Lors d’une récente excursion sur la Véloroute des Bleuets ceinturant le lac Saint-Jean, j’ai certes apprécié les paysages de cette petite mer intérieure, mais aussi son histoire fascinante. Nommée Piekuakami par les amérindiens, ce vaste lac est alimenté par de nombreuses rivières dont les noms évoquent les racines autochtones du Québec: Mistassini, Mistassibi, Péribonka, Métabetchouane, Ashuapmushuan, Ticouapé, Ouiatchouane et Couchepaganiche. L’histoire plus récente de cette région «colonisée» par les «blancs» à compter des années 1850 est également mise en valeur par certains municipalités riveraines du lac. Une modeste plaque commémorative a particulièrement attiré mon œil d’aérophile. Sise à Roberval, elle rappelle la première visite d’un hydravion dans cette région en août 1919.

Lac Saint-Jean, Roberval

Aujourd’hui contrée de prédilection des hydravions de brousse, les gens ne portent plus guère attention aux aéronefs survolant le grand lac. Il en était tout autrement au début du siècle dernier où les rares avions attiraient des foules de curieux. Voici quelques passages de la plaque en question: «Pendant que les curieux s’interrogent avec espoir, un extraordinaire aéroplane à ailes doubles, un Curtiss HS-2L, amerrit en douceur près du brise-lame. C’est La Vigilance qui, piloté par Stuart Graham…. Après quelques jours de reconnaissance au-dessus des rivières Mistassini et Péribonka et les berges du lac, cet avion de rêve reprend les airs pour le Lac-à-la-Tortue, près de la ville de Grand-Mère.» Un journaliste rapporta que l’aéroplan se posa doucement sur le lac, telle une libellule géante. L’événement en soi est d’intérêt plutôt local j’en conviens, mais le destin de la libellule géante du lac Piekuakami est fascinant.

Les débuts de l’aviation de brousse au Canada remontent précisément à 1919 avec La Vigilance. Tandis que les incendies ravagent des zones de coupe forestière exploitées par la papetière Laurentide Pulp and Paper en Mauricie, l’entreprise songe à utiliser l’avion pour surveiller les forêts. L’objectif est de détecter les foyers d’incendie avant que ceux-ci ne deviennent incontrôlables. L’entreprise acquiert deux hydravions à coque Curtiss HS-2L cédés par la marine américaine au gouvernement canadien à la fin de la guerre. Ces avions de patrouille côtière faisait partie d’un lot de six appareils opérant d’une base aéronavale américaine provisoire implantée en 1918 à Halifax en Nouvelle-Écosse. Le commandant de cet escadron était nul autre que le futur explorateur et amiral Richard E. Byrd.

Arborant encore ses marquages militaires, le premier des deux appareils (#1876) décolle d’Halifax le 5 juin 1919. Piloté par Stuart Graham, ancien pilote de la Royal Naval Air Service. L‘hydravion se pose sur le lac à la Tortue en Mauricie trois jours plus tard après des escales à Saint John (Nouveau-Brunswick), Eagle Lake (Maine), Cabano, Rivière-du-Loup et Trois-Rivières (Québec). Le pilote est accompagné d’un mécanicien, ainsi que de sa nouvelle épouse qui agit comme navigatrice. À l’époque, faire voler un hydravion au dessus des terres sur de si longues distances n’avait jamais été tenté. Richard E. Byrd qui connaissant bien ce type d’appareil avait qualifié ce projet de suicidaire, allant jusqu’à dire criminel dû à la présence d’une femme à bord. Lors de ce vol, Madge Graham, est néanmoins devenue la première femme canadienne équipière de bord d’un avion. Arborant éventuellement une livrée et une immatriculation civile (G-CAAC), cet appareil nommé La Vigilance marqua l’histoire de l’aviation canadienne à bien d’autres égards. Lors de son escale à Trois-Rivières, le pilote remit au Premier ministre du Québec, présent pour l’occasion, une lettre lui étant adressée par le dirigeant de la Nouvelle-Écosse, devenant ainsi le premier envoi aéropostal au Canada.

Curtiss HS-2L La Vigilance lors de son escale à Cabano sur le lac Témiscouata en juin 1919

Le 7 juillet 1919, La Vigilance fut le premier avion au monde à détecter un feu de forêt du haut des airs. Fort du succès de cette expérience, la première base civile d’hydravions fut aménagée au Lac-à-la-Tortue, où s’implanta la société Laurentide Air Service Ltd. Les deux appareils Curtiss HS-2L furent rapidement mis à profit pour d’autres tâches novatrices, telles la photographie aérienne pour les inventaires forestiers ainsi que le transport des prospecteurs miniers et leur approvisionnement. Ainsi venait de naître l’aviation de brousse au Canada.

Curtiss HS-2L / Lac-à-la-Tortue au Québec

Bientôt, les services de cette société furent sollicités au-delà des frontières du Québec. La carrière civile de La Vigilance fut de courte durée. Le 2 septembre 1922, l’appareil fut accidenté lors du décollage raté d’un lac sans nom dans le nord de l’Ontario. Le pilote et son mécanicien de bord s’en tirèrent indemnes, mais La Vigilance se retrouva au fond du lac. L’avion a ainsi sombré dans l’oubli jusqu’en 1967 quand l’épave fut retrouvée.

Reconnaissant l’importance historique de ce rarissime avion, une opération de récupération fut entreprise en 1968 par le Musée de l’aviation du Canada. Aucune route ne menant à ce lac, des hélicoptères Piasecki H-21 de l’Aviation royale canadienne furent mis à contribution. Le temps ayant fait son œuvre, la structure de bois de La Vigilance était en piètre état. S’ensuivit l’un des plus longs chantiers de restauration du musée qui s’échelonna jusqu’en 1986. Par un coup de chance, le musée canadien réussit à récupérer la carcasse du seul autre appareil Curtiss HS-2L encore existant. L’appareil NC652 avait jadis volé aux couleurs de Pacific Marine Airways pour le transport de passagers entre Los Angeles et l’île Catalina. Laissé à l’abandon sous un pont ferroviaire et donc en piteux état, il fut tout de même possible de récupérer les squelettes des ailes et de l’empennage, de même que d’autres pièces. Les coques de deux appareils récupérés étant trop endommagés, le musée entreprit de reconstruite à l’identique une nouvelle coque, de même que les pièces manquantes. À cette fin, le musée bénéficia de la recherche documentaire d’un retraité de la Navy’s History Office à Washington qui localisa des plans d’origine du HS-2L. Le musée canadien avait heureusement déjà en sa possession deux moteurs Liberty de 12 cylindres identiques à ceux équipant les HS-2L. Une partie de la coque originale de La Vigilance fut tout de même conservée après traitement et est aujourd’hui exposée aux côtés de l’avion reconstitué. Bien que théoriquement en état de voler, cet exemplaire unique au monde est trop précieux pour prendre un tel risque. On a bien retrouvé récemment une autre épave d’un appareil HS-2L au fond d’un lac du nord du Québec, mais seules quelques photographies et La Vigilance reconstitué témoignent de l’époque légendaire des débuts de l’aviation de brousse au Canada.

Curtiss HS-2L / Musée de l’aviation du Canada

Contrée de légendes et de contes, dont le célèbre roman Maria Chapdeleine écrit en 1913 par l’écrivain français Louis Hémon, le lac Piekuakami serait peuplé par un monstre lacustre nommé Ashuaps par les amérindiens. Il a d’ailleurs inspiré le nom de l’une des nombreuses micro-brasseries de ce coin du Québec. Affichant une image d’Ashuap sur sa bouteille, L’Égaré est l’une des bières brassées par La Chouape. Je vous conseille de déguster avec modération cette triple blonde extravagante en contemplant le coucher de soleil sur le grand lac. Sinon, vous risquez d’avoir des apparitions de libellules géantes et de monstre lacustre !

Lac Pekuakami / Saint-Jean
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