Quand Disney animait la propagande du bombardement stratégique avec Seversky

J’ai découvert récemment (je l’avoue) qu’il existe dans la filmographie de Walt Disney un objet que les rétrospectives évitent poliment de diffuser et que les amateurs d’aviation devraient pourtant considérer avec un peu d’attention. Le 17 juillet 1943 sort Victory Through Air Power, un long métrage de 65 minutes en Technicolor signé Walt Disney et tiré du livre éponyme écrit par l’avionneur Seversky. Mais dans ce Disney là, pas de conte (quoique !?), pas d’animaux qui chantent (sauf à la fin) et pas de morale enfantine (ça c’est sûr par contre). Mais plutôt un long plaidoyer doctrinal d’une heure en faveur du bombardement stratégique à longue distance, avec l’auteur à l’écran en personne. Ça pourrait sembler être une commande du gouvernemental, mais non, et Disney l’a payé de sa poche.

L’auteur du livre, Alexander P. de Seversky, mérite qu’on s’y attarde (même si je lui ai consacré une petite biographie que je vous invite à lire), tant le personnage a de quoi remplir trois vies. Retenons ici l’essentiel de ce parcours atypique : en 1939, cet ancien as russe, malgré une jambe amputée, est devenu un industriel américain qui vient de se faire éjecter de sa propre société, laquelle deviendra Republic Aviation qui produira le P-47 Thunderbolt issue de ses travaux précédents. Le voilà donc sans usine, sans chaîne de montage et sans clients, mais avec des convictions qu’il rumine depuis vingt ans et son passage aux côtés de Billy Mitchell. Il lui reste sa voix et son sale caractère. Il va s’en servir avec une constance qui frise l’obsession.

Encore faut-il comprendre contre quoi il s’obstine. Dans les mois qui suivent Pearl Harbor, la pensée militaire américaine demeure toute de même encore arrimée aux cuirassés. La production aéronautique n’arrive qu’en troisième position des priorités industrielles, et l’aviation reste dans son rôle d’auxiliaire des opérations de surface, sur terre et sur mer. Seversky dénonce cette mentalité avec une violence qui lui vaut une réputation de fauteur de troubles et d’illuminé, le mot figure même dans les archives américaines. Sa thèse tient en une phrase : puisque la puissance ennemie réside dans son appareil industriel, il faut frapper la source et non la périphérie, donc bombarder loin, massivement, et cesser de subordonner l’avion au navire. Sa charge contre le plan de guerre américain est restée : c’est, écrit-il, « comme si une armée d’arcs et de flèches, mise en déroute par la poudre à canon, cherchait à reconquérir le terrain perdu en engageant davantage d’arcs et de flèches« .

Faute d’être écouté dans les hautes sphères de l’armée, il s’adresse au grand public, et ça marche au-delà de toute espérance. Publié en avril 1942, son livre grimpe en tête des ventes du New York Times, s’y maintient quatre semaines et s’écoule à 5 millions d’exemplaires. Pour l’anecdote, le texte a en réalité été rédigé par Eugene Lyons et William Bradford Huie, ce qui n’enlève rien à la brutalité du propos qui reste la marque de fabrique de Seversky. Pour la première fois, un débat réservé à l’état-major se retrouve entre les mains du grand public américain. C’est précisément cette vulgarisation de la doctrine d’emploi de l’arme aérienne qui intéresse Disney.

Alexander de Seversky et Walt Disney pose avec le livre qui sera adapté en Tecnicolor

Restent que les choix de Walt Disney sont particuliers, et c’est là que ça devient franchement bizarre. Il semblerait que ses équipes planchaient déjà sur un projet de film d’aviation quand lui-même découvre l’ouvrage. Il dira que cette lecture a clarifié et cristallisé ses convictions et qu’il fallait que ces faits dépassent le public des lecteurs. Sauf qu’en 1942 le studio Disney n’est pas au meilleur de sa forme. La grève de 1941 et les résultats décevants de Pinocchio, Fantasia et Dumbo ont contraint Disney à renoncer à l’exploitation commerciale après Bambi pour subvenir de commandes militaires, au point que plus de 90 % de la production du studio sera consacrée pendant la guerre à l’effort de défense. Et le 8 décembre 1941, au lendemain de Pearl Harbor, un coup de téléphone de Washington réquisitionne une partie du terrain de Burbank : 500 hommes du 121st Anti-Aircraft Artillery Gun Battalion s’y installent pour 8 mois, avec 3 millions de cartouches entreposées dans les garages du studio. Ils ne sont pas là pour veiller sur Mickey, mais pour couvrir l’usine Lockheed voisine, cible désignée en cas de raid japonais sur la côte Ouest. Le studio le plus célèbre du monde vit sous occupation militaire, cas unique à Hollywood.

Dans ce décor, financer soi-même une heure d’argumentaire quelque peu propagandiste relève d’un pari osé. Un historien du studio le résume comme un coup d’audace pour un homme à la situation financière fragile. D’autant que Walt Disney a toujours prêché pour l’intemporalité de ses films et qu’il savait parfaitement que celui-là serait périmé à la paix qui viendrait un jour ou l’autre. Il achète pourtant les droits à l’été 1942 et engage Seversky comme conseiller technique. Un rôle que l’intéressé déborde aussitôt, car bon dessinateur, il travaille au contact des artistes et nombre de ses croquis servent de base à l’animation. Pour le storyboard c’est aussi scabreux : deux tiers d’animation, un tiers de prises de vues réelles face caméra avec le major de la réserve Seversky. Des séquences qui seront toutes tournées de nuit, entre 22 heures et l’aube, parce que l’insonorisation des plateaux ne suffisait pas à couvrir le vacarme des avions qui décollaient et se posaient chez Lockheed, de l’autre côté de la rue. Le réalisateur devait attendre que l’industrie aéronautique américaine se taise pour en faire son apologie. On peut dire que c’est cocasse.

Le résultat est construit comme une démonstration à l’argumentaire redoutable. Une première partie raconte avec humour l’histoire de la guerre aérienne, des frères Wright à Mitchell, puis Seversky prend la main, ou plutôt la lumière. La critique note que Disney a sorti le film dans l’urgence, au point de mettre de côté sa méfiance envers l’animation « limitée », laquelle n’apparaît guère hormis dans les plans de flots continus d’appareils formant ponts ou boucliers, ou les munitions défilant sur des chaînes d’assemblage. Les 2 compères y laissent entendre dans leurs animations que des chasseurs monoplaces seront impuissants face aux bombardiers hérissés d’armement et ils le démontrent à l’écran par des avions à la croix gammée pulvérisés par des gerbes de feu. La partie finale est le morceau épique : décollage sous une pluie battante de bombardiers intercontinentaux depuis un terrain d’Alaska, cap sur le Japon, rues d’une ville défilant sous les trappes à bombes, explosions d’usines… Et pour finir un aigle plongeant ses serres dans une pieuvre noire dont le corps recouvre le Japon et les tentacules les territoires voisins, jusqu’au lever de soleil sur la bestiole morte et l’aigle posé sur un mât portant un drapeau à 48 étoiles. Ça nous rappellerait presque les vidéos boostées à l’IA dans les publications délirantes de Donald Trump.

C’est aussi là que le film trahit sa vision dogmatique. Dans la même veine de la « guerre propre » de la fin du 20ème, ici aussi aucun être humain n’apparaît dans ces destructions, pas même dans les vues intérieures des usines rasées. Le bombardement stratégique y est présenté comme une opération aéronautique, aux « frappes chirurgicales » uniquement sur des cibles matérielles. Un peu éloigné des « tapis de bombes » des deux dernières années de la WW2.

L’accueil du film fut très mitigé. Déjà le diffuseur habituel RKO refusa de sortir le film, et Disney passa par United Artists. Le résultat commercial fut mauvais, avec, selon certaines sources, une perte de près d’un demi-million de dollars. La critique alla d’un extrême à l’autre, du plus grand film de Disney selon le tabloïd New York Mirror (qui ne devait pas apprécier les biches et les nains à priori) au film le plus scélérat du monde selon le Daily Worker (critique logique pour l’organe du Parti communiste des États-Unis).

Restait l’influence, loin de celle des réseaux sociaux de 2026, mais qui fait que la légende s’emballe. En août 1943, à la conférence de Québec, Churchill, déjà conquis par l’idée, aurait demandé à Roosevelt s’il avait vu le film. La réponse étant négative, une copie fut convoyée d’urgence jusqu’à Québec, selon Seversky par le général Laurence Kuter en personne, lui même fervent défenseur du bombardement stratégique. L’histoire dit que les deux dirigeants la visionnèrent en privé, puis de nouveau le lendemain, et le président américain en ordonna une projection devant le Joint Chiefs of Staff. Le récit est plaisant et surement poussé trop loin, car déjà aucune archive ne mentionne ces visionnages, ni dans les papiers de Churchill, de Roosevelt, et des autres. Encore moins dans les archives personnelles de Seversky, qui une fois léguées à Republic puis transférées au réseau des bibliothèques du comté de Nassau, ont purement et simplement disparu.

Certains ont même affirmé que ce n’est qu’après cette projection que les États-Unis se sont engagés dans le bombardement à long rayon d’action… « Fake News » (lisez cela avec l’accent de Trump, c’est plus rigolo). En réalité, l’offensive de bombardement combinée avait commencé le 10 juin 1943, soit 2 mois plus tôt. Le film n’a pas créé la doctrine. Il l’a plus vraisemblablement popularisée au moment exact où elle passait du statut d’hérésie à celui d’évidence. Ce qui est déjà considérable, mais ce n’est pas la même chose.

L’épreuve des faits fut d’ailleurs bien plus rude. L’idée que le bombardier lourdement armé passerait toujours sans escorte sera vite démentie dès octobre 1943 lors du « Black Thursday » sur les usines allemandes de Schweinfurt, 3 mois après la sortie. La campagne lointaine menée depuis les Aléoutiennes, région isolée au climat exécrable, sera raillée, et les bombes souterraines censées provoquer un effet sismique céderont la place à une arme atomique employée en surface. La thèse centrale de l’allonge, en revanche, trouvera, elle, sa validation ailleurs, dans les Mariannes et sous les ailes du B-29 Superfortress de la fin de la guerre.

Il reste encore une énième anecdote aéronautique à vous relater. Une des séquences animées, pure invention d’un animateur, montrait une bombe-fusée (fictive) perçant un abri de sous-marins bétonné comme ceux de Lorient. En Angleterre, le capitaine Edward Terrell de la Royal Navy entreprit en septembre 1943 de lui donner corps. Une bête de 5 mètres de long et 28 centimètres de diamètre, avec pas moins de 230 kilos d’explosif, et surtout 19 moteurs-fusées à cordite, le tout pour une vitesse d’impact de 1590 km/h et près de 5 mètres de béton percés (en prévision). Et comme la référence fut validée, on l’appela la « Disney bomb », qui reste sans doute le seul armement de la Seconde Guerre mondiale né du crayon des créateurs de Mickey et de Blanche-Neige.

Quant au film, après sa ressortie de 1944, il disparut des salles pendant 60 ans, jugé trop ouvertement propagandiste, ne survivant qu’en copies 16 mm avant sa réédition en DVD en 2004. Une doctrine aérienne mise en couleurs en Technicolor qui sera elle aussi remisée au placard par l’évolution de la puissance aéronautique.


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Gaëtan
Passionné d'aéronautique et formateur en design graphique, il est le fondateur, en 1999, de l'encyclopédie de l'aviation militaire www.avionslegendaires.net. Désormais principalement administrateur et créateur des affiches de la boutique, il vous fait partager ses avis et coups de coeur (ou de gueule) sur l'actualité aéronautique.
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Commentaires

3 réponses

  1. Le père Disney était borderline, et ça a continué en pleine guerre froide dans le cadre d’une association douteuse avec son grand ami le SS-Sturmbannführer Werner Von Braun. 3 émissions TV diffusées en prime-time sur ABC afin de vulgariser la conquête spatiale, avec des Von Braun et Disney goguenards face caméra.

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