Alors que les bilans de fin d’année sont propices à rappeler la disparition récente de personnalités, je vous propose de rendre hommage à Dennis Bradley décédé en juillet 2018 à l’âge de 81 ans. Co-fondateur et président du Canadian Warplane Heritage Museum (CWHM) de 1972 à 1999, il fut l’instigateur et l’âme de ce musée particulier.

Dennis Bradley, 1937-2018

Passionné d’aviation dès son jeune âge, Dennis Bradley rêve de devenir pilote de chasse dans l’Aviation royale canadienne (ARC). À sa grande déception, il y est refusé en raison de sa trop grande taille (2 mètres) et donc de l’impossibilité de s’éjecter sécuritairement de l’habitacle exiguë d’un chasseur. Recruté par une équipe professionnelle de football canadien, il opte plutôt d’assumer la relève au sein de l’entreprise familiale de transformation alimentaire, dont il devient le dirigeant. N’abandonnant pas pour autant son rêve de voler, il obtient à 24 ans son brevet de pilote privé et se consacre à sa passion durant ses moments de loisir.

Membre d’un aéroclub, il y rencontre Alan Ness, Peter Matthews and John Weir qui deviennent ses complices pour concrétiser un autre vieux rêve. Il les convainc d’acquérir conjointement un «Warbird» de collection, soit un Fairey Firefly. Acquis d’un collectionneur américain, l’avion est restauré et peint aux couleurs de la Marine royale canadienne (MRC) qui aligna ce type d’appareil après-guerre. Ce Firefly fit sa première sortie publique remarquée au rendez-vous aérien d’Oshkosh en 1972. Fort du succès de ce premier projet, les comparses acquièrent bientôt d’autres vieux coucous et mettent sur pied le CWHM. Afin de loger la collection d’avions sans cesse grandissante, elle fut regroupée en 1975 dans un hangar acquis à l’aéroport d’Hamilton, une ville industrielle à mi-chemin entre Toronto et Niagara.

En 1977, une tragédie endeuille l’équipe du CWHM lorsque qu’Alan Ness perd la vie aux commandes de son Firefly qui s’écrase dans les eaux du lac Ontario. En hommage à son ami disparu, Dennis Bradley achète en 1979 un autre Firefly en Australie afin de remplacer l’appareil perdu. Sous la gouverne de Dennis, le CWHM entreprend également en 1979 l’ambitieux projet de ramener à la vie un bombardier Avro Lancaster exposé depuis nombre d’années à l’extérieur des locaux de la Légion canadienne à Goderich en Ontario. «Retraité» à l’âge de 48 ans, suite à la vente de ses entreprises, Dennis peut enfin se consacrer davantage au CWHM qui ne cesse de croître. Un second drame frappe le CWHM en 1993 lorsqu’un incendie ravage ses installations et détruit quatre avions : un Hawker Hurricane, un Grumman Avenger, un Auster Stinson 105 et un Supermarine Spitfire. Reconnu pour sa force de caractère et sa détermination, Dennis ne baisse pas les bras, si bien qu’en 1996 le CWHM inaugure le nouveau bâtiment qu’il occupe encore aujourd’hui.

Westland Lysander survolant le CWHM à l’aéroport d’Hamilton

La collection du CWHM n’a cessé de croître depuis et compte maintenant une cinquantaine d’aéronefs représentatifs de ceux utilisés par l’ARC depuis la Deuxième Guerre mondiale. Bien que le Fairey Firefly demeure l’avion emblématique du CWHM, sa vedette est sans contredit son impressionnant bombardier Lancaster. Magnifiquement restauré,  il s’est même permis un vol transatlantique en 2014 afin de rejoindre en Angleterre le seul autre «Lanc» au monde en état de vol. Volant en formation, le Lancaster canadien et celui du RAF Battle of Britain Memorial Flight ont enchanté un grand nombre d’aérophiles de la Grande-Bretagne durant cette tournée mémorable.

Lancaster canadien et britannique survolant la campagne anglaise en 2014

Bien qu’offrant en exposition statique nombre d’aéronefs, le CWHM vise avant tout à être un «musée volant» à l’instar des Ailes d’époque du Canada. Aussi, tout comme Waterloo Warbirds, il offre l’opportunité à tous, du moins ceux bénéficiant d’un gousset bien garni, de voler à bord de ses avions de légende. Parmi les avions du CWHM prenant l’air régulièrement, voici une sélection de mes préférés.

Avro Lancaster Mk. X «Vera» : Ainsi surnommé pour l’indicatif VRA sur ses flancs. Il arbore les couleurs de celui piloté par Andrew Mynarski de l’Escadron 419 de l’ARC. Récipiendaire de la croix Victoria pour avoir sacrifié sa vie en sauvant celle des membres de l’équipage de son «Lanc» descendu en flammes. L’appareil restauré par le CWHM fut assemblé en juillet 1945 par Victory Aircraft au Canada. Arrivant trop tard pour participer à la guerre, il fut converti pour la patrouille maritime pour le compte de l’ARC, et plus tard en avion de recherche et sauvetage (ARS), terminant sa carrière militaire à la base de Torbay, à Terre-Neuve.

North American B-25J Mitchell Mk. III : Assemblé au Kansas en 1945, cet appareil n’eut pas le temps de se joindre à une force aérienne. Plutôt utilisé comme avion de transport civil pendant 25 ans, il fut trouvé par le CWHM en 1975, abandonné dans un aéroport du Delaware. Il arbore dorénavant les couleurs de l’Escadron 98 de la RAF qui comptait plusieurs Canadiens dans ses rangs durant la guerre.

Consolidated PBY-5A Canso : Cet appareil fut assemblé en 1944 à Montréal par Canadian Vickers (qui devint plus tard Canadair). En service dans l’ARC jusqu’en 1961, il continua à voler à des fins commerciales jusqu’en 1995. Il est peint aux couleurs de l’appareil de l’Escadron 162 de l’ARC qui a coulé l’U-1225 en 1944. Durant l’attaque du sous-marin allemand, le Canso fut abattu et son équipage contraint de survivre plus de vingt heures sur les eaux froides de l’Atlantique. Seuls cinq des huit membres de l’équipage du Canso furent secourus.

Fairey Firefly Mk. VI : L’avion emblématique du CWHM fut assemblé en 1951 et, après avoir brièvement servi en Grande-Bretagne, fut transféré à la Royal Australian Navy en 1953. Retiré du service en 1960, il fut conservé dans un musée australien jusqu’à son acquisition par le CWHM en 1979. Il arbore les couleurs de l’Escadron 825 de la Marine royale canadienne qui a opéré des appareils Firefly Mk. V à bord du porte-avions Magnificent.

En plus d’appareils De Havilland DHC-1B Chipmunk et North American Harvard Mk. IV aux couleurs de l’ARC, le CWHM fait également voler régulièrement ses avions d’entraînement emblématiques du Programme d’entraînement aérien du Commonwealth, dont un  Boeing PT-17 Stearman, un De Havilland DH.82C Tiger Moth ainsi que deux Fairchild Cornell, dont un aux couleurs de la Petite Norvège.

Le plus rare, car le seul exemplaire au monde en état de vol, est un Fleet 60K Fort qui vole occasionnellement. Ce rarissime appareil  fut affecté en 1942 au No. 2 Wireless School à Calgary, où il forma des opérateurs radio jusqu’au milieu de 1944. Plus d’une douzaine d’années furent nécessaires pour sa restauration complétée en 1993.

Les avions de transport ne sont pas en reste parmi les trésors volants du CWHM, allant du monomoteur Noorduyn Norseman MK. V aux bimoteurs, dont un Beechcraft Expeditor et un Douglas DC-3 Dakota. Le Dakota du CWHM débuta sa carrière en 1939 chez Eastern Airlines qui l’utilisa pendant une douzaine d’années, puis poursuivit pour le compte de divers transporteurs privés. Acquis en 1981 par Dennis Bradley qui en fit don au CWHM, il est parmi les doyens des DC-3 encore en état de vol, ayant volé 82000 heures et parcouru l’équivalent de 492 fois le tour de la Terre ! Il est peint aux couleurs des Escadrons 435 et 436 de l’ARC basés en Inde et en Birmanie en 1944-45. La cocarde bleue et blanche fut adoptée par les forces aériennes du Commonwealth sur le front asiatique afin d’éviter toute confusion avec celle des avions nippons.

Bristol Bolingbroke en restauration au CWHM

Parmi les avions actuellement en restauration au CWHM destinés à voler de nouveau, mentionnons un Douglas C-47 Dakota, un Grumman Avenger AS 3, un Westland Lysander Mk. IIIA, un  Grumman CS2F-2 Tracker et un Bristol Bolingbroke Mk. IVT. Construit à plus de 620 exemplaires entre 1939 et 1943 par Fairchild Aircraft à Longueuil au Québec, le bombardier léger Bolingbroke fut utilisé par l’ARC comme avion de lutte anti-sous-marine au début de la guerre, puis comme avion de formation au bombardement. Des Bolingbroke de l’ARC ont également participé à la campagne des Aléoutiennes en Alaska afin de repousser l’invasion nipponne. Le Bolingbroke qui reprend vie au CWHM est reconstruit avec les restes de huit épaves retrouvées au Manitoba au milieu des années 1980.

Lorsqu’il sera complété, le Bolingbroke sera peint aux couleurs de l’Escadron 119 «City of Hamilton» de l’ARC. En 2022, ce sera le seul Bolingbroke au monde à pouvoir voler, soit juste à temps pour célébrer le cinquantième anniversaire du CWHM. L’héritage muséologique de Dennis Bradley, et de ses compères maintenant tous disparus, est inestimable et se poursuit donc. Heureusement, d’autres passionnés ont pris la relève pour assurer l’avenir du CWHM et de ses superbes mécaniques volantes. Nul doute que le bienveillant géant Dennis, du haut de ses nuages, a bien hâte de voir voler le Bolingbroke !

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