compare ces traçantes au souffle d’un dragon, et « Puff the Magic Dragon » s’impose, en référence à la chanson pour enfants de Peter, Paul and Mary (pas vraiment l’univers musical logique pour une canonnière volante).
Il ne reste que cette image n’est belle évidemment qu’à distance. Vue du sol, elle signifiait pour les uns le salut d’un poste assiégé, pour les autres une pluie de plomb dont on ne réchappait difficilement.
En savoir plus sur avionslegendaires.net
Subscribe to get the latest posts sent to your email.












