Le 14 septembre 1944, alors que la seconde guerre mondiale faisait encore rage un équipage de trois hommes à bord d’un A-20 Havoc entra dans l’histoire de l’aviation en pénètrent volontairement dans l’œil d’un ouragan pour la première fois !
Repéré au large des Bahamas par divers avions de reconnaissance météorologiques américains, un puissant ouragan remonte vers la côté est des États-Unis. En 1944 même si l’on connait déjà des techniques scientifiques pour prévoir approximativement les trajectoires d’un tel ouragan, le fonctionnement même de ce phénomène demeure encore mystérieux.
La seule façon d’en apprendre davantage que par l’observation à distance c’est alors de s’en rapprocher toujours plus, puis de le traverser en son cœur afin d’y recueillir des observations scientifiques. C’est le but de la mission du colonel Floyd B. Wood, du major Harry Wexler et du lieutenant Frank Record.
En réalité, ce vol ne sera pas le premier à pénétrer dans un ouragan. L’année précédente un North American AT-6 avait déjà conduit son équipage dans l’œil d’un cyclone au-dessus du Texas. Mais cette expérience était surtout née de la curiosité et de l’audace de deux aviateurs que de quelconque recherches scientifiques. Ainsi, l’Institut américain d’aéronautique et d’astronautique (AIAA) considère le vol du 14 septembre 1944 comme la première tentative réussie de pénétration au cœur d’un ouragan afin d’obtenir des données scientifiques.
Cet même institue nous explique qu’au début des années 1940, les météorologues disposent déjà d’une certaine expérience des ouragans. Les stations terrestres, les navires et avions permettaient de localiser et de suivre les déplacements des cyclones. Or un cyclone est un système atmosphérique complexe et énorme dont la structure interne est difficile à expliquer et à comprendre à partir des observations de surface. Où se situent réellement les vents les plus violents et comment ils circulent ?
C’est en 1944 que fut décidé de planifier des missions militaires de reconnaissance aérienne des cyclones atlantiques afin d’apporter des réponses aux scientifiques. L’US Army Air Forces utilisa notamment des B-25, tandis que l’US Navy employa des PB4Y-1 Privateer . Et c’est au milieu de cette nouvelle aventure météorologique que va intervenir un avion qui, à première vue, n’a rien d’un laboratoire volant. Le Douglas A-20 Havoc de notre trio. Rien ne destinait ce bimoteur, rapide conçu pour effectuer des missions d’attaque, à l’étude des phénomènes météorologiques. Pourtant, c’est bien à bord d’un A-20 que Wood, Wexler et Record vont se lancer dans leur expédition.


L’aviation scientifique ne dispose évidemment pas des plateformes spécialisées que connaîtront les décennies suivantes. Les avions militaires représentent alors parmi les meilleurs moyens disponibles pour pénétrer ces phénomènes et emporter hommes, instruments et moyens de communication. Et le Havoc se trouve être suffisamment grand et maniable pour conduire rapidement son équipage ver le coeur d’un ouragan et d’en ressortir tout aussi vite.

C’est ainsi depuis le terrain de Bolling Field à proximité de Washington DC que le Havoc prend l’air vers le nord-est de Cape Charles, sur la côte virginienne. L’équipage synthétisera ensuite le vol dans le compte rendu intitulé A Flight into the September, 1944, Hurricane dans le Bulletin of the American Meteorological Society
Ils décrivent le phénomène comme une formidable muraille sombre longeant l’ouest de la baie de Chesapeake, ce qui constitue pour un équipage aéronautiquement normal précisément le genre de phénomène que l’on cherche à contourner !
Les conditions et observations sont loin d’être anodines, car elles font état de vent atteignent les 200 km/h, l’équipage et leur monture sont soumis à de fortes turbulences et mouvements verticaux. Mais la découverte se situe dans le fait quand se rapprochant du centre, le mouvement de l’air n’est plus simplement horizontal et une importante composante verticale est découverte. Wexler, dans son analyse publiée en 1945, estimera que « la majeure partie de la couverture nuageuse de l’ouragan est associée à une zone relativement étroite de mouvements ascendants située près du centre du système ». Autrement dit, l’équipage et leur A-20 confirment que voler dans un ouragan est possible, mais il permet de regarder comment fonctionne réellement le phénomène.
Le phénomène dans lequel ils viennent de pénétrer est ce que l’histoire retiendra sous le nom de « Great Atlantic Hurricane of 1944« . C’est ce même phénomène qui provoquera de nombreux naufrages dont celui du destroyer américain USS Warrington, qui provoquera la mort de 248 marins sur les 390 victimes de l’ensemble du phénomène.
Alors que reste t-il de cette merveilleuse aventure, me direz vous ? Au delà de synthèse, de documents d’études, de théories cette mission presque expérimentale devient progressivement une véritable spécialité militaire et scientifique, le 53rd Weather Reconnaissance Squadron était né. Aux côté des équipages du NOAA (entendez National Oceanic and Atmospheric Administration, comprenez l’Administration nationale des océans et de l’atmosphère) et de l’US Air Force Reserve, ces équipages sont connus sous le nom de Hurricane Hunters.
Les Hurricane Hunters rattachés à la NOAA, évoluent sur Lockheed WP-3D Orion, surnommés respectivement Kermit et Miss Piggy. Tandis que ceux de l’US Air Force Reserve, eux disposent de Lockheed WC-130J Weatherbird.


Contrairement à un avion de patrouille maritime classique et de transport tactique, respectivement le WP-3D et le WC-130J sont spécifiquement instrumentés pour cette mission spéciale. Ils disposent notamment de radars Doppler capables d’observer la structure du cyclone et des GPS dropwindsondes, de petites sondes météorologiques qui descendent sous parachute à travers l’atmosphère. Et pour boucler la boucle, l’année 2026 constitue justement une date anniversaire particulière pour ces avions car le premier WP-3D de la NOAA, le Kermit , a effectué sa première mission dans un cyclone tropical le 27 juin 1976 !
Ces appareils sont précieux et sont toujours en activités, car même à l’ère des satellites, des supercalculateurs et des modèles numériques, de l’IA et bien les avions demeurent indispensables. Ce qui n’est pas pour nous déplaire, nous autres passionnés.
Les satellites donnent une vue extraordinaire de l’ensemble du système, mais les données recueillies par les Hurricane Hunters permettent notamment d’améliorer les prévisions de trajectoire et d’intensité.
Aujourd’hui, lorsque les équipages des WP-3D et des WC-130J pénètrent dans le mur de l’œil, ils reproduisent finalement, avec des moyens infiniment plus perfectionnés, le geste accompli par l’équipage du modeste A-20 en septembre 1944. Le vol de Wood, Wexler et Record avait ouvert la voie.
PS ; le Havoc en couv’ n’est pas celui utilisé par notre équipage en 1944. Il faut bien reconnaître que les archives photographiques de l’époque sont moins généreuses que nos appareils actuels. À défaut, celui-ci fera très bien l’affaire !
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10 réponses
Un grand respect pour le courage de ces trois hommes qui ont fait avancer nos connaissances scientifiques.
Voilà une histoire qui mériterait d’être plus connue.
Bonjour,
petite coquille sur la deuxième photo, il s’agit me semble-t-il d’un PB4Y-1 « Liberator » et non d’un PB4Y-1 « Privateer ».
Bonjour Barthelemy,
Bien vu! Le PB4Y-1 était un B-24 adaptés aux missions de patrouille maritime et donc bien nommé Liberator ce sont les PB4Y-2, version spécifiquement développée pour l’US Navy, qui se nommèrent Privateer. Mais je crois que vous le savez 😉
Je payerai une tournée au bar de l’escadrille pour ma vilaine faute !
Et pourtant Barthelemy les PB4Y-1 sont bien des Privateer, même s’ils n’ont pas l’empennage classique et conservent l’empennage double dérive des Liberator. C’est simplement qu’ils ont été transformés à la va-vite à la demande expresse du Coastal Command britannique. Loïc avait donc raison de légender ainsi sa photo.
Bon dans les deux cas il s’agit d’une base de B-24 transformée pour la patrouille maritime. Et effectivement les deux ont reçu le patronyme de « Privateer ». Mais selon ma doc, le premier est le PB4Y-1 qui est une reprise du B-24D classique avec empennage double dérive ( version patrouille maritime mise en service en 1941/42), le second PB4Y-2, B-24 très transformé (fuselage, plans de sustentation et nacelles de moteurs tout à fait différents) avec empennage mono dérive, mis en service à partir de 1943.
Tous les historiens de l’aviation s’accordent sur le fait que dès lors qu’on parle d’un PB4Y il s’agit d’un Privateer.
Je siffle ainsi la fin de la récréation Barthélémy.
Voilà une histoire comme on les aime !
Défi technique, mais surtout défi humain. Floyd B. Wood, Harry Wexler et Frank Record étaient bien couillus pour s’engouffrer dans l’inconnu.
Il fallait effectivement avoir confiance en sa machine !
Merci pour cet article fort intéressant Loïc ! Passionné d’aviation, j’en découvre à tous les jours grâce à Avions Légendaires. De surcroît, en français !
Oh merci Marcel, content que ça plaise !