Le nom de Roland Payen ne dit sans doute pas grand-chose à une beaucoup de passionnés d’aviation. Pourtant, ce génie méconnu a déposé à l’âge de 17 ans un brevet d’avion à aile delta. Il a fait voler une « flèche » dès 1935 et a vu l’un de ses prototypes repeint aux couleurs de la Luftwaffe. Enfin, il a réalisé l’un des plus petits jets à aile delta de son temps. Un parcours de franc-tireur, qui est jalonné de 250 projets restés pour la plupart sur la planche à dessin.
Nicolas Roland Payen voit le jour le 2 février 1914 à Athis-Mons, à quelques kilomètres de Port-Aviation, le terrain de Viry-Châtillon souvent présenté comme le premier aérodrome organisé au monde. En 1929, seulement âgé de 15 ans, il fonde l’association Les Goélands et y construit un Zögling. C’est sur ce planeur-école allemand à poutre unique qu’il fait ses premiers sauts de puce, comme toute une génération d’européens. Le 13 novembre 1931, avec son ami Robert Sauvage, il dépose le brevet pour un « Avion Autoplan » à voilure triangulaire. C’est cette formule qu’il défendra toute au long de sa vie. Elle associe une aile principale fortement en flèche, placée à l’arrière, à de petits plans avant porteurs, ce que l’on appellerait aujourd’hui un canard-delta.
Le Pa 100 Flèche Volante est conçu en 1933 pour participer la Coupe Deutsch de la Meurthe, la fameuse course de vitesse française de l’époque. Mais l’avion doit se passer du Régnier de 180 ch prévu et il reçoit un Gnome et Rhône en étoile de 380 ch nettement surdimensionné. Devenu Pa 101, il s’envole le 17 avril 1935 à Étampes-Mondésir, avant d’être endommagé 8 jours plus tard, la visibilité vers l’avant étant selon certaines sources à peu près nulle à l’atterrissage. Restait un fait non négligeable : l’avion à aile en flèche volait. Le musée qui perpétue sa mémoire y voit le premier avion à aile delta de l’histoire (une primauté que les deltas d’Alexander Lippisch, le futur père du Messerschmitt Me 163, lui disputent sérieusement).
Payen ne s’enferme pas pour autant dans une seule formule et participe en 1936 avec Aubrun à l’AP.10, un petit monoplace à delta inversé (comme quoi la cohérence doctrinale n’était pas son premier souci). Son projet de chasseur Pa 112, présenté en maquette en 1938, est écarté au début de 1939 par des militaires qui jugent la formule trop audacieuse. Pour convaincre, il lance un démonstrateur, le Pa 22 Fléchair, prévu à l’origine pour un statoréacteur expérimental d’Henri Melot, mais sera finalement doté d’un Régnier de 180 ch. Il est achevé en 1939, juste à temps pour voir la guerre annuler la Coupe Deutsch.
En juin 1940, l’avion se trouve dans la soufflerie de Chalais-Meudon lorsque les Allemands entrent dans Paris. Ceux-ci le repeignent à leurs couleurs et le transfèrent à Villacoublay, où Jacques Charpentier, le pilote de Payen, effectue le premier vol en octobre 1942. Et lorsque l’occupant veut l’envoyer à Rechlin, le grand centre d’essais de la Luftwaffe, Payen obtient son retour à Juvisy au motif de modifications indispensables. Un prétexte, plus vraisemblablement, pour garder la main sur sa création. Un bombardement allié visant la gare de triage voisine détruit l’usine et le prototype, en 1943 ou 1944 selon les sources.
Après la guerre, Roland Payen surprend le petit monde de l’aviation avec son Pa 47 Plein Air, un biplace de tourisme à aile haute d’une banalité presque provocante (un Payen avec un empennage classique, on aura tout vu). Mais le vrai retour de Payen dans l’innovation, vient avec le Pa 49 Katy (du prénom de l’une de ses filles). Une belle bête (l’avion pas la fille) de 5 mètres de long, entièrement en bois, montée sur train fixe et propulsée par un minuscule réacteur Turbomeca Palas. Le 22 janvier 1954, à Melun-Villaroche, Tony Ochsenbein, qui ne totalisait qu’une demi-heure sur jet, réalise tout de même le premier vol. Le Centre d’Essais en Vol de Brétigny confirme ensuite ses aptitudes acrobatiques. Au moment où Dassault s’apprête à faire voler le Mirage I, ce petit banc d’essai accumule déjà quelques 300 vols jusqu’en 1958, avant de rejoindre le Musée de l’Air.
Les projets suivants s’emballent sur le papier, entre intercepteur à décollage vertical, voiture volante et soucoupe « convertible »… Seul l’Arbalète, un petit avion sans queue à hélice propulsive, prendra l’air en 1965, sous-motorisé. La seconde version de 1970 réalisera un vol qui sera semble-t-il aussi le dernier.
Passionné de patrimoine, Roland Payen s’investirat aussi dans la sauvegarde des châteaux de Montlhéry et de Marcoussis. Il sera aussi des équipes de restauration des appareils anciens au sein de l’Amicale Jean-Baptiste Salis à La Ferté-Alais. Et chose logique, il présidera l’association qui crée le Musée Delta à Athis-Mons. Le Concorde 02 y sera placé le 12 avril 1988, ce qui vaudra à Payen le titre de « père spirituel » du supersonique, une paternité affective plus que technique.
Nicolas Roland Payen s’éteint le 8 décembre 2004, à 90 ans. Il laisse l’image d’un précurseur qui a eu raison trop tôt, et avec les moteurs insuffisants de chaque époque. Car l’aile delta ne révèle son intérêt qu’aux vitesses transsoniques et supersoniques, inaccessibles aux motorisations installées dans ses prototypes. Elle s’est imposée avec l’arrivée des réacteurs puissants et les moyens des grands bureaux d’études soutenus par l’État, bien plus que par l’obstination d’un constructeur de génie trop indépendant. Il n’aura pas eu l’occasion de feuilleter la série de bande dessinée d’uchronie militaire et aéronautique Wunderwaffen. Une histoire qui fait entre autres la part belle à bon nombre d’aéronefs futuristes du 3eme Reich où l’aile delta est en vedette.
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