Plus sans doute que toute autre époque du 20e siècle la guerre froide fut celle du renseignement. Les deux blocs antagonistes, l’OTAN à l’ouest et le Pacte de Varsovie à l’est cherchaient à savoir ce que ceux d’en face faisaient, comment, et avec quoi. Si les aéronefs les plus représentatifs furent les Lockheed U-2 et SR-71 Blackbird américains il ne faut pas croire que l’URSS resta réellement à la traîne. Elle développa plusieurs programmes de drones de reconnaissances à long rayon d’action dont le premier fut l’impressionnant Tupolev Tu-123 Yastreb.
Les origines de cet avion sans pilote sont à rechercher dans un programme visant à doter l’Union Soviétique de la seconde moitié des années 1950 d’un missile moyenne portée pouvant disposer d’une charge conventionnelle et/ou nucléaire. Deux bureaux d’études s’opposèrent avec deux visions très différentes du cahier des charges du Kremlin. Polyot proposait le missile balistique à portée intermédiaire R-14 Tchoussovaïa et Tupolev le missile de croisière sol sol Tu-121. Les deux solutions furent étudiés mais suite à des difficultés de mise au point par Tupolev du bouclier thermique permettant les vols bisoniques à très haute altitude c’est Polyot qui fut déclaré vainqueur. Le R-14 fut l’IRBM standard en URSS jusqu’au début des années 1980.
Une idée germa alors dans la tête d’une équipe d’ingénieurs soviétiques. Ils allaient proposer une version dérivée du Tu-121 afin d’en faire un drone de reconnaissance. En cette année 1959 les Soviétiques soupçonnaient les Américains d’envoyer des avions espions à leurs frontières, disposer d’un engin aussi évolué qu’un avion sans pilote pourrait les remettre en selle. Cependant quelques hésitations se faisaient sentir au Kremlin où de nombreux généraux considéraient les drones comme des gadgets. Ils avaient bien plus confiance dans les avions de reconnaissance de l’époque : Yakovlev Yak-25 Mandrake et Yak-27 Mangrove. C’est la CIA qui d’une certaine manière offrit le contrat à Tupolev quand le 1er mai 1960 le Lockheed U-2 piloté par Gary Powers fut descendu au-dessus de l’URSS et son pilote capturé. À Moscou on comprit alors que non seulement les Américains survolaient les frontières du pays mais en outre violaient son espace aérien sans la moindre hésitation. Il fallait répliquer.
Le Kremlin lança alors le programme DBR visant au développement d’une version de reconnaissance à longue portée du missile de croisière Tu-121. L’engin reçut du constructeur la désignation d’I123K. Il reprenait les grandes lignes du concurrent malheureux du R-14 mais en les ayant légèrement augmenté. L’une des questions qui se posa était le décollage du drone. L’idée d’un train d’atterrissage avec l’emploi d’une piste en dur fut envisagée avant que finalement l’usage d’un camion érecteur lanceur s’impose de lui-même. Encore fallait-il le trouver, car les dimensions de l’I123K étaient délirantes, même pour l’époque.
Si le camion huit roues motrices MAZ535 était capable de tracter le R14 il pourrait en faire autant de ce drone. C’est le bureau d’étude KZKT qui fut chargé par Tupolev de développer la remorque permettant le lancement du drone. Tous travaillèrent très vite puisque si le programme DBR fut signé en août 1960 le premier vol du Tupolev I123K intervint en septembre 1961, depuis la remorque érectrice et lanceuse SURD-1. L’ensemble MAZ535 et SURD-1 fut désigné SARD-1 par la nomenclature soviétique.
C’est en 1962 que les services de renseignement américains découvrirent l’existence de l’I123K. Sa campagne d’essais n’était pas terminée mais l’OTAN refusa de lui accorder une désignation. Cela ne se faisait alors pas pour les drones ! Il ne fut donc jamais codé par l’alliance Atlantique. La campagne de tests se termina en 1963. L’I123K entra en service en février 1964 sous la désignation de Tupolev Tu-123 et le patronyme de Yastreb, le faucon en français.
Moscou décida de stationner ses unités de Tupolev Tu-123 Yastreb sur des bases aux frontières occidentales de l’URSS mais également plus ponctuellement en Pologne, en Tchécoslovaquie, et même très marginalement en Allemagne de l’Est. L’un des soucis majeurs du drone et de son ensemble érecteur lanceur SARD-1 résidait dans leur faible mobilité. Le tout était tellement lourd qu’aucun avion de transport militaire ne pouvait les déployer. Il fallait avoir recours au rail, et donc s’exposer à l’espionnage étranger. Cependant une fois lancée de l’ouest soviétique ou de Pologne un tel drone pouvait parfaitement aller survoler l’Allemagne de l’Ouest dans son intégralité, la Belgique et les Pays-Bas, la moitié nord de la France ou encore flirter avec les littoraux britanniques.
Extérieurement le Tupolev Tu-123 Yastreb se présentait sous la forme d’un avion sans pilote construit intégralement en métal. Son fuselage cylindrique renfermait les réservoirs de carburant à l’arrière et dans la pointe avant les quatre caméras et le radar cartographique. Il possédait une aile delta haute et son réacteur Tumansky R-15-300 d’une poussée de 10 000 kilogrammes étaient installé sous le fuselage. Deux fusées d’appoint, sortes de JATO soviétiques, assistaient son lancement. Particularité notable le Tu-123 n’était pas récupérable une fois sa mission terminée. Sa charge de mission renfermant les appareils photographiques et/ou les caméras se séparait et retombait en parachute avant d’être récupérée. Le drone disposait ensuite d’une charge d’autodestruction. Il est à noter que les vingt derniers exemplaires, sur une production totale de cinquante deux exemplaires, disposaient d’équipements de guerre électronique à même de brouiller les radars de l’OTAN.
Dans la réalité des faits entre dix-huit et vingt-cinq Tupolev Tu-123 Yastreb ont réellement été employé afin d’espionner l’alliance Atlantique. Les autres furent utilisés comme drones cibles afin de simuler des attaques massives de l’US Air Force. Dans ce cas là les équipements de reconnaissance et la charge d’autodestruction étaient déposés et les cellules récupérées après usage. À partir de l’été 1976 l’apparition dans les rangs soviétiques de l’avion de reconnaissance à grande vitesse Mikoyan-Gurevich MiG-25R Foxbat-B scella le sort du Tu-123. La majorité des missions à haut risque revenaient désormais, ironie de l’histoire, à cet aéronef piloté. En mai 1979 le Tu-123 Yastreb quitta définitivement le service.
Aujourd’hui au moins un Tupolev Tu-123 Yastreb survivant est connu, au musée de Monino en Russie. L’avionneur tenta de développer un Tu-139 Yastreb II, en fait un Tu-123 récupérable, mais le programme n’intéressa pas les Soviétiques et il fut enterré pendant les essais statiques. L’avionneur étudia même une version pilotée destinés à des missions de défense aérienne sans que cela n’intéresse le haut état-major moscovite.
Ce drone de très grande taille permit ensuite à son constructeur de développer les Tu-141 et Tu-143 nettement plus petits, dédiés aux missions de reconnaissance tactique. Le Tu-123 Yastreb ne fut pas exporté.
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