Il y a des personnalités de l’aviation qui sont suffisamment exceptionnelles pour avoir été tour à tour : as de la chasse, industriel, inventeur et polémiste. Alexander de Seversky fut tout cela, avec un talent certain pour le spectacle et un don beaucoup plus discutable pour les affaires. Amputé d’une jambe à 21 ans, il redevint pilote de combat, fonda deux sociétés aéronautiques dont il finit par être chassé, déposa 364 revendications de brevets, et imposa à l’Amérique de 1942 l’idée que la guerre se gagnerait par le bombardement stratégique.
Né le 7 juin 1894 à Tiflis, dans une famille noble russe, il grandit entouré de machines volantes. Son père fut l’un des premiers aviateurs russes à posséder son propre appareil, un Blériot XI modifié, et lui apprit à piloter avant même son entrée à l’Académie navale impériale, à 14 ans. Diplômé ingénieur en 1914, il sert en mer avec une flottille de destroyers quand la guerre éclate, demande son transfert dans l’aviation et rejoint la Baltique à l’été 1915.
Sa première mission de combat manque de le tuer. Dans le golfe de Riga, il attaque un destroyer allemand, se fait abattre par la DCA avant d’avoir pu larguer, et ses bombes explosent au sol, tuant son observateur et le blessant gravement. On l’ampute sous le genou. Muni d’une prothèse, il est déclaré inapte au combat, ce qu’il refuse d’admettre : pour prouver le contraire, il se présente sans prévenir à un meeting aérien et y exécute une démonstration si enlevée qu’il est arrêté dans la foulée. Nicolas II intervient personnellement en sa faveur. En juillet 1916, il retrouve le front et remporte sa première victoire trois jours plus tard. Il effectuera 57 missions de guerre et sera le meilleur as de l’aéronavale russe, décoré de l’ordre de Saint-Georges et du sabre d’or de la Bravoure.
En mars 1918, il est envoyé aux États-Unis comme attaché naval adjoint d’une mission russe. La Révolution se charge du reste : il décide de rester, tient brièvement un restaurant à Manhattan, puis offre ses services au War Department comme pilote d’essai et ingénieur-conseil. Après l’armistice, il devient l’assistant de Billy Mitchell dans sa croisade pour prouver qu’un avion peut couler un cuirassé. Il obtient dès 1921 le premier brevet de ravitaillement en vol, et met au point en 1923 avec Sperry le premier viseur de bombardement gyrostabilisé. Naturalisé en 1927, il est nommé major de la réserve de l’Air Corps en 1928.
Les 50.000 dollars tirés de la vente de son viseur au gouvernement financent sa première société, emportée par le krach de 1929, puis reconstituée en 1931 sous le nom de Seversky Aircraft. Il s’entoure d’ingénieurs russes et géorgiens, dont Alexander Kartveli, et lance le SEV-3, amphibie tout métal qui accumulera les records de vitesse, souvent piloté par le patron lui-même, meilleur bonimenteur de sa propre maison. De cette lignée sortira le P-35. L’entreprise, elle, ne gagnera jamais d’argent.
Son éviction de sa propre firme survient en 1939. Un contrat négocié en secret avec le Japon pour 20 SEV-2PA-B3 a indisposé le War Department, les finances sont exsangues, et pendant que Seversky court l’Europe pour vendre ses avions, son conseil d’administration réorganise la société le 13 octobre 1939 sous le nom de Republic Aviation. Il attaque en justice, perd, et regarde de loin sa maison donner vie au célèbre P-47 Thunderbolt dont il est évidemment le géniteur.
Privé d’usine, il se fait prophète, voire évangéliste, de la puissance aérienne et du bombardement stratégique. Publié en avril 1942, Victory Through Air Power devient numéro un des ventes aux États-Unis et sera même adapté dès 1943 par Walt Disney en long métrage, où il apparaît lui-même à l’écran. Consultant spécial des chefs d’état-major de l’US Air Force après-guerre, il poursuivra le combat par la plume et les conférences jusqu’à sa mort, survenue à Manhattan le 24 août 1974.
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