Il y a des fois, l’actualité aéronautique militaire vous tombe dessus sans prévenir, et d’autres où elle arrive par la petite porte, celle des réseaux sociaux présidentiels. Le dimanche 6 septembre appartient clairement à la seconde catégorie. Entre deux publications dont je vous épargne pour l’instant le détail, Donald Trump a partagé sur son réseau spécial Truth Social ce qu’il présente comme la tenue de service de « nouvelle génération » de l’US Space Force (USSF). La sixième et plus jeune branche des forces armées américaines, dont il avait lui-même portée sur les fonts baptismaux en décembre 2019. Aucun détournement humoristique graveleux comme il en est coutumier, et pourtant l’image semble sortir du catalogue d’un costumier hollywoodien plutôt que des bureaux du Pentagone. Mais non, c’est on ne peut plus sérieux, ou du moins présenté comme tel.

Détaillons un peu la bête, puisque la capture parle d’elle-même. On y découvre une vareuse ajustée gris anthracite, dotée d’un col montant plaqué contre le cou, un pantalon assorti, un ceinturon noir, une casquette à visière au bandeau haut et, pour parachever l’ensemble, une paire de bottes de cuir noir montant jusqu’aux genoux. Le Delta de la Space Force, hérité de l’ancien Air Force Space Command, est apposé à peu près partout où il restait de la place : sur le col, sur la casquette, sur la boucle du ceinturon et sur l’écusson de manche. Pour l’enseignant en design graphique que je suis, le nuancier annoncé en légende ne manque pas de sel non plus. Avec son « space gray », son « midnight black », son « silver gray » et son « satin black », la palette évoque davantage la fiche technique d’un smartphone haut de gamme que la tradition vestimentaire militaire. Mais le clou du spectacle reste la mention revendiquant une inspiration puisée dans « la discipline et la fonctionnalité » de l’uniforme de Starship Troopers, le tout modernisé pour les « gardiens du domaine spatial ». Oui, vous avez bien lu. On y reviendra, car c’est là que tout se joue.
Avant de s’emballer, précisons tout de même le statut de ce visuel. Il s’agit selon toute vraisemblance d’un rendu généré par intelligence artificielle, publié sans commentaire, sans qu’aucune commission des uniformes n’ait été réunie ni qu’aucun processus d’évaluation ne soit connu au sein du département de la Défense. Relayé sur X par le compte de riposte médiatique de la Maison-Blanche, il a suscité les questions de nombreuses rédactions, auxquelles la Space Force s’est contentée de répondre en renvoyant vers la présidence, ce qui en dit long sur l’enthousiasme de l’état-major. Il faut dire que cette publication s’inscrivait dans une véritable rafale dominicale, au cours de laquelle le Président s’est représenté en uniforme constellé de décorations, s’est interrogé sur l’opportunité de rebaptiser le Nouveau-Mexique en « New America », a affiché une Lune légendée « The Moon is Ours » et, cerise sur le gâteau, s’est mis en scène aux commandes d’un engin spatial frappé du nom de la Space Force, avec en arrière-plan deux champignons atomiques s’élevant au-dessus de la Terre. Dans ce contexte, la tenue façon science-fiction ferait presque figure de publication raisonnable. Enfin presque.

Ce qui rend l’affaire franchement cocasse, c’est qu’elle survient au moment précis où la Space Force commençait enfin à s’habiller comme une armée à part entière. Car depuis sa création, la jeune composante a surtout accumulé les moqueries vestimentaires. En janvier 2020, la présentation de sa tenue de combat en camouflage forestier avait déclenché une avalanche de sarcasmes, beaucoup se demandant combien d’arbres les futurs « Guardians » comptaient croiser en orbite (la réponse officielle, parfaitement logique au demeurant, rappelant que ses personnels travaillent au sol aux côtés de l’Army et de l’Air Force). Le même mois, son logo au Delta s’attirait les railleries de George Takei pour sa ressemblance avec l’insigne de Starfleet, dans l’univers de Star Trek cette fois. Puis en septembre 2021, les premiers prototypes de tenue de service, avec leur vareuse bleu nuit asymétrique fermée en diagonale par six boutons en référence à la sixième branche des forces armées, valaient au service des comparaisons avec Battlestar Galactica.
Soyons honnêtes, le besoin d’un uniforme distinctif n’a rien de futile pour une arme jeune qui cherche à forger une culture propre et à fédérer ses quelque 10.000 personnels. Il aura fallu attendre décembre 2025 pour que la première promotion de recrues reçoive cette tenue lors de sa cérémonie de fin de formation, puis le 13 janvier 2026 pour qu’une directive l’officialise comme pierre angulaire de l’identité visuelle du service. Et comme pour mieux enfoncer le clou, la garde d’honneur a étrenné le 23 août dernier sa propre tenue de cérémonie, rehaussée de bleu, en défilant sur la piste du Grand Prix IndyCar Freedom 250 à Washington. Sept ans d’efforts pour se constituer un vestiaire, et à peine quinze jours plus tard, un visuel généré en quelques secondes vient tout remettre en cause. On aurait voulu humilier les services en charge de l’habillement qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
À vrai dire, la Space Force ne fait que rejouer le psychodrame vestimentaire de « sa mère », l’US Air Force, dont elle est directement issue. Lorsque cette dernière avait obtenu son indépendance en 1947, ses aviateurs continuèrent un temps à porter l’uniforme vert olive de l’Army Air Forces. Et il fallut attendre 1949 pour voir apparaître le bleu qui allait devenir sa signature. Depuis, la composante aérienne américaine n’a jamais vraiment cessé de chercher la tenue idéale. Au début des années 1990, le général Merrill McPeak, alors chef d’état-major, dessina lui-même une nouvelle vareuse ornée de galons de manche à la britannique, si proche de celle des pilotes de ligne que nombre d’aviateurs n’y virent qu’un uniforme de compagnie aérienne. Son successeur s’empressa d’en gommer les excès. Puis en 2006, l’Air Force présenta deux « heritage coats », l’un rendant hommage à Billy Mitchell avec son col montant, l’autre au général Hap Arnold avec sa veste ceinturée façon Seconde Guerre mondiale, avant que le projet ne soit définitivement enterré en 2009. Au moins, dans tous ces cas, on puisait dans l’histoire vraie de l’aviation militaire américaine et dans la mémoire de ses pionniers. Pour la Space Force version Trump-Social, on est allé chercher la référence au rayon science-fiction du vidéoclub (pour nos plus jeunes lecteurs, faire une recherche sur ce mot 😉.
En tant que formateur en design graphique, je ne peux m’empêcher de décortiquer ce que raconte cette tenue. Car un uniforme est avant tout un objet de communication visuelle, un système de signes destiné à dire qui l’on est et ce que l’on représente. Et ici, le message est limpide. Le monochrome sombre, le col montant serré qui raidit le port de tête, la casquette au bandeau haut qui grandit la silhouette, les bottes cavalières qui imposent une démarche martiale, tout concourt à produire une image d’autorité froide, verticale et intimidante. Disparue, la fermeture diagonale à six boutons, seule véritable touche d’originalité de la tenue actuelle, au profit d’une coupe d’une banalité autoritaire. Quant à la fonctionnalité revendiquée, elle laisse songeur. Les bottes à tige haute sont un héritage de la cavalerie, conçues pour protéger les jambes du cavalier des frottements de l’étrier. Or les Guardians passent l’essentiel de leur service dans des centres d’opérations climatisés, du Colorado à la Californie, les yeux rivés sur des consoles de suivi de satellites. À ma connaissance, aucun cheval n’a encore été affecté à la surveillance de l’orbite géostationnaire.

Évidemment, dès la publication, les internautes ont pensé aux officiers de l’Empire galactique de l’univers Star Wars. La comparaison n’a rien de gratuit. Pour le premier épisode de 1977, George Lucas avait confié les costumes à John Mollo, historien de l’uniforme militaire reconnu, qui avait notamment conseillé Stanley Kubrick sur Barry Lyndon, et lui avait fixé une consigne sans ambiguïté : les Impériaux devaient paraître efficaces, totalitaires, fascistes. Mollo puisa alors dans les tenues allemandes de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi dans celles des uhlans prussiens, pour habiller Tarkin et ses subordonnés de vareuses grises à col montant et de bottes noires, un travail qui lui valut un Oscar. L’emprunt à l’histoire militaire ne s’arrêtait d’ailleurs pas aux costumes, puisque Lucas s’était appuyé sur des séquences de combats aériens tirées de films de guerre comme les Dambusters et ses Avro Lancaster (vous avez la ref dans les Star Wars ?). Autrement dit, les codes visuels de l’Empire ont été pensés sciemment, par un spécialiste, pour que le spectateur identifie les méchants au premier coup d’œil. Un chroniqueur de mode masculine américain l’a résumé d’une formule, en observant que c’est exactement le genre de tenue qu’un costumier dessine pour désigner les méchants d’un film spatial.
Mais le plus savoureux reste la référence assumée à Starship Troopers. Pour les plus jeunes, rappelons que le film de Paul Verhoeven, sorti en 1997, adapte le roman publié en 1959 par Robert A. Heinlein, ancien officier de l’US Navy et figure majeure d’une science-fiction volontiers militariste. On y suit de jeunes recrues d’une Fédération terrienne engagées dans une guerre d’extermination contre des arachnides géants, entre fantassins de l’infanterie mobile et pilotes de la flotte aux commandes de vaisseaux spatiaux. Seulement voilà, Verhoeven a grandi aux Pays-Bas sous l’Occupation, à proximité d’une base militaire allemande à La Haye, et il n’a jamais caché que son film était une satire. Il a expliqué avoir emprunté ses cadrages aux films de propagande de Leni Riefenstahl. Il disaot avoir sciemment habillé l’un de ses personnages, l’officier du renseignement Carl Jenkins, d’un uniforme noir et d’un long manteau de cuir directement inspirés de la SS, en s’amusant des années plus tard que personne ne l’ait remarqué. Il résumait lui-même son projet comme un film sur des fascistes qui s’ignorent. On mesure toute l’ironie de la situation lorsqu’un Président des États-Unis choisit précisément cette référence pour habiller ses soldats.
Reste la question la plus grave, celle des relents du IIIe Reich, que beaucoup de commentateurs ont soulevée avec plus ou moins de mesure. Je ne vais pas crier au nazisme devant chaque casquette à visière, ce serait faire injure à toutes les armées du monde qui en portent depuis plus d’un siècle, et le visuel ne comporte d’ailleurs aucun insigne équivoque. Mais il faut regarder la filiation en face, car elle est documentée de bout en bout. Les costumiers de Lucas se sont inspirés des uniformes allemands pour signifier le totalitarisme, Verhoeven a délibérément reproduit l’uniforme SS pour dénoncer la dérive fasciste, et le visuel présidentiel reprend cette grammaire en la revendiquant. Il ne s’agit pas de prêter des intentions à qui que ce soit, mais de constater que l’on a choisi, pour habiller l’armée d’une démocratie, l’esthétique que le cinéma utilise depuis un demi-siècle pour désigner l’ennemi. Les critiques ne sont d’ailleurs pas venues du seul camp adverse. L’éditorialiste conservateur Jonah Goldberg a posé la seule question qui vaille, en avouant ne pas savoir ce qui serait le plus inquiétant, que les auteurs de ce visuel aient compris le propos de Verhoeven, ou qu’ils ne l’aient pas compris.

Faut-il pour autant s’attendre à voir les « Guardians » défiler en bottes de cuir ? Probablement pas. La tenue actuelle vient à peine d’être distribuée, son remplacement coûterait une fortune et aucune procédure officielle n’a été engagée. Mais au fond, là n’est pas l’essentiel, car cette proposition dit surtout quelque chose de son auteur. Donald Trump n’a jamais cessé de faire son cinéma, au sens propre comme au figuré. L’homme qui fit une apparition dans Maman, j’ai encore raté l’avion (cela ne s’invente pas tout de même) et possède son étoile sur Hollywood Boulevard, conçoit chaque publication comme des affiches de superproduction, et son autoportrait aux commandes d’un vaisseau spatial devant deux champignons atomiques n’aurait pas dépareillé dans une parodie de série B. Dans ces conditions, rien d’étonnant à ce que sa vision de l’armée spatiale soit elle aussi un costume de cinéma, aussi caricatural que le personnage qui l’a partagé. Le problème, c’est qu’il semble avoir retenu le décor sans jamais avoir compris le scénario. Alors si un conseiller de la Maison-Blanche passe par ici, je lui suggère de revoir le film jusqu’au bout, et notamment les fausses séquences de propagande qui le ponctuent. Il y découvrira la réplique qui conclut chacune d’elles, et qui s’applique décidément très bien à cette affaire : « Voulez-vous en savoir plus ? »
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7 réponses
Quitte à faire un comparatif cinématographique c’est marrant moi cette tenue choisie par Trump et ses sbires me fait franchement penser aux clients du Blue Oyster Bar.
Par contre je ne vois pas en quoi la Lune serait un ours ? Non vraiment je ne comprends pas la logique trumpienne.
Oui je sais je suis déjà très très loin…
Ils osent tout, c’est à ça qu’on les reconnait. Je serais étazunien, je serais déjà mort de honte (sans jurer qu’être Français m’épargnera cette fin dans un avenir proche).
Voyons le bon côté des choses, c’est le moment pour les cinéphiles amateurs de « second degré qui donne à penser » de revoir Iron Sky… Et « Idiocracy ».
bottes de cuir …. et chapeau melon???
C’est vrai que le Donald coté melon, il est hors catégorie 😉
Franchement, quel plaisir à lire ! Sérieux sur le fond, mais avec juste ce qu’il faut d’humour et de références bien senties.
Et ce qui me fait presque le plus sourire dans cette histoire, c’est le contraste entre l’uniforme façon Empire Galactique et le fait que, derrière le décorum, la Space Force est probablement en train de devenir l’une des composantes les plus stratégiques de l’armée américaine. On est presque dans le cas où la réalité militaire devient tellement sérieuse qu’elle finit par avoir besoin de s’habiller comme une fiction pour être présentée à la population..
L’équipe de communication à la botte (de cuir) de Mister TACO et l’IA ont oublié un détail crucial à leur création : il manque au mannequin qu’il soit blond aux yeux bleus. Cette finesse esthétique aurait rendu le message encore moins… subliminal. Mais bon, concernant la finesse d’esprit et la culture historique de l’ami Donald , il semble depuis longtemps qu’il faille repasser.
Les outrances du personnage sont sans limites et tous les superlatifs du genre humain pour le décrire n’y suffisent plus. Au delà de cette présidence catastrophique, c’est bien les USA qui perdent considérablement en crédibilité sur la scène mondiale. Les humiliations que Trump fait subir à tous auront tôt ou tard une bien fâcheuse conséquence : ce sera un violent effet boomerang qui risque bien d’être dévastateur pour ce pays.
« Il existe deux forces, a écrit Chateaubriand. La force des choses et la force des hommes. Lorsque l’une est en opposition avec l’autre rien de bon ne s’accomplit. »
Vite, revenons à nos avions et à nos escabeaux !
Trump devrait demander des conseils à Hugo Boss pour finaliser les tenues…
Le niveau d’inculture de ce président est dramatique pour ne même pas voir les références aux fascistes. Ou bien c’est volontaire, ce qui est encore plus grave.
Je pense que la majorité des américains n’ont pas saisis les subtilités du film de Verhoeven. Les méchants ne sont pas ceux qu’on croit dans ce film.