Assez étrangement la déclaration de madame Florence Parly est passée totalement inaperçue dans les médias. Ce vendredi 24 juillet 2020 la ministre des Armées en déplacement sur la Base Aérienne 701 de Salon de Provence a officiellement annoncé que désormais les aviateurs français pouvaient se réclamer de l’Armée de l’Air et de l’Espace. Un changement qui n’est pas seulement sémantique mais également stratégique et doctrinal. C’est aussi une évolution dans l’air du temps.

Ça me rappelle pourtant un peu mes cours de science-politique. Un de nos profs appelait cela : «attirer le chaland». Une métaphore qui illustrait bien le principe. Car si l’intégration du concept spatial dans l’Armée de l’Air a bien été actée le 9 janvier 2020 par la création du CDE, le Commandement De l’Espace, aucune publication au Journal Officiel de la République Française n’est venue entériner le changement de raison sociale de la force aérienne française. Pour bien tout comprendre, comme souvent replongeons nous dans notre histoire.

Le 29 mars 1912 les députés français actent par la loi la création de l’Aéronautique Militaire comme arme au même titre que les quatre existants alors : artillerie, cavalerie, génie, et infanterie. Elle est la première créée depuis la fin de l’Ancien Régime, c’est dire si sa portée est historique. Évidemment elle est rattachée aux armées, c’est à dire aux forces terrestres, par opposition avec la marine. D’ailleurs de manière assez originale ces mêmes armées françaises utilisaient déjà des avions depuis un peu plus de deux ans et demi, le premier aéroplane étant entré en service à l’été 1909.
Dix ans après cette création les parlementaires vont de nouveau créé un statut à l’aviation militaire sous la forme de la loi du 8 décembre 1922 qui considère cette fois l’Aéronautique Militaire comme une «arme spéciale». Pour autant elle n’obtient toujours pas son indépendance alors même que de l’autre côté de la Manche la Royal Air Force l’est depuis le 1er avril 1918. La France a encore un train de retard, et ce n’est pas de la faute des sénateurs. En novembre 1933 le ministre de l’Air Pierre Cot en vient à réclamer auprès de la représentation nationale l’indépendance de l’Aéronautique Militaire. Les débats vont être houleux entre droite et gauche de la IIIe République pour savoir si cela doit avoir lieu. Les vieux généraux font pression pour que cela échoue mais Pierre Cot y met toute sa hargne et sa rage. Et finalement il gagne satisfaction : l’Aéronautique Militaire est morte, l’Armée de l’Air est née. Ironie de l’Histoire il n’est plus ministre de l’Air ce 2 juillet 1934 lorsque la loi est voté, il a été remplacé par Victor Denain. Qu’à cela ne tienne les historiens retiendront le nom de celui qui s’est battu et non de celui qui était en poste à cette époque.
Depuis 86 ans donc notre aviation militaire est indépendante et s’appelle l’Armée de l’Air. Et en ce 28 juillet 2020 c’est toujours le cas.

Mais alors en quoi la déclaration de madame Parly est t-elle historique ? Parce qu’elle acte à la fois la mort de l’Armée de l’Air et la naissance de l’Armée de l’Air et de l’Espace.
Petit retour sur sa déclaration, je cite : «Afin d’incarner dès à présent cette mission qui est désormais la vôtre, je vous autorise donc à utiliser, à titre de nom d’usage, l’appellation d’ Armée de l’Air et de l’Espace». On ne peut être plus précis. Certains regretteront sans doute que la ministre des Armées n’ait pas eu des envolées lyriques comme aux temps des Jean Jaurès, Pierre Cot, Simone Veil, ou encore Robert Badinter mais l’époque n’est plus à ce type d’allocutions. Aujourd’hui il faut faire sobre, clair, et concis. À ce niveau là la patronne des militaires a réussi son coup.

Donc c’est un profond changement sémantique. Ça l’est aussi sur l’aspect doctrinal et stratégique.
Doctrinal car au lieu de créer une arme spatiale claire et nette madame Parly place ce domaine sous la coupe de l’aérien comme jadis l’Aéronautique Militaire l’était avec les Armées françaises. Rassurez-vous elle n’est pas seule dans cette affaire, rappelons-nous que constitutionnellement le Chef des Armées n’est pas installé à l’Hôtel de Brienne ou à Balard mais bien au Palais de l’Élysée. Derrière Florence Parly c’est donc Emmanuel Macron, le Président de la République. Et c’est totalement logique en fait, la défense nationale est son domaine réservé comme le sont les affaires étrangères.
Stratégique également car désormais la future Armée de l’Air et de l’Espace va pouvoir accroitre ses moyens de renseignement via de nouveaux satellites qu’elle contrôlera pour son propre bénéfice ou pour celui des autres composantes de nos armées. Armée de Terre, Marine Nationale, mais également DGSE et DRM, seront totalement dépendantes des aviateurs.
Dans les semaines et mois à venir nous aurons forcément l’occasion de revenir sur ces deux derniers points : la doctrine et la stratégie.

Désormais nous attendrons donc la parution au JORF du décret instituant la naissance de l’Armée de l’Air et de l’Espace. En attendant dans nos articles nous continuerons le plus possible à parler d’Armée de l’Air.

Photo © Ministère des Armées.

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1 COMMENTAIRE

  1. Un peu de vanité ou de mégalomanie dans ce nouveau nom. On aurait très bien pu garder le nom « armée de l’air » et évoluer de la même façon dans le domaine spatiale mais rajouter « espace » a évidemment un côté prestigieux voulu par nos élites. C’est une manière d’essayer de suivre le rythme imposé par les USA, Chine et Russie, le budget en moins. J’espère qu’il y a un véritable projet derrière sinon le mot espace sonnera bien creux.

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