Les lecteurs assidus d’Avions légendaires savent bien que, même en voyage, je garde toujours l’œil ouvert pour dénicher des sujets d’intérêt pour mes amis aérophiles. Lors de vacances récentes au Nouveau-Brunswick, province canadienne voisine du Québec, j’ai découvert par hasard un exploit aéronautique dont bien peu se souviennent aujourd’hui.

Dans le cadre de l’Exposition Universelle de New York 1939-1940, la jeune URSS cherche à impressionner le monde en affichant sa modernité et sa puissance grâce à son somptueux pavillon. Joseph Staline cherche aussi à marquer les esprits grâce à un vol reliant directement Moscou à New-York pour souligner l’ouverture officielle de l’exposition. Ce vol sans escale, en passant par le cercle polaire, sera le premier du genre, démontrant ainsi la suprématie de l’URSS dans le domaine de l’aviation.

Pour réaliser cet exploit, l’avion Ilyushin TsKB-30 «Москва́» (Moscou en russe) fut spécialement aménagé à cette fin, notamment par l’ajout de dispositifs de flottaison en cas d’amerrissage forcé et de réservoirs supplémentaires de carburant. Ce prototype avait déjà donné naissance à l’un des meilleurs bombardiers de son époque, soit l’Ilyushin DB-3 dont une quinzaine largueront les premières bombes soviétiques sur Berlin en 1941. Aussi, divers records de distance et d’altitude furent fracassés en 1937 et 1938 par Kokkinaki aux commandes de cet avion.

Le 28 avril 1939, Vladimir Kokkinaki et son navigateur, Mikhael Gordienko, décollent en direction de New-York à bord du  Москва́ peint rouge vif et arborant son nom bien visible sous ses ailes. Afin de garder le contact radio avec l’avion, des sous-marins soviétiques sont préalablement déployés dans l’Atlantique Nord. Au bout de 20 heures de vol sans problèmes, les aviateurs sont confrontés à conditions météorologiques extrêmes à l’approche du continent américain. Un vaste front orageux bloque leur passage. Kokkinaki est contraint de faire grimper son avion jusqu’à 9000 mètres. Utilisant leurs masques à oxygène, les deux hommes doivent également combattre le froid car le mercure chute à -54° C. Ballottés par des vents violents, les aviateurs perdent leurs contacts radio suite au bris de l’antenne de l’avion. Volant dans d’épais nuages, avec la boussole de l’appareil gelée, ils ne savent plus dans quelle direction ils se dirigent. Perdant également son navigateur devenu inconscient, Kokkinaki prend la décision de redescendre dans l’espoir d’apercevoir la côte. Après avoir survolé l’océan pendant un certain temps, il voit enfin une île sur laquelle il y a un phare et quelques habitations. Le soleil va bientôt se coucher et son navigateur étant toujours inconscient, le pilote décide d’atterrir. Après avoir survolé l’île à quelques reprises, il choisit de poser l’avion dans une tourbière sans déployer son train d’atterrissage. L’appareil s’immobilise après une longue glissade. Sans doute réveillé par le choc, le navigateur reprend conscience et les deux hommes évacuent l’avion sans blessures sérieuses. Rapidement un habitant de l’île se porte à leur secours. Il s’agit d’un Acadien s’exprimant en français. Malgré la barrière de la langue, les soviétiques comprennent qu’ils sont sur l’île Miscou, à l’extrémité nord-est du Nouveau-Brunswick.

Grâce au télégraphe du phare, la nouvelle de l’arrivée des aviateurs soviétiques en Acadie se répand. Ceux-ci passent la nuit sur l’île et le lendemain l’Aviation royale canadienne tente d’y dépêcher un hydravion pour les évacuer. C’est toutefois le printemps et une banquise de glace instable barre l’accès à l’île, même pour les bateaux. Ce sera finalement un biplan De Havilland DH.83 Fox Moth qui réussit à se poser sur la plaine de Miscou dans l’après-midi du 30 avril. Les deux rescapés sont évacués vers Moncton, où ils passent leur deuxième nuit en sol canadien. Enfin, le 1er mai les soviétiques montent à bord d’un bimoteur Lockheed L-14 Super Electra dépêché à Moncton par un riche Américain. Suite à une escale à Bangor dans le Maine, ils atteignent New-York vers 10:30 où ils sont accueillis en héros. Quant au Москва́, bien qu’en apparence peu endommagé, il ne reprendra jamais l’air. Quelques semaines plus tard, le célèbre avion fut démantelé et chargé sur un chaland en direction d’Halifax en Nouvelle-Écosse. De là, il traversa à nouveau l’Atlantique, cette fois-ci à bord d’un bateau jusqu’à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg).

Bien que le Москва́ fût contraint de se poser à un peu plus de 1000 km au nord de New-York, le vol de plus 8 000 kilomètres et d’une durée de 23 heures est considéré comme un grand accomplissement. De retour à Moscou, Kokkinaki est acclamé comme un héros et poursuivra sa brillante carrière de pilote d’essais pendant de nombreuses années. En 1956, il est récompensé par la Fédération aéronautique internationale d’une «Rose des vents de diamant» pour son rôle de pionnier pavant la voie de la route aérienne la plus courte entre l’Europe et l’Amérique.

Aujourd’hui presque oublié, cet exploit n’est pas sans rappeler celui du vol transatlantique du Bremen en 1928 qui s’était terminé dans des circonstances similaires sur une île du Québec. Le phare de l’île Miscou, devenu une attraction touristique, est toujours là et souligne modestement cet évènement. Quant au sort de l’écarlate Москва́ rapatriée en pièces détachées dans la mère patrie, je n’ai pas trouvé de traces. Il disparût sans doute dans la grande tourmente de la Deuxième Guerre mondiale.

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