Voila une question qui peut paraître pour le moins saugrenue, et en fait je la dois aux auteurs de bande-dessinée Jean Van Hamme et Antoine Aubin. En me replongeant il y a quelques jours dans la relecture des deux tomes de «La malédiction des trente deniers» je me suis retrouvé confronté à l’instant où un hydravion PBY Catalina est la cible d’une torpille tirée depuis un U-Boot. Et dès lors je me suis posé la question : est-ce crédible de vouloir torpiller un hydravion ? La réponse est complexe, comme vous allez le découvrir ci-dessous.

Car après tout de nombreux hydravions ont depuis la Première Guerre mondiale détruit des navires et des sous-marins que ce soit via des torpilles autant que des grenades. La réciprocité existe t-elle ?
Théoriquement oui, en pratique c’est nettement plus nuancée. Et cela dépend en fait de deux facteurs principaux : le tirant d’eau de l’hydravion lui-même et le type de torpille employé.

Mais au fait c’est quoi un tirant d’eau ? Ce terme naval désigne la hauteur de la partie immergée d’une coque de navire allant du point le plus bas à la ligne de flottaison. C’est donc la partie du navire qui se trouve «sous l’eau» ou dans le cas qui nous intéresse la partie des flotteurs ou de la coque de l’hydravion. Et c’est là qu’est le véritable souci. Car à de très rares exceptions le tirant d’eau des hydravions n’excède pas quelques dizaines de centimètres. De très rares hydravions à coque étaient capables de dépasser le mètre de tirant d’eau à pleine charge comme par exemple les Kawanishi H8K, Martin JRM Mars, ou encore Short Seaford. Ces hydravions de la Seconde Guerre mondiale aurait pu représenter une cible intéressante pour un commandant de sous-marin ennemi. À condition bien sûr qu’il soit très précis.
Mais alors un PBY Catalina comme dans cet album de Blake & Mortimer, est-ce crédible ? En fait pas vraiment. Comme pour son homologue japonais le H6K Mavis son tirant d’eau est trop faible. Le jeu n’en aurait pas valu la chandelle !

Le tirant d’eau de ce Curtiss N-9 de la guerre 14/18 et de l’entre-deux-guerres est ridicule pour une torpille.

Reste ensuite la torpille elle-même. Pour celles et ceux qui ne sont pas rompus à cette munition très particulière il faut savoir qu’il en existe deux types principaux.
La première est la torpille dite de proximité qui explose au contact de la coque du navire et crée ainsi une voie d’eau. C’est le genre d’armes que les Japonais utilisèrent notamment dans le port de Pearl Harbor au matin du 7 décembre 1941. C’est redoutable contre n’importe quel type de navire. Mais une fois encore cela demande un certain tirant d’eau, la rendant assez peu efficace contre un hydravion ou un amphibie.
La seconde est sans doute la meilleure solution si vous voulez «couler» un hydravion. Il s’agit de la torpille dite de dislocation. C’est le modèle qui généralement explose sous le navire lui-même, créant un vide qui va littéralement pulvériser la coque du bâtiment. Contre un hydravion ou un amphibie ce serait la solution idéale. Si bien sûr le torpillage d’un aéronef demeurait une idée autre chose que saugrenue.

Car comme cela est clairement montré aux néophytes dans la BD une torpille est facilement repérable au sillage qu’elle laisse derrière elle et qui parfois se voit de la surface. Dès lors, si les moteurs tournent, le pilote n’a plus qu’à tenter un déjaugeage et une montée rapide en altitude de son hydravion. Ensuite seule la DCA peut le mettre en danger, mais c’est là une autre histoire.

On remarque avec ce Catalina de la Royal Canadian Air Force que le tirant d’eau reste faible.

Donc comme vous avez pu vous en rendre compte torpiller un hydravion demeure théoriquement faisable mais dans la pratique très très hypothétique. La littérature est d’ailleurs assez nuancée sur la question. Les historiens restent assez dubitatifs sur les tentatives qui ont existé de la part de sous-mariniers allemands, américains, ou encore japonais durant la Seconde Guerre mondiale vis à vis d’hydravions du camp d’en face. Rien ne prouve même qu’un seul de ces aéronefs ait été formellement torpillé.

Photos © photothèque de l’US Naval Air Museum.

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10 COMMENTAIRES

  1. les sous marins de la seconde guerre mondiale étaient en général équipés d’une pièce d’artillerie et de DCA qui se seraient montrés nettement plus efficaces contre un hydravion posé… Il suffit de faire surface et boum !

  2. Les oeuvres de fiction, qu’elles soient en bande-dessinées ou au cinéma, n’ont jamais fait grand cas des soucis de réalisme, l’action et le sensationnel visuel primant toujours sur la réalité historique ou le réalisme technique. Pour ceux qui s’en souviennent et qui a fait naître bien des générations de passionnés d’aviation, le mythique film « Top Gun » mettait à l’honneur des pilotes qui combattaient systématiquement en combat tournoyant, leur navigateur / officier d’armement allant même jusqu’à scruter en arrière, à l’oeil nu, la potentielle menace de missiles, tel un grimpeur du Tour de France veillant sur le peloton, Et que dire des « reconstitutions historique » façon « Pearl Harbor » où le zèle des artistes digitaux strient littéralement les fonds verts de nuées d’avions, alors que dans les faits, il devaient y en avoir 10 fois moins !

  3. Bonjour Arnaud,
    Je vous signale une autre tentative en BD du même type. Dans « les aventures de Ken MALLORY » (je ne me souviens plus s’il s’agit du tome 1 ou 2), un U-Boote essaie de couler un hydravion, mais le pilote (caricature de James Coburn) déjauge et décolle avant.
    Quand à Pearl Harbor, les ingénieurs japonais avaient du rajouter des éléments hydrodynamiques sur les torpilles utilisées lors de l’attaque car, lors d’un largage, ces torpilles s’enfonçaient de près d’une quinzaine de mètres, et la rade de Pearl n’aurait pas eu assez de fond. Bien sûr les torpilles remontaient après quelques centaines de mètres de course, mais quand même…Je suis donc tout-à-fait d’accord sur le fait qu’un hydravion, même le plus lourd, n’aurait pas eu assez de tirant d’eau pour être menacé..
    Par ailleurs, d’accord avec Seb sur le principe du canon, mais avec un problème pour un sous-marin, c’est son temps de remontée à la surface puis de mise en place de son artillerie avent de tirer. Il me semble qu’un hydravion aurait largement le temps de déjauger.

  4. C’est surtout la valeur de la cible qui compte. Je pense qu’un sous-marin préfère réserver ses torpilles, coûteuses et limitées en nombre, à détruire des navires, qui ont une plus grande valeur stratégique qu’un pauvre hydravion, surtout si c’est pour se faire repérer. La discrétion est la raison d’être d’un sous-marin.

  5. Voici le genre de question que j’adore débattre sur ce site! La torpille fut en proie à de nombreux problèmes, dans plusieurs marines belligérantes de la seconde guerre mondiale, notamment avec le percuteur qui refusait de mettre à feu la charge explosive.. Le percuteur de la torpille se déclenche lorsque une certaine force se manifeste lors de la collision de celui-ci avec la coque du navire. Comme pour la majorité des aéronefs, le revêtement est très très mince et léger. et tout à fait à l’opposé de celui d’un bateau! Et si une torpille réussissait à toucher une partie immergée de l’hydravion celle-ci passerait au travers sans exploser! A de maintes occasions durant la guerre des torpilles ont échoué sur le sol vaseux ou sablonneux du rivage après avoir rater leur cible. et sans exploser.
    P.S. Une question me trotte dans la tête depuis longtemps: Avec le tir à travers l’hélice, les aviateurs de la première guerre mondiale ont-il pratiqué le mitraillage des troupes au sol?

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