Pendant que la moitié de la France dévalise en ce moment les rayons des magasins à la recherche de la climatisation portative encore en stock, avec la retour de la vague de chaleur qui s’accroche méchamment au pays depuis le mois de juin, je me suis dit qu’il était temps de vous montrer à quoi ressemble un vrai gros ventilateur. Deux, même. Car ce que l’on voit ici n’est autre qu’un MV-22 Osprey, ce fameux « convertible » capable de basculer ses deux rotors de la position hélicoptère à la position avion. Sauf qu’ici, contrairement à celui posé dans votre salon en ce moment, ses pales ne brassent pas un peu d’air tiède pour vous faire tenir jusqu’à la prochaine nuit tropicale : elles aspirent des tonnes de sable surchauffé dans le désert du Moyen-Orient. Autant dire que si jamais un Osprey se posait dans votre jardin cet été, mieux vaudrait fuir plutôt que de se mettre dessous en espérant se rafraîchir un peu.
Passé le trait d’humour, la photo mérite qu’on s’y attarde sérieusement, parce qu’elle est autrement plus spectaculaire qu’un simple cliché de manœuvre poussiéreuse. Elle a été prise le 16 novembre 2015 sur une zone d’atterrissage improvisée, quelque part dans un lieu tenu secret d’Asie du Sud Ouest, durant un exercice TRAP (Tactical Recovery of Aircraft and Personnel), ce type de mission qui consiste à aller récupérer au plus vite un équipage ou un aéronef abattu en territoire hostile. L’appareil appartenait à la Special Purpose Marine Air Ground Task Force Crisis Response Central Command (SPMAGTF-CR-CC pour les intimes), l’une de ces unités de réaction rapide américaines taillées pour intervenir n’importe où en quelques heures. Rien que la mention « undisclosed location » dans la légende officielle en dit long sur la discrétion qui entoure ce genre de déploiement.
Ce qui frappe évidemment sur ce cliché, ce sont ces deux anneaux incandescents qui semblent flotter indépendamment de l’appareil. On appelle ça l’effet Kopp Etchells, du nom de deux soldats tombés au combat en juillet 2009 en Afghanistan (le Ranger américain Benjamin Kopp et le Britannique Joseph Etchells), à qui le photographe Michael Yon a voulu rendre hommage en baptisant ainsi ce phénomène qu’il photographiait alors sur zone. Contrairement à une idée reçue que l’on croise encore régulièrement, y compris dans certaines légendes de photos militaires, ce halo n’a rien d’un feu de Saint-Elme ni d’un phénomène d’électricité statique. Il s’agit d’une pure question de friction mécanique : à chaque rotation, les pales viennent percuter à très haute vitesse des grains de sable siliceux, malgré les alliages de titane ou de nickel qui protègent leur bord d’attaque. Le choc arrache littéralement des particules métalliques qui s’embrasent au contact de l’air, un peu à la manière des étincelles d’une meuleuse. Résultat, un phénomène magnifique à photographier, mais qui traduit surtout une érosion bien réelle et déjà cauchemardesque pour les équipes de maintenance, obligées de recontrôler l’équilibrage et de refaire les revêtements de pales bien plus souvent que dans un environnement classique.
Il y a quelque chose d’assez ironique, finalement, à voir cette machine conçue pour affronter les pires environnements sableux de la planète se faire ronger par le sable qu’elle est censée traverser. Un peu comme nous, obligés cet été de composer avec une chaleur que nos habitations, nos bureaux ou nos ateliers n’ont jamais vraiment été pensées pour encaisser. La comparaison s’arrête heureusement là, puisque contrairement à un Osprey, personne n’aura besoin de recontrôler l’équilibrage de son ventilateur de bureau à la rentrée. Enfin, j’espère pour vous.
Photo : Wikimedia Commons
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Une réponse
OMMFG! La photo de malade! Elle a dû gagner un prix et si non, elle le mérite plus que largement, je n’ai jamais vu rien de tel. Une dinguerie technique pour ce cliché pris en basse lumière avec une profondeur de champ folle (donc diaph fermé). Et l’aspect fantômatique de la silhouette du V22 avec la lueur des lumières du cockpit, cela devient une émotion. Cela pourrait presque être la photo d’une vie de photographe (oui je peux m’emporter, en tout cas cette image me transporte). Merci, Gaëtan, merci à ce site merveilleux.