J’ai pris le pli ces derniers temps de vous offrir une photo du samedi souvent ancienne avec un contexte historique détaillé et parfois inattendu. C’est encore le cas ce WE. Dans cette photo on voit donc un chasseur embarqué de la Royal Navy cabré à 45 degrés, le train avant perché sur une pile de conteneurs, l’arrière du fuselage affaissé sur le toit d’une camionnette blanche, le tout arrimé par des chaînes sur le pont d’un navire marchand… La scène a tout du canular ou d’une prise de vu dans un film où l’aéronautique est encore mal traitée. Et pourtant, elle est parfaitement authentique. Le Sea Harrier FRS.1 codé 001, immatriculé ZA176 et portant le damier noir et blanc du 801 Naval Air Squadron sur sa dérive, est bel et bien arrivé là par ses propres moyens. C’était le 6 juin 1983, au large des côtes portugaises.

En juin 1983, le HMS Illustrious, deuxième porte-aéronefs de la classe Invincible, participe à un exercice de l’OTAN au large du Portugal. À bord, le 801 NAS compte dans ses rangs le sous-lieutenant Ian Watson, 25 ans, surnommé « Soapy ». C’est son premier exercice de ce type. Selon plusieurs sources, sa patrouille de 2 appareils devait localiser un porte-avions français dans des conditions de combat simulé, donc en silence radio et radar coupé. La recherche terminée, Watson rejoint le point de rendez-vous convenu avec son chef de patrouille. Mais celui-ci ne s’y présente pas. Watson met alors le cap vers le porte-aéronefs, sans le trouver. Il tente un appel radio et comprend que son émetteur est muet. Et que son système de navigation inertielle ne l’a pas ramené là où il le pensait. Sans radio et sans repère, avec une jauge qui baisse, Watson prend la seule décision sensée : il vire à l’est, vers les routes maritimes. Son radar accroche un écho à une cinquantaine de milles. À 12 milles, il distingue enfin un navire.

Ce navire, c’est l’Alraigo, un petit porte-conteneurs espagnol de 2300 tonneaux. Il fait route de Bilbao vers Santa Cruz de Tenerife, à environ 120 milles au sud-ouest de Porto. Le plan initial de Watson était simple : se faire repérer, puis s’éjecter à proximité et attendre d’être repêché. Il effectue donc un passage le long du bord pour attirer l’attention. L’histoire dit que le capitaine, un Basque de 26 ans, a compris la manœuvre et fait stopper les machines. C’est au cours de ce passage que Watson remarque qu’un alignement de conteneurs forme une plateforme assez semblable aux aires de poser vertical de l’entraînement. Il tente sa chance. Au deuxième passage, avec quelques minutes de carburant seulement, il pose le Sea Harrier à la verticale entre le mât de charge et la superstructure. La surface choisie n’est d’ailleurs pas anodine : il s’agit de la plaque de base d’un télescope destiné à l’observatoire de La Palma, aux Canaries. Restait le plus délicat. Sur le métal mouillé, l’avion se met à glisser vers l’arrière. Watson tente de rentrer le train pour enrayer le mouvement, sans succès. Le train principal bascule par-dessus le bord du conteneur et l’arrière de l’appareil vient s’écraser sur une fourgonnette Mercedes. Celle-ci était promise, semble-t-il, à un fleuriste de Tenerife. Aucun blessé à déplorer (si l’on excepte la fourgonnette). Le jeune pilote descend de son cockpit, aidé par un équipage espagnol stupéfait, et explique d’où il vient.
Pendant ce temps, l’Illustrious a quitté l’exercice pour lancer toutes ses ressources à la recherche de son pilote disparu, jusqu’à ce qu’on l’informe que l’homme et la machine sont sains et saufs. Mais les Britanniques n’en ont pas fini avec l’Alraigo. Les pressions se multiplient pour que le capitaine se déroute vers Lisbonne ou Gibraltar. La seconde proposition avait peu de chances d’aboutir auprès d’un marin espagnol, le Rocher restant un contentieux ouvert entre Madrid et Londres. Suso Linaza maintient son cap. Le 9 juin, le cargo accoste au quai du bassin de Los Llanos, à Santa Cruz de Tenerife, face au siège du Cabildo Insular (l’assemblée qui administre l’île, un peu l’équivalent de nos conseils départementaux). Une foule considérable l’attend, contenue par les forces de l’ordre, au milieu d’une cinquantaine de journalistes, britanniques pour la plupart. Certains n’ont pas eu la patience d’attendre l’accostage et sont allés au-devant du navire à bord de petits avions. Parmi eux, un photographe de l’agence Efe (l’équivalent espagnol de l’AFP) dont les clichés aériens feront le tour du monde. Aujourd’hui, l’arrivée aurait été diffusée en direct sur les réseaux sociaux avant même que le cargo n’entre au port.

Car c’est alors que commence une autre histoire, beaucoup moins aéronautique. En vertu du droit maritime, un navire qui recueille un bien en perdition peut prétendre à une prime de sauvetage. L’armateur Alfonso García-Miñaur et l’équipage entendent faire valoir ce droit et s’opposent à la restitution de l’avion tant qu’aucun accord n’est trouvé. Il est question des 2 tiers de la valeur de l’appareil, estimée à 1,5 milliard de pesetas. Margaret Thatcher s’en mêle en personne et exige la restitution d’un Harrier qu’elle qualifie de « territoire britannique ». La formule ne manque pas de résonance un an à peine après la reconquête des Malouines, même si le territoire en question tient cette fois sur 2 conteneurs. Le Tribunal maritime central espagnol tranche : l’avion n’est pas saisissable, contrairement à ce que réclamait l’équipage. De son côté, le ministère britannique de la Défense plaide pour un montant « raisonnable », très inférieur aux prétentions de l’armateur.
Le 15 juin, 9 jours après le poser, l’ordre d’intervention policière tombe. Le Sea Harrier est débarqué sous l’œil des dockers, devant une foule de curieux et au grand dépit de l’équipage de l’Alraigo. Il est ensuite acheminé par la route jusqu’au pétrolier britannique British Tay, qui le ramènera au Royaume-Uni. Le règlement final revient à la Lloyd’s, le marché londonien de l’assurance. Chaque membre d’équipage reçoit 3,6 millions de pesetas, le capitaine 6,5 millions et l’armateur 38,5 millions, soit au total quelque 570.000 livres sterling au titre de la prime de sauvetage. Une addition salée pour un simple poser d’urgence, mais bien modeste au regard de la valeur d’un chasseur embarqué et de celle d’un pilote.
Pour Ian Watson, l’épilogue fut moins glorieux que ne le laissait espérer l’accueil du public des Canaries. Une commission d’enquête releva qu’il n’avait accompli qu’environ 75 % de sa formation avant d’être envoyé en mer, et que les problèmes radio de son avion relevaient de sa hiérarchie. Elle retint néanmoins son inexpérience. Le jeune pilote fut réprimandé pour un niveau de pilotage jugé insuffisant et affecté dans un bureau. Les archives rendues publiques en 2007 ont montré que la Royal Navy cherchait aussi, en coulisses, à se dégager d’une partie de la facture de sauvetage. Encore faut-il rappeler que l’intéressé a repris le manche par la suite. Il a totalisé quelque 2000 heures sur Sea Harrier, ainsi que plusieurs centaines d’heures sur F/A-18 en échange avec un pays allié, avant de quitter la Navy en 1996. Quant au ZA176, il a repris du service, a été converti au standard FA.2 et a volé au sein de plusieurs unités jusqu’en 2003. Depuis 2004, vous pouvez le voir au Newark Air Museum, dans le Nottinghamshire, aux couleurs de son dernier escadron.
Il reste de cet épisode une image improbable et une jolie page de la « petite » histoire aéronautique, où l’on peut dire que l’erreur de navigation s’est muée en affaire d’État, puis en contentieux d’assureurs. Mais il en reste surtout une démonstration involontaire, qu’aucun autre chasseur de l’époque n’aurait pu réalisé autrement que par une éjection et la perte de l’appareil.
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Une réponse
Sacrée histoire !
Je me demande si un F35-B pourrait faire la même chose.