L’affaire dérange dans le camp républicain, à quelques semaines d’élections de mi-mandat qui s’annoncent d’ores et déjà dramatiques sur le plan politique. En janvier 2019 on apprenait que le quatrième porte-avions de la classe Gerald R. Ford allait être baptisé du nom de Doris Miller, un matelot afro-américain devenu un héros durant l’attaque japonaise contre Pearl Harbor. Et depuis le weekend dernier on sait, via la fuite d’un mémo officiel, que celui-ci pourrait finalement être débaptisé et prendre le nom du 47ème Président des États-Unis d’Amérique : Donald Trump. La colère monte outre-Atlantique, et pourrait coûter très cher au camp trumpien.
La polémique enfle aux USA.
D’abord Doris Miller est un héros de guerre, un vrai comme l’Amérique les adore. Lui le cuistot afro-américain, simple matelot, ayant servi sur un navire de guerre attaqué par les Japonais le 7 décembre 1941 qui a abattu à la mitrailleuse de DCA un avion ennemi. Il est le premier (afro-américain toujours) à recevoir la Navy Cross pour son action au combat. C’est l’amiral Nimitz qui le décorera. Il sera même un des visages du recrutement naval américain alors même que la ségrégation raciale était d’actualité outre-Atlantique. À 24 ans en novembre 1943 il meurt quand le porte-avions USS Liscome Bay à bord duquel il sert est torpillé dans le Pacifique.
Doris Miller a des descendants. Des neveux et nièces, des petits-neveux et petites-nièces qui n’ont de cesse de se battre pour faire reconnaître l’héritage de cet aïeul ô combien courageux. C’est le célèbre acteur Cuba Gooding Jr qui jouera son rôle dans le non moins célèbre film «Pearl Harbor». Romancé certes mais qui a le mérite de rappeler à l’Amérique ce héros.
Aussi quand en janvier 2019 la nouvelle tombe c’est la consécration. Doris Miller va donner son nom au quatrième porte-avions de la toute nouvelle classe Gerald R. Ford. Désormais plus personne n’ignorera l’existence du cuistot matelot mort à 24 ans. Vingt-trois ans après sa mort il avait déjà donné son nom à un navire de guerre américain, un destroyer d’escorte de classe Knox opérationnel pendant vingt ans entre 1971 et 1991 inclus. Mais là un porte-avions c’est autre chose, c’est l’image de l’Amérique dans le monde. Et pour de nombreux Afro-Américains c’était tout un symbole… aujourd’hui évaporé.
Le CVN-81, le numéro de coque de l’USS Doris Miller, devrait être lancé en 2034 avec deux ans de retard tandis que les premiers travaux d’assemblage de ses éléments doivent débuter dans quelques semaines. Sauf que selon un mémo du Pentagone qui a fuité dans la presse américaine le nom du héros de Pearl Harbor n’est plus du tout d’actualité. Désormais il est question au sein de l’US Secretary of War que le CVN-81 soit baptisé USS Donald Trump.
Qu’un Président des États-Unis d’Amérique donne son nom à un porte-avions n’a rien d’exceptionnel, c’est même plutôt une tradition. Que cela se fasse alors que le dit Président des États-Unis d’Amérique est encore en activité et n’a même pas encore atteint la moitié de son mandat c’est là par contre totalement inédit. Et outre-Atlantique ça ne passe pas, mais alors pas du tout.
En novembre prochain le Congrès va connaître les mid-terms, autrement dit les élections de mi-mandat qui doivent renouveler une grosse partie des représentants (l’équivalent américain de nos députés français) et des sénateurs. Plus quelques autres échelons électoraux… des mid-terms qui d’ores et déjà s’annoncent catastrophiques pour les Républicains. Et depuis trois quatre jours le mémo du Pentagone autour du CVN-81 est devenu un argument politique démocrate pour attaquer la majorité trumpienne. Des élus républicains ont par ailleurs annoncé qu’ils allaient jeter l’éponge, dégoûtés par la décision de ne plus baptiser le porte-avions du nom de Doris Miller. Républicains oui trumpistes non ! Et la base électorale trumpiste justement dans tout ça ? Elle exulte ! Elle n’avait jamais accepté qu’un citoyen afro-américain se voit honoré de la sorte. Les rednecks qui ont largement soutenu le 47ème Président des États-Unis d’Amérique préfèrent nettement un USS Donald Trump à un USS Doris Miller. Racistes eux ? Bien sûr que oui et là-bas aussi ils ne s’en cachent même plus…
L’US Navy craint de son côté que cette affaire ne vienne réduire encore la part des jeunes Afro-Américains qui la rejoignent chaque année. Et ce à tous les niveaux, du simple matelot comme le héros de Pearl Harbor jusqu’aux officiers et notamment aux élèves pilotes de chasse.
Le dernier espoir c’est justement que le Congrès puisse, après les élections, faire infléchir le Pentagone.
Affaire à suivre.
Photo © Wikimédia Commons
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