Premier appontage d’un Rafale M sur le Vikrant Indien !

Il y’a quelques jours un Rafale M de la Marine nationale a réussi son premier appontage. Bien sûr pas sur notre Charles de Gaulle mais bien sur le porte-avions indien INS Vikrant ! Le 29 octobre 2026 sera donc historique, car cet appontage constitue une première pour notre Delta français. Jamais un chasseur français n’avait été mis en œuvre depuis un bâtiment fonctionnant selon le principe STOBAR (Short Take-Off But Arrested Recovery), c’est-à-dire un bâtiment sans catapulte à vapeur ou électromagnétique permettant de le faire décoller. Cet évènement est surtout une étape technique importante pour le contrat signé au printemps 2025 entre Paris et New Delhi, portant sur l’acquisition de vingt-six appareils.

Après une campagne d’essais menée à terre depuis des installations reproduisant les conditions d’utilisation d’un porte-avions prouvant la capacité du Rafale M à décoller depuis un tremplin en janvier 2022, alors qu’il était encore en compétition avec le F/A-18E/F Super Hornet américain. Cette fois, il ne s’agissait plus de reproduire les conditions d’un pont d’envol à terre, mais bien de se poser sur un véritable porte-avions.

Changement d’univers pour le Rafale M car contrairement au Charles au fonctionnement CATOBAR (catapultes à vapeur permettant de lancer ses aéronefs à une vitesse suffisante), le INS Vikrant indien utilise un tremplin situé à l’extrémité avant de son pont d’envol. Cette configuration, impose donc aux avions de prendre leur envol par leurs propres moyens, sans bénéficier de l’accélération fournie par une catapulte. Une différence qui n’est pas sans conséquence sur les performances des aéronefs embarqués.

Le Rafale M vient accrocher sa crosse à l’un des trois brin d’arrêt du INS Vrikant. Photos © Marine indienne.

Les avions doivent en effet composer avec des masses au décollage adaptées à la longueur disponible, aux conditions météorologiques (souvent chaude dans l’océan Indien) et à leurs capacités de propulsion. Cela peut notamment se traduire par une réduction de la quantité de carburant et d’armements emportés.

Les Russes en ont fait l’expérience en novembre 2016, lors du rarissime déploiement de leur porte-avions Amiral Kouznetsov au large de la Syrie. Des images satellitaires de la base aérienne de Hmeimim avaient alors révélé la présence de huit chasseurs Su-33 et d’un MiG-29KR appartenant au groupe aérien embarqué du bâtiment. Plusieurs hypothèses avaient été avancées pour expliquer cette présence à terre, notamment celle d’une volonté de s’affranchir des contraintes du STOBAR. Depuis une piste classique, les chasseurs pouvaient en effet emporter davantage de carburant et de munitions, augmentant ainsi leur autonomie et leurs capacités d’intervention sur le théâtre syrien.

La Chine a elle aussi longtemps dû composer avec ces contraintes. Ses deux premiers porte-avions, le Liaoning et le Shandong, reposent sur les mêmes systèmes STOBAR et mettent en œuvre des chasseurs J-15. Mais c’est récemment que Pékin vient de franchir une étape importante en mettant en oeuvre le Fujian, son troisième porte-avions dont celui-ci est doté de trois catapultes électromagnétiques. Lors des premier essais réalisé en mer de premiers lancements et de récupérations de  J-15T et J-35 ont eu lieu. Mais aussi un avion de guet aérien KJ-600. C’est le Fujian qui permet à l’aéronavale chinoise d’être l’égal (techniquement) des américains et au passage de nous autre français.

Un Su-33 de l’aéronavale russe s’arrache du pont d’envol du Kuznetsov grâce au tremplin. Photos © commons.wikimedia.

La marine indienne connaît parfaitement ces contraintes puisqu’elle exploite elle-même deux porte-avions STOBAR. Le premier, l’INS Vikramaditya, est un ancien bâtiment soviétique profondément remanié et entré en service dans l’Indian Navy en 2013. Le second, l’INS Vikrant, sur lequel notre Rafale M vient d’apponter. Ce bâtiment récent est le premier porte-avions construit en Inde et a été admis au service actif en septembre 2022. Tous deux mettent actuellement en œuvre des chasseurs MiG-29K/KUB russes.

L’arrivée du Rafale M doit donc permettre à l’aéronavale indienne de disposer d’un chasseur multirôle plus moderne, appelé à remplacer progressivement les appareils russes. Le contrat signé en avril 2025 porte sur vingt-deux Rafale M monoplaces et quatre Rafale DH biplaces destinés à la formation à terre. Les futurs chasseurs français devront donc partager les ponts d’envol indiens avec les MiG-29K pendant une période de transition.

L’intégration du Rafale M sur l’INS Vikrant ne sera d’ailleurs pas uniquement une question de décollage et d’appontage. Le chasseur français possède une envergure d’environ 10,9 mètres et ne dispose pas d’ailes repliables. Or, les ascenseurs du porte-avions indien sont moins larges que ceux du Charles de Gaulle. C’est pour cette raison que les ailes des MiG-29K se replient. Des adaptations sont donc nécessaires pour permettre le déplacement des Rafale entre le hangar et le pont d’envol. Des modifications des ascenseurs et des équipements spécifiques sont notamment évoquées, tandis que les rails d’emport des missiles en bout d’aile pourraient être démontables.

Un Mig-KUB indien aux ailes repliées sur le pont du INS Vikrant. Cette voilure repliable est un atout pour le stockage de la douzaine de Mig sur le pont et dans le hangar interne du porte aéronefs. Photos © Marine indienne.

Le Rafale M devra également composer avec ces nouvelles limitations propres au STOBAR. Je suis curieux de connaître les configurations opérationnelles retenues par les Indiens, notamment en matière de carburant et d’armements. Car si le chasseur français est parfaitement à son aise depuis les catapultes du Charles de Gaulle, ses performances devront ici être évaluées dans un environnement différent. Il ne faut pas oublier que le Rafale M avait avant tout été conçu pour opérer depuis un porte-avions CATOBAR même si les ingénieurs Dassault avaient déjà au siècle dernier conçu l’appareil de manière qu’il puisse évoluer depuis un bâtiment STOBAR. Le rendant de fait encore davantage polyvalent !

Avant même l’arrivée du Rafale M, l’Inde avait entrepris de développer son propre avion de combat naval. En janvier 2020, le prototype du LCA Navy, version embarquée du Light Combat Aircraft désigné Tejas et produit par Hindustan Aeronautics Limited, avait réalisé son premier appontage avec brins d’arrêt sur l’INS Vikramaditya, avant de décoller grâce au tremplin le lendemain. Ensuite des expérimentations depuis l’INS Vikrant eurent de nouveau lieu en 2023. Pour autant, le petit chasseur monoréacteur ne semble pas répondre pleinement aux besoins de l’aéronavale indienne. Outre les performances attendues d’un appareil embarqué moderne, la marine souhaitait disposer d’un avion biréacteur afin de s’acheter du temps en cas d’une panne moteur au-dessus des étendues d’eaux.

Ces expérimentations ont au moins ouverts la voie à un programme autrement plus ambitieux connu sous le nom de Twin Engine Deck Based Fighter (TEDBF), comprenez un chasseur bimoteur embarqué. Présenté sous forme de maquette à Aero India en février 2021, ce chasseur multirôle aux ailes repliables et aux caractéristiques visant à réduire sa signature radar était alors annoncé comme le successeur des MiG-29K. Il y’a 5 ans, certaines présentations le qualifiaient même de chasseur de cinquième génération, bien qu’il ne disposât pas de soute à armement interne ni d’une certaine discrétion radar. Le programme devait initialement permettre de faire voler un prototype dès 2026. Mais comme vous l’aurez remarqué, les développements n’ont pas progressés au rythme espéré et son avenir demeure aujourd’hui incertain.

Vu d’artiste de la maquette du HAL TEDBF de nouveau présentée au salon Aero India 2025. Toute ressemble avec un Rafale est fortuit…  Photos © HAL.

Reste que les ambitions de New Delhi ne se limitent pas à ses avions. Avec deux porte-avions conventionnels STOBAR en service, la marine indienne souhaite depuis plusieurs années franchir une nouvelle étape technologique. Elle a notamment étudié la possibilité de construire un bâtiment plus imposant, d’environ 65 000 tonnes (le Charles de Gaulle déplace 42 500t) , doté de catapultes et potentiellement d’une propulsion nucléaire. Un tel navire, parfois associé au projet INS Vishal, permettrait de mettre en œuvre des chasseurs avec des masses au décollage bien supérieures et d’accueillir des aéronefs de guet aérien.

Là encore la réalité économique semble freiner le projet. Car en octobre 2023, le chef d’état-major de la marine indienne évoquait plutôt la construction d’un troisième porte-avions reprenant les grandes lignes de l’INS Vikrant, avec des améliorations et davantage de technologies nationales. Avant qu’en 2025 la piste la plus vraisemblable serait le remplacement du INS Vikramaditya par un deuxième porte-avions indigène similaire au INS Vikrant. La feuille de route technologique publiée en septembre 2025 a toutefois de nouveau fait apparaître des besoins concernant les catapultes électromagnétiques et la propulsion nucléaire des futurs porte-avions. Le format et les caractéristiques du prochain bâtiment indien restent donc à préciser.

En attendant, le Rafale M devra faire ses preuves sur les ponts d’envol indiens, et ce n’est pas une mince affaire. Après les essais de compatibilité et les premiers appontages, il restera notamment à qualifier les équipages indiens sur le nouvel appareil. Les pilotes habitués au Mig-29K monoplace et Mig-29KUB biplace devront apprendre à maîtriser un chasseur français dont les commandes, les procédures et les caractéristiques de vol leur seront nécessairement différentes. Où cette formation sera-t-elle dispensée ? À Landivisiau, auprès des flottilles de la Marine nationale, ou directement à bord du Charles de Gaulle ?

Affaire (bien sûr) à suivre …


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Loïc
Passionné d’aéronautique et d’histoire depuis toujours, je m’intéresse aussi bien aux grandes machines qu’aux appareils plus méconnus qui ont parfois laissé une empreinte discrète dans l’histoire. Maquettiste amateur, je prends autant de plaisir à construire un avion qu’à rechercher son histoire, ses variantes, ses marquages et les anecdotes qui l’entourent.
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Commentaires

4 réponses

  1. Merci pour l’article Loïc! Il serait logiquement probable qu’une amélioration des caractéristiques, en particulier de masse, au décollage soit validée avec la motorisation par une paire de M88 « T-Rex ».
    Sinon j’ai failli m’étrangler en découvrant l’illustration d’artiste du TEDBF! Ce ne serait pas une illustration IA d’un Rafale de manufacture locale par hasard? Cela leur coûterait très certainement x fois moins cher que de développer cette pâle copie de Rafale, qui paraît aussi d’emblée (goût personnel) moins élégant que l’original.

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