Depuis les années 1950 la France est une des principales puissances militaires aériennes en Europe. On parle souvent de sa capacité à déployer facilement des troupes aux quatre coins du globe autant que de la dissuasion nucléaire dont l’Armée de l’Air (et aujourd’hui de l’Espace) et la Marine Nationale sont les garantes. Un aspect moins célèbre est la capacité française à mettre en œuvre des avions de renseignement et de reconnaissance stratégique. Celui qui est sans doute le plus célèbre, mais aussi le plus mystérieux d’entre eux, est le quadriréacteur Thomson-CSF Sarigue.
Au début de l’année 1971 le Ministre d’État chargé de la Défense Nationale, monsieur Michel Debré, émet un cahier des charges relatif à l’adoption par la France d’un avion d’espionnage aéroporté et de reconnaissance stratégique. Il doit être capable de remplir des missions pour le compte du SDECE, le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage, et pour celui de l’Armée de l’Air. C’est cette dernière qui est chargé de mettre en œuvre l’avion choisi. À cette époque les seuls avions de renseignement sont la poignée de Nord N.2501 Noratlas modifiés au standard Gabriel en service au sein de l’Escadron Électronique aéroporté 5/64 Dunkerque.
Mais alors quel avion choisir pour cette fonction. Un temps il est question d’employer le tout nouveau Concorde supersonique mais l’option est rapidement abandonnée à cause de contingence liées à la mise en œuvre d’un tel appareil. Surtout les modélisations donnent une cabine trop exigüe à bord de l’avion franco-britannique pour permettre de faire travailler efficacement les opérateurs du renseignement français.
C’est l’Armée de l’Air qui finalement trouve la solution : le rachat d’un avion de ligne Douglas DC-8-33 alors en dotation au sein de la compagnie française UTA.
Initialement immatriculé F-BIUZ l’avion est officiellement acquis par la Direction Générale de l’Armement le 31 décembre 1973. Cet appareil a alors dix-sept ans. Il est rapidement réimmatriculé F-ZARK. Le programme d’avion de reconnaissance stratégique reçoit la désignation officielle de Système Aéroporté de Recueil des Informations de Guerre Électronique. Ce qui donne le patronyme de Sarigue, du nom français de l’animal connu sous son patronyme anglais d’opposum.
Sous la tutelle de la DGA c’est l’entreprise Thomson-CSF qui est choisie comme maîtresse d’œuvre du programme. C’est elle qui va transformer l’avion commercial en espion des cieux.
Le chantier de modification dure deux ans et demi puisque le Sarigue est officiellement remis à l’Armée de l’Air en juillet 1976. Aucune grande cérémonie, pas de flonflon le quadriréacteur doit demeurer le plus discret possible. Il arbore d’ailleurs la même livrée que les Douglas DC-8 du transport stratégique français. Pourtant il n’a rien d’un avion de ce genre, et cela se voit immédiatement.
Outre le remplacement des réacteurs Pratt & Whitney JT4A-11 d’origine par des JT3D-3B plus puissants on remarquera la baignoire d’intrados de fuselage d’une longueur d’un peu plus de neuf mètres de long. Elle renferme le radome et les antennes des systèmes d’interception de données et de localisation des émissions électromagnétiques, y compris au-delà du gigahertz de fréquence. L’autre aspect fort du Sarigue ce sont les ballonnets d’extrémité de voilure qui renfermaient les équipements interférométriques et goniométriques. Ils opéraient dans une bande d’émission comprise entre 125 et 1000 mégahertz. D’autres antennes, plus petites, hérissent l’ensemble de l’intrados et de l’extrados du fuselage de l’avion.
C’est le 1er juin 1977 que l’Armée de l’Air a choisi de faire entrer en service le Thomson-CSF Sarigue sous l’immatriculation étatique F-RAFE. C’est l’Escadron Électronique 51 Aubrac qui fut chargé de le mettre en œuvre, son emblème étant d’ailleurs un petit rongeur blanc : une sarigue. D’abord stationné sur la Base aérienne 217 Brétigny-sur-Orge en Île-de-France le quadriréacteur est rapidement déplacé sur la Base aérienne 105 Évreux Fauville en Haute Normandie, jugée plus sécure pour abriter le principal avion espion français.
En cette fin des années 1970 la cible du Sarigue est toute trouvée : l’Union Soviétique et ses vassaux du Pacte de Varsovie. Elle le sera durant toutes les années 1980, évoluant régulièrement au-dessus de la Baltique, au nez et à la barbe des forces ennemies.
L’effondrement du bloc soviétique va redonner un second souffle au Sarigue. L’avion va survoler le Golfe en 1990-1991 après l’invasion du Koweït par l’Irak. En 1992 le ministère de la Défense Nationale fait du quadriréacteur un vecteur au service de la jeune DRM, la Direction du Renseignement Militaire. On le verra notamment au-dessus de l’ex-Yougoslavie, là où la France a besoin de savoir ce qui se trame parmi les forces fédérales serbes. Durant les années de plomb (1992-2002) en Algérie il n’est pas rare de voir le Sarigue voler en Méditerranée occidentale afin d’écouter les réseaux islamistes. Le renseignement français s’adapte peu à peu à la menace terroriste.
Mais déjà la France pense à l’après Sarigue. Elle se met en quête de son successeur. Après avoir envisagé une piste autour d’un biréacteur Airbus A310-300 elle revient au vieux DC-8. Il a fait ses preuves et des version rajeunies, articulés autour des réacteurs franco-américains CFM56 existent. Le programme du Système Aéroporté de Recueil des Informations de Guerre Électronique de Nouvelle Génération, ou Sarigue NG, est lancé.
En fait il s’agit d’un DC-8-72 appartenant à l’Escadron de Transport 3/60 Esterel. Il est donc déjà en dotation française. Il reprend les grands équipements de son prédécesseurs mais intègre par exemple deux FLIR entièrement rétractables permettant de l’espionnage aéroporté passif, donc plus complexe à intercepter par l’ennemi. Trois caméras Omera 36 de focales 600 millimètres, identiques à celle des Dassault Mirage IVP de reconnaissance stratégique, avaient également été ajouté offrant une capacité supplémentaire au Sarigue NG.
Le Thomson-CSF Sarigue NG entre en service au 1er juillet 2001, rejoignant le Sarigue au sein de l’Escadron Électronique 51 Aubrac. Quelques semaines plus tard il est en vol quand le monde découvre le terrorisme du 21e siècle au travers des attentats du 11 septembre. Les capacités d’écoute COMINT (communication intelligence) et d’interception ELINT (electronic intelligence) font rapidement du Sarigue NG un avion dédié à la traque du milliardaire saoudien Oussama Ben Laden, financier et fondateur d’Al Qaïda et donc commanditaire des attaques contre la côte est des États-Unis.
Malheureusement pour lui le Sarigue NG est un avion ultraperfectionné installé à l’intérieur d’une vieille cellule. Il demande donc des périodes d’immobilisation trop longues. Trois ans après son entrée en service le ministère de la Défense Nationale décide son retrait du service. C’est la fin de l’aventure des quadriréacteurs espions de la République Française.
Réputés peu confortables pour leurs équipages les deux Thomson-CSF Sarigue/Sarigue NG ont cependant permis des avancées remarquables et remarquées dans le domaine du renseignement aéroporté. Si le plus ancien des deux est aujourd’hui préservé par le Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget en Seine-Saint-Denis le plus récent a de son côté été ferraillé en 2006. Aucun remplaçant ne leur a été trouvé, les Transall Gabriel n’étant pas à leur niveau de complexité et de polyvalence dans le renseignement.
Il est à signaler que bien que tous deux dédiés aux missions électroniques et tous deux basés sur l’avion de ligne Douglas DC-8 le Sarigue et le McDonnell-Douglas EC-24 de l’US Navy n’ont absolument rien en commun.
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