Le vol aux instruments fait tellement partie de l’aviation moderne qu’il est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où entrer dans un nuage pouvait représenter un véritable danger. De nos jours un pilote peut décoller, naviguer et atterrir à bord de son avion sans qu’il puisse voir le sol ou même l’horizon.
Dans les premières décennies de l’aviation, le pilote devait avant tout regarder dehors pour maintenir son appareil dans la bonne position et suivre sa trajectoire. Le brouillard, les nuages et la nuit constituaient donc des limites importantes à la conduite d’un vol. Jusqu’au 24 septembre 1929, où un pilote américain va pourtant démontrer qu’il est possible de voler sans voir.
Ce pilote s’appelle James Harold « Jimmy » Doolittle. Il est alors lieutenant au sein de l’US Army Air Corps et travaille depuis plusieurs mois à des expérimentations consacrées au vol sans visibilité. Ce nom vous est sûrement familier car il s’agit ni plus ni moins que du Général, récipiendaire de la Médaille d’Honneur du Congrès, qui prenait la tête du premier raid américain contre Tokyo en avril 1942, pilotant lui-même un des B-25 Mitchell décollant depuis le porte-avions USS Hornet.
Notre protagoniste alors « simple » Lieutenant décolla ce 14 septembre du terrain de Mitchel Field à Long Island, dans l’État de New York. Ce vol est mené dans le cadre du Full Flight Laboratory, un programme dont les recherches poursuivent alors l’objectif de permettre à un pilote de contrôler son avion lorsque les conditions météorologiques lui interdisent toute visibilité.

Pour réaliser cette expérience, Doolittle prend place dans le cockpit arrière d’un Consolidated NY-2 Husky spécialement équipé. Son poste de pilotage est recouvert d’une structure qui lui masque complètement la vue extérieure. Il ne peut donc plus voir ni le ciel, ni le sol, ni l’horizon. Dans le cockpit avant se trouve le lieutenant Benjamin S. Kelsey, qui doit assurer la sécurité du vol, mais qui n’a pas vocation à piloter l’avion à la place de Doolittle.
Une fois installé dans son cockpit aveuglé, Doolittle doit effectuer son vol uniquement grâce aux instruments dont il dispose. Pour cela, l’avion reçoit plusieurs équipements particulièrement importants. L’un d’eux est l’horizon artificiel, qui permet au pilote de connaître l’attitude de son appareil sans avoir besoin de regarder l’horizon réel. Grâce à un système gyroscopique, l’instrument indique si l’avion est incliné, cabré ou en piqué. Un autre instrument permet de conserver une référence de cap, tandis qu’un altimètre suffisamment précis donne au pilote une indication de son altitude.
Ces équipements ne sont pas seulement des perfectionnements destinés à faciliter le travail du pilote. Lorsque l’horizon disparaît dans un nuage, un pilote peut avoir l’impression que son avion vole droit alors qu’il est en réalité en train de s’incliner progressivement. Sans référence extérieure, il devient très difficile de corriger cette situation uniquement avec ses sensations.
Une fois que le pilote fait confiance à son horizon artificielle faut-il encore savoir où il se trouve. Les ingénieurs travaillent ainsi sur les moyens de navigation utilisant la radio. Des signaux émis depuis le sol permettent au pilote de disposer d’une référence pour maintenir sa trajectoire et retrouver son terrain. Cette façon de naviguer pour atteindre son but est novateur car désormais l’avion peut être contrôlé grâce à des informations fournies par ses instruments et par des équipements extérieurs, plutôt que grâce aux seuls repères visuels.

Le 24 septembre 1929, les conditions météorologiques sont parfaite pour expérimenter tout ces nouveaux instruments. Un brouillard recouvre terrain d’aviation où s’apprête à prendre l’air Doolittle et Kelsey. C’est l’occasion de démontrer que les recherches menées depuis des mois peuvent désormais être utilisées dans des conditions réelles.
Le lieutenant décolle donc aux commandes de son NY-2 Husky, avec son cockpit totalement masqué. Dès lors, il ne peut plus voir ce qui se passe autour de lui. Il maintenait son appareil en utilisant uniquement ses instruments et les indications fournies par les systèmes de navigation. Le vol dura une quinzaine de minutes avant que Doolittle retrouva Mitchel Field et se posa. Une seconde démonstration est ensuite réalisée afin de confirmer que le résultat ne repose pas simplement sur les circonstances particulières du premier vol.

Depuis ces vols d’expérimentation, il n’est plus à prouver qu’un avion peut être piloté de manière contrôlée alors que son pilote ne dispose d’aucune référence visuelle extérieure. L’événement peut sembler modeste comparé aux grandes premières de l’histoire aéronautique. Il n’y a ici ni traversée d’un océan, ni record de distance, ni avion révolutionnaire. Pourtant, les conséquences pour l’aviation vont être considérables.
Désormais les pilotes peuvent s’émanciper de leur leur dépendance à la visibilité. Désormais, le mauvais temps ne signifie plus nécessairement qu’un avion doit rester au sol. Cette évolution va progressivement transformer l’aviation civile comme militaire. Les vols de nuit deviennent plus sûrs, les appareils peuvent traverser les couches nuageuses et les compagnies aériennes peuvent envisager une exploitation beaucoup moins dépendante des conditions météorologiques. Les systèmes de radionavigation vont eux aussi connaître d’importants progrès avant d’être complétés, plusieurs décennies plus tard, par les centrales inertielles, le radar puis les systèmes de navigation satellitaire.
De nombreux pilotes militaires, ont appris ou apprennent encore le vol aux instruments avec leur visibilité extérieure volontairement masquée par une simple toile ou un dispositif équivalent. Des élèves-pilotes sur T-6 ou autres TB-30 ont appris, comme Doolittle en 1929, à faire confiance à leurs instruments plutôt qu’à leurs sensations. Une étonnante continuité pour une technique née il y a près de cent ans.

Ce qui est poétique si vous êtes romantique ou paradoxale si vous être pragmatique dans cette première historique réside dans le fait que pour faire progresser le pilotage, les expérimentateurs ont commencé par empêcher le pilote de voir.
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2 réponses
Très intéressant sujet.
Ça donne une idée de la performance de Lindbergh lors de sa traversée.
Bravo Loïc pour cet article qui je suppose vous a demandé quelques heures de recherche et e compilation 🙂
Merci beaucoup, quand on cherche et écrit sur un sujet qui nous passionne les heures sont des minutes alors le travail est à relativiser 😉 !
Mais effectivement, la performance de Lindbergh fut un véritable exploit intervenant avant ces études de Doolittle. D’ailleurs en mai 2027 cela fera 100 ans que Lindbergh tira un trait entre les deux continents, en ferons nous un article ?