Des Mirage III qui jouent à saute-mouton

Des chasseurs à aile delta alignés dans un tunnel qui semble creusé dans la montagne, une croix blanche sur fond rouge à la dérive : pas besoin d’être un expert pour comprendre que la scène se passe en Suisse et qu’il s’agit des non moins fameux Mirage IIIS de la Flugwaffe. En plus une petite recherche grace aux numéros peints sur les trappes de train permettent d’identifier ces trois avions dont l’un semble avoir pris l’air dans cet abri. Car c’est bien là tout l’intérêt du cliché que j’ai sélectionné pour vous ce WE.

Le Mirage IIIS J-2306 ne vole pas, il pend au pont roulant de la caverne et semble enjamber ses comparses au sol. Une manœuvre presque banale (le presque est léger si l’on prend les histoires des mécanos de l’époque). Car dans ces Flugzeugkavernen la place était comptée parfois au centimètre près. Pour sortir un avion garé au fond, il fallait le soulever, le faire pivoter et le déposer près de la sortie. Le grutier lui-même rejoignait son poste en se faisant hisser sur un siège au bout d’un câble. Un tracteur d’avion MOWAG-AEG remorquait ensuite l’appareil hors du tunnel d’accès, dessiné en S pour encaisser le souffle d’une explosion nucléaire. Le moteur était lancé dès la sortie, histoire de rester le moins longtemps possible à découvert. Et les Mirage IIIS étaient pour la Suisse adaptés à ces conditions. Les 36 exemplaires construits sous licence par la fabrique fédérale d’Emmen (ou FFA) reçurent une structure renforcée, selon des exigences assez proches de celles des avions embarqués, ainsi que ces 4 points d’accrochage spécifiques pour les gruter. Pour les rendre logeables dans les tunnels, ils furent aussi dotés d’une jambe de train avant allongée qui faisait baisser la dérive. Et le radôme, il fallait parfois le déposer pour gagner quelques précieux centimètres. Ajoutez la capacité de décoller avec des fusées JATO, et vous obtenez un Mirage profondément « helvétisé » qui fleure bon la fondue.

Vous noterez que les avions sont en métal naturel et dépourvus des plans canard qui ont été ajoutés au début des années 1990. Sachant que la majorité de la flotte avait déjà reçu sa livrée grise en 1989, que le NORAS (petit non du missile air-sol Nord AS.30 chez nos voisins) fut démonté plus tard faute de place lors de l’installation d’un détecteur radar… tout cela situe la scène vraisemblablement dans les années 1970 ou 1980. Le lieu reste plus incertain car on évoque parfois Meiringen, mais la base ne figurait pas parmi celles des escadrilles de Mirage IIIS. La Fliegerstaffel 16 opérait depuis la caverne de Buochs de 1968 à 1999, et la Fliegerstaffel 17 depuis celle de Turtmann entre 1969 et 1975. Il s’agit donc vraisemblablement de l’une ou de l’autre.

Reste que ces Mirage helvètes ont surtout fait bien plus trembler les parlementaires plutôt que l’ennemi. En juin 1961, les membres des Chambres votent 871 millions de francs pour 100 appareils. En 1964, le Conseil fédéral réclame une rallonge de 576 millions, et le Parlement, s’estimant trompé, crée la première commission d’enquête parlementaire de l’histoire du pays. La commande tombe à 57 avions. Le commandant des troupes d’aviation est démis de ses fonctions, le chef de l’état-major général démissionne, et le ministre Paul Chaudet finit par quitter le gouvernement en 1966. Et on ne parle pas de la déflagration dans les relations avec la France et Dassault.

Soixante ans plus tard, l’histoire semble bégayer. Le crédit de 6 milliards accepté en votation en 2020 pour 36 F-35A ne suffit plus après le « malentendu » sur un prix censé être fixe, qu’il ne l’est finalement pas. Le 6 mars dernier, Berne a ramené la commande à 30 exemplaires, tout en demandant 394 millions supplémentaires (on ne change pas une méthode qui perd). Si les F-35 arrivent un jour en unité de l’autre coté des Alpes, ne vous attendez pas à voir celui-ci faire le malin au plafond. La modernisation de la caverne de Meiringen pour les F/A-18 a déposé la grue qui permettaient à pleins d’autres valeureux chasseurs suisses de jouer à saute-mouton dans la montagne.


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Gaëtan
Passionné d'aéronautique et formateur en design graphique, il est le fondateur, en 1999, de l'encyclopédie de l'aviation militaire www.avionslegendaires.net. Désormais principalement administrateur et créateur des affiches de la boutique, il vous fait partager ses avis et coups de coeur (ou de gueule) sur l'actualité aéronautique.
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Commentaires

2 réponses

  1. Excellente photo, jamais vue pour ma part.
    Comme me disaient mes (rares) collègues suisses quand je travaillais dans leur pays : « on ne peut rien te dire sinon on doit te tuer après »…
    Leurs histoires de mines planquées dans des ponts et des routes, de forts gigantesques dans le gruyère de montagnes du Valais, de transmissions d’un autre age pour éviter les brouillages, etc, nous ont bien fait délirer lors des fameuses fondues du vendredi midi !

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