J’adore les clichés qui racontent une histoire du quotidien de la « petite » histoire de l’aviation. Ceux qui n’auraient d’ailleurs pas besoin d’une seule ligne de légende. Sur un pont d’envol usé, dans une lumière rasante et une odeur de vapeur qu’on devine presque, une dizaine de marins arc-boutés poussent un imposant Vought F-8E(FN) Crusader voilure relevée.
Je vous avoue ne pas avoir toutes les informations necessaires pour détailler le cliché, et mon explication tient du faisceau d’indices. La livrée semble etre celle d’origine, le « gris mouette » comme les avions sortaient des chaînes de Dallas. Le missile accroché au flanc ressemble fort à un AIM-9 Sidewinder, bien plus fin que le bedonnant Matra R.530 qui équipera ensuite les appareils français. Son appartenance à la flottille 14F (cela semble être leur insigne) place la scène quelque part dans les années 60. Quant au bâtiment, Clémenceau ou Foch, je ne m’avancerai pas.

Restons sur l’essentiel, en connaissant un peu la bête que les anciens appelaient affectueusement le « Crouze« . Cet aéronef a été dessiné pour les mastodontes de l’US Navy, pour des pistes d’envol où l’on dispose de marge et de tracteurs en pagaille. Le faire tenir sur un « Clem » relevait d’un petit exploit d’ingéniosité que la version FN fait dans l’exception. Son incidence de la voilure fut portée de 5 à 7 degrés, ses becs simples de bord d’attaque devinrent des becs doubles, ses gouvernes de profondeur furent agrandies et un système de soufflage de couche limite vint prélever de l’air au seizième étage du compresseur pour recoller l’écoulement sur les volets. Tout cela pour gagner les quelques nœuds nécessaires à l’appontage et permettre à ce gros intercepteur supersonique de se poser sur un pont deux fois plus modeste que ceux pour lesquels il avait été conçu. Les essais préalables avaient été menés en mars 1962 sur le Clémenceau avec deux Crusader américains de la VF-32 prêtés par le USS Saratoga, histoire de vérifier que l’idée n’était pas complètement farfelue.
Cet avion-là, surement le plus exigeant que l’Aéronavale ait jamais mis en ligne, on le retrouve ici remis en place sur le pont à la force des bras de quelques chiens jaunes et mécanos avec un bon coup de reins. Je suppose qu’il s’agit d’un simple repositionnement ou peut-être d’un recalage dans l’axe de la catapulte pour une raison difficile à déterminer. Mais l’image dit tout du grand écart de la chasse embarquée à cette époque, avec un matériel américain sur-dimensionné pour des ponts trop courts où les équipages compensaient avec du savoir-faire et de l’huile de coude.
Photo : @lachasseembarquee sur Instagram
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2 réponses
Et on voit qu’ils ont enlevé l’escabeau, qui prenait trop de place sur le pont, avant de se mettre à pousser…
Encore une fois une belle photo et si improbable, qui raconte une tranche d’histoire. Et Gaëtan nous précise quelques « détails » techniques de la version Marine Nationale que j’ignorais totalement, vraiment super. Le « crouse » il a vraiment une ligne et une gueule terribles, je l’adore (et j’ai la maquette au 1/48). Il donne l’impression d’être nettement long (il est plus long mais finalement pas tant que ça) qu’un Rafale par exemple, j’ai été surpris en comparant directement la longueur des fuselages.