Presque huit ans après l’inacceptable annexion de la presqu’île de Crimée tout semble vouloir recommencer. Avec les forces armées qu’elle a massé à ses frontières terrestres avec l’Ukraine, et en y ajoutant ses aéronefs basés ça et là à proximité sans oublier les navires de guerre basés Mer Noire la Russie a de quoi envahir et annexer ce pays en quelques heures seulement. C’est pourquoi en coulisses les diplomaties occidentales s’activent pour éviter un conflit localisé qui pourrait dégénérer en guerre régionale. De son côté le Président des États-Unis Joe Biden a averti Moscou qu’en cas d’agression l’Amérique ne restera pas les bras croisés !

D’abord tordons le cou à une idée reçue encore largement présente en France et en Europe, et due en fait à une mauvaise compréhension de la situation : la Russie ne cherche nullement à envahir toute l’Ukraine ! Dans son rêve d’Anschluss le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine ne se soucie que des minorités russophones… et de leurs territoires. Le sous-sol du Donbass est réputé riche en charbon, une ressource minérale essentielle à l’économie russe.

Le surpuissant Mikoyan MiG-31 Foxhound russe demeure une référence dans la supériorité aérienne.

C’est donc bien autour de cette région, et plus particulièrement des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, que se massent les dizaines de milliers de soldats russes. Un récent rapport de l’OTAN faisait état de 120 à 150 000 personnels.
Ces deux territoires représentent respectivement 2.3 millions et 1.6 millions d’habitant. Et Moscou se présente en libérateur de ces peuples qu’elle juge opprimée par Kiev.
À ces artilleurs, fantassins, et troupes blindées il convient d’ajouter plusieurs dizaines d’avions de chasse et (sans doute) deux ou trois centaines d’hélicoptères de combat. Si ça ne ressemble pas aux prémices d’une guerre perso je ne vois pas ce que ça peut être !

Sur le papier donc la petite centaine de chasseurs et de chasseurs-bombardiers ukrainiens ne fait pas le poids. D’autant que les Russes connaissent parfaitement les forces et les faiblesses des Mikoyan MiG-29 Fulcrum, Sukhoi Su-24 Fencer, Su-25 Frogfoot, et Su-27 Flanker ukrainiens : c’est eux qui les ont fabriqué. Il en va de même des hélicoptères de combat alignés par Kiev. Les Mil Mi-8 Hip et Mi-24 Hind sont en effet de facture ex-soviétique/russe.
Pour Moscou la seule vraie inconnue pourrait être la capacité de renseignement par aéronefs sans pilote. Les drones ukrainiens sont globalement de facture américaine et turque. Cependant il est quasi assuré que les groupes terroristes séparatistes leur ont fourni des machines abattues.

Le Sukhoi Su-24 Fencer pourrait bien combattre dans les deux camps en cas de conflit.

En fait si depuis 2018 l’aviation russe a massivement repris ses exercices sur le thème des conflits de haute intensité c’est bien en prévision d’une telle opération. Même si Vladimir Poutine œuvrait alors avec l’idée que jamais Donald Trump n’oserait envoyer les forces américaines en soutien d’une Ukraine dont il n’avait, soyons très honnête, rien à faire la donne a changé avec la défaite électorale du populiste président républicain. Joe Biden lui ne semble pas vouloir se laisser faire, il en a prévenu son homologue russe.
Si Moscou attaque l’Ukraine et envahit le Donbass elle devra compter avec Washington DC en face d’elle.

Seule hic dans le dossier pour Joe Biden c’est bien l’Amérique elle-seule qui actuellement joue les va-t-en-guerre pour contre Vladimir Poutine. L’alliance Atlantique de son côté persiste à jouer la carte de la diplomatie. En fait son secrétaire général, Jans Stoltenberg en est plutôt forcé par l’Union Européenne. Et dans ce dossier elle est personnifiée par deux leaders : le Président de la République Emmanuel Macron et le chancelier Olaf Scholz. Français et Allemands ne veulent pas de cette guerre, comme ils ne veulent pas d’une annexion russe du Donbass. Donc ils jouent à fond leur partition diplomatique.
À ce niveau la réunion prévue demain entre les diplomaties américaines et russes s’annonce déjà décisive et sans doute un peu houleuse.

Le Sukhoi Su-34 Fullback est t-il vraiment taillé pour la guerre de haute intensité ? On pourrait rapidement le savoir.

Car le retour d’expérience de toutes ces manœuvres aériennes russes depuis près de quatre ans le montre : la Russie est revenue à un niveau très élevé dans la supériorité aérienne. Ses chasseurs Mikoyan MiG-31 Foxhound et Sukhoi Su-35 Flanker-E représentent une menace claire et concrète pour tout aéronef militaire ukrainien. Pour frapper des cibles au sol elle devrait engager, toujours si on se réfère au retex des quatre dernières années, des machines aussi diverses que les bombardiers Tupolev Tu-22M Backfire, les avions d’attaque Sukhoi Su-24 Fencer et Su-34 Fullback, et les hélicoptères de combat Kamov Ka-52 Hokum-B et Mil Mi-28 Havoc. Et à la différence de l’Ukraine la Russie possède ses propres AWACS, les quadriréacteurs Beriev A-50 Mainstay ainsi que des ravitailleurs en vol Ilyushin Il-78 Midas parfaitement adapté à une telle invasion.
Une bonne partie de ces appareils n’est pas connue des équipages ukrainiens.

Une fois sa supériorité aérienne confirmée la Russie serait la seule en capacité de déployer ses avions de transport, comme cet Ilyushin Il-76 Candid, sur le territoire du Donbass.

En cas de réponse atlantiste (et américaine) à une invasion du Donbass la Russie aura un autre atout dans sa manche : le climat. Ses forces sont parfaitement adaptés à la rudesse de l’hiver ukrainien. De son côté l’US Air Force se verrait obliger d’employer ses unités basées en Alaska, dans le Dakota du nord ou encore dans le Montana ; ce sont les seules vraiment spécialisées dans la guerre d’hiver. Et déshabiller l’Alaska pourrait s’avérer dangereux dans la défense de l’Amérique du Nord face à la menace grandissante de l’aviation… russe.

Aujourd’hui encore le Mikoyan MiG-29 Fulcrum demeure la cheville ouvrière de la chasse ukrainienne.

Vous l’aurez donc sans doute compris : même en essayant de clarifier la situation on comprend bien vite qu’elle demeure assez confuse. Pour mémoire la Russie de son côté parle toujours de simples manœuvres aux frontières avec l’Ukraine. Juste ce sont des exercices d’une ampleur inédite et d’une puissance de feu jamais vu !
Affaire donc à suivre.

Photos © ministères russes et ukrainiens de la défense.

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21 COMMENTAIRES

  1. Certains jours on peut voir sur Flyradar24 un E8 Joint stars et un RC-135 Rivet Joint de l’USAF patrouiller au dessus de l’est ukrainien à seulement 100/150 de la frontière russe.

  2. Les allemands ne veulent pas de guerre. La France perdrait beaucoup à se desaligner des allemands sur une politique de défense européenne.
    L’ampleur de la manœuvre Russe reste à déterminer.
    Il me semble que la réduction des dépenses militaires Russes ne pourra avoir lieu qu’une fois un glacis fermé par des frontières naturelles terrestres sera sécurisé. Géographiquement, cela va bien au delà de l’Ukraine, jusqu’au Danemark, à l’Allemagne, etc.
    Dans le cas où la réponse serait faible côté Européen, sitôt le dossier Ukrainien refermé, ceux sont les dossiers Baltes et Finlandais qui pourraient s’ouvrir.
    La France et l’Allemagne peuvent jouer la désescalade à condition de redevenir crédible sur le plan conventionnel. Sinon, ça ne mènera nulle part.
    Enfin, ce n’est qu’une opinion…

    • La Russie est un pays bien trop grand pour être défendu. Ne dit-on pas que la meilleur défense c’est l’attaque ? C’est ce que Poutine est entrain de faire.

      • Se défendre de quels adversaires en Europe? Quel pays voudrait attaquer la Russie… aucun .

        Comme toute dictature dans l histoire, il est important de se créer des ennemis à l extérieur pour contrôler sa population intérieure.
        De plus, mettre la main sur les ressources d un autre pays n est rien de moins qu un vol à l échelle d un état.
        Espérons que la diplomatie l emporte…. mais que le tsar russe mettra fin à ses velléités européenes rapidement.

  3. Bonjour!
    Merci pour cet article qui pose des question intéressantes!
    J’ai 2 questions :
    – quand vous dites que « l’US Air Force se verrait obliger d’employer ses unités basées en Alaska, dans le Dakota du nord ou encore dans le Montana ; ce sont les seules vraiment spécialisées dans la guerre d’hiver », ça change quoi pour un pilote que ce soit l’hiver?
    – A partir du moment où des troupes occidentales sont positionnées en Ukraine, un conflit haute intensité n’équivaudrait il pas pour la Russie à attaquer l’OTAN, donc à se précipiter vers un conflit inégal pour eux?

  4. Bonjour Arnaud

    Un article très intéressant et facile à appréhender comme l’ensemble de vos articles. Félicitations pour l’ensemble de votre travail.

    Bonne continuation

  5. Bonjour,
    a t-on le poids des 2 forces en présence en terme d’effectifs humain et matériel ?
    A peu près ?
    pour ce donner une idée !
    rapport 1/2 ? 1/3 ? 1/10 ?
    merci
    a bientôt

  6. Reste à voir si les USA seul veulent s’enliser dans un énième conflit aussi important face à une grande puissance militaire russe bien organisé …
    Tout laisse à montré que la Russie ne fait pas semblant, comme bien résumé dans l’article.
    Quand a l’Europe en médiation pas sur que cela serve a grand chose la Russie n’a pas envie de ce faire encerclé par l’OTAN et elle le fait savoir en montrant c’est muscles un peu partout !

  7. Le Canada pourrait facilement prendre la relève du secteur Alaska du NORAD. Du moins en terme de personnel au sol. En avion, je doute que le Canada soit en mesure de maintenir plus de 6 chasseurs déployé à Elmondorf.

    Notre flotte de CF-188 Hornet n’est que d’une petite soixantaine d’avions en état de vol. Disons que nous en avons maximum une vingtaine déployés dans nos zones d’alerte (QRA), cela en laisse bien peu pour les rotations (maintenances) et l’entraînement.

    Toutefois, en cas de conflit, je ne doute pas de la capacité du Canada à déployés un groupe brigade mécanisé, avec tout ce que cela implique (hélicoptères CH-146 Griffon, CH-147G Chinook, CC-130J-30 Hercule, CC-177 Globemaster III, CP-140 Aurora et CC-150 Polaris).

    • Ça m’a effleuré l’esprit. Une version terrestre du « norad » serait peut être improvisée temporairement pour soulager les Etats-Unis dans cette zone là.

      Sinon, Arnaud, ou autre, avez vous des informations quant à un potentiel matériel anti aérien fourni jusqu’ici par les alliés à l’Ukraine ? Les manchettes n’ont mentionné jusqu’à présent que de l’armement antichar.

      Or, si leur aviation est dépassée, comme vous leur dites si bien, leur salut aérien ne viendra que d’une assistance des alliés, ou bien, de moyens de défense anti aériens… Sont-ils vraiment en position de descendre du matériel russe, ou cela paraît-il inconcevable ?

      • Pour l’instant les seuls armements défensifs livrés par des pays occidentaux semblent être les missiles antichars Javelin fournis par Londres. La DCA ukrainienne repose donc encore uniquement sur du matériel ex-soviétique ou russe.

  8. il y aura pas d’invasion dans le dombass je pense si on s’éloigne de l’hystérie médiatique. le but de poutine est de forcer les américains (qui soyons honnête sont les vrais chefs de l’otan) à coucher sur papier et signer la promesse orale faite à l’époque par le secrétaire d’état baker à gorbatchev (voir ce papier : https://www.letemps.ch/opinions/lelargissement-lotan-une-promesse-violee) en leur foutant une trouille monstrueuse.
    en 2008 l’ossétie et l’abkhazie était le premier avertissement qu’on a refusé d’écouter. la crimée en réponse à la révolution colorée de maidan en 2014 constitue le second avertissement, pas écouté non plus.
    vient ensuite la crise des migrants à la frontière entre la biélorussie et la pologne qui est une réponse à la tentative de révolution de couleur en biélorussie. toujours pas…

    si invasion il y a personne lèvera le petit doigt pour l’ukraine pour éviter une 3eme guerre mondiale par jeux d’alliance (1914 bonjour…) et les sanctions ne leur feront que peux d’effet vu qu’ils sont auto suffisant pour nourrir tout le monde et construire à peu près tout dans le civil et la défense…

    en fait si on regarde bien. il y a pas de gentil ni de méchants, simplement des esprits rétrogrades qui enchaine bourde sur bourde et qui nous mène à la situation actuelle…

    • petit rajout sur la promesse de baker à gorbatchev. je me concentre sur la promesse en elle même. l’opinion évoqué par le rédacteur n’est que de la littérature et n’a pas grand chose à voire avec mon exposé

  9. Bonjour et merci pour cet article. Question que je me pose depuis quelques temps et qui reviens au vue des photos de l’article: les livrées en pixel art de certains chasseurs russes présentent-elles un intérêt autre qu’esthétique?

    • Bonjour, l’efficacité opérationnelle des livrées pixels n’a jamais été prouvée. Il semblerait cependant que ce soit surtout destiné à impressionner les pilotes adverses en combat aérien. Reste à savoir si cela sera probant face à la Russie. Perso j’en doute.

  10. Si la Russie à de quoi envahir le Donbass en quelques heures, quelles sont les forces américaines en Europe qui pourraient tenter de s’y opposer ? Aux dernières nouvelles (via Wikipedia) l’EUCOM a 70000 personnels en Europe, mais pas de détail sur leur répartition. Il est probable que seule une partie soit des combattants.
    Par ailleurs, les russes ont commencé à déployer des forces en Biélorussie en préparation d’un exercice commun prévu pour février 2022 (comme par hasard). De quoi menacer l’Ukraine sur sa frontière nord.
    http://www.opex360.com/2022/01/19/le-deploiement-des-forces-russes-en-bielorussie-est-probablement-plus-important-quannonce/

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