Le moins que l’on puisse dire c’est que le processus de remplacement des vénérables CF-188 Hornet de l’Aviation royale canadienne (ARC) n’est pas un long fleuve tranquille. Avec le Saab Gripen suédois en embuscade, on pourrait même parler d’une véritable saga. Pourtant tout semblait ficelé en 2023 lors de l’annonce du choix du Lockheed F-35A Lightning II comme futur avion de combat canadien. Depuis, la réélection de Trump en 2024 est venue tout chambouler. La longue amitié canado-américaine est dorénavant chose du passé et le lien de confiance du Canada à l’égard des États-Unis est définitivement rompu.
Dès son élection comme Premier ministre du Canada, Mark Carney a remis en question l’achat de l’ensemble des 88 exemplaires du F-35 initialement prévus pour l’ARC, avec toile de fond une guerre tarifaire tout azimut lancée par l’actuel locataire de la Maison blanche (également démolie en partie). Mark Carney a depuis clairement indiqué son intention d’approfondir des alliances commerciales et militaires avec des alliés davantage fiables, notamment avec les pays européens. Aussi, le gouvernement Carney prend les mesures nécessaires pour favoriser le développement de l’industrie militaire canadienne afin de réduire substantiellement les importations d’armement américain.
Habitués à travailler étroitement avec leurs collègues américains dans le cadre du NORAD et de l’OTAN, les militaires canadiens doivent s’adapter tant bien que mal à cette nouvelle réalité, non sans une certaine réticence de certains. Pour preuve, l’annonce récente du choix du Saab GlobalEye ne fait pas l’unanimité. Les spécialiste de l’ARC soulignent certains défauts de cette plateforme, en comparaison avec le Boeing E-7 Wedgetail qui était initialement leur préféré. L’ARC souhaite avoir un avion de détection doté d’une capacité radar à 360 degrés et qui peut être ravitaillé en vol. Sur ce dernier point, l’immensité du territoire arctique canadien leur donne raison, malgré la très grande autonomie du Bombardier Global 6500. Le GlobalEye offre actuellement une couverture radar de 300 degrés, avec des angles morts à l’avant et à l’arrière de l’appareil. Saab et Bombardier se sont engagés à satisfaire les militaires canadiens avec l’ajout de radars additionnels avant et arrière, et à doter l’appareil d’une perche de ravitaillement en vol compatible avec les CC-330 Husky MRTT. Un GlobalEye 2.0 en quelque sorte qui sera fabriqué au Canada et disponible à l’export.
Mais revenons au F-35 qui était le choix préféré des militaires canadiens attirés par les attributs uniques de cet avion furtif de cinquième génération. À date, le Canada s’est commis financièrement pour l’achat d’une trentaine d’appareils dont les premiers seront livrés cette année pour débuter la formation des pilotes canadiens aux États-Unis. La décision quant à l’achat de la soixantaine d’appareils additionnels est encore suspendue et fait sans doute partie des leviers de pression dans le cadre des négociations commerciales assez pénibles avec les États-Unis. La menace du Canada d’acquérir des appareils Saab Gripen pour compléter sa flotte d’avions de combat irrite grandement l’administration Trump qui ne cesse de se plaindre de l’insuffisance des dépenses militaires canadiennes.
Or, il y a un nouveau rebondissement dans ce qu’il convient d’appeler « l’affaire des F-35 au Canada ». La société publique canadienne de radiodiffusion rapporte que des sources crédibles au gouvernement indiquent que le nombre de nouveaux avions de combat pour l’ARC pourrait être de l’ordre de 140 appareils, plutôt que les 88 F-35 initialement prévus. Ce chiffre représenterait environ le même nombre de CF-188 achetés par le Canada durant les années 1980, soit 138. Les chiffres varient, mais en gros on parle d’une flotte mixte équivalente d’avions F-35 et Gripen. Cela présente le quadruple avantage de satisfaire les militaires canadiens entichés du F-35, de tenter d’amadouer l’administration Trump, d’implanter une chaîne de production du Gripen au Canada et de contribuer à l’atteinte de la cible de 5 % du PIB en dépenses militaires adoptée par les alliés de l’OTAN. Aussi, le Gripen étant un avion rustique de génération 4,5 particulièrement bien adapté au milieu nordique et beaucoup moins onéreux à exploiter que le F-35, il deviendrait la cheville ouvrière de la police du ciel dans le nord canadien. Ainsi, le F-35 serait surtout utilisé pour les missions qui requièrent véritablement ses capacités particulières.

Le gouvernement Carney voit toutefois plus loin. Le Canada et Saab continuent de peaufiner un plan d’affaires pour fabriquer des chasseurs Gripen au Canada, tant pour les besoins de l’ARC que pour des clients à l’export, notamment l’Ukraine. Saab propose également de partager les codes sources du Gripen avec le Canada et d’implanter un centre de données souverain à Montréal. Cela permettrait d’empêcher que les informations critiques d’exploitation du Gripen ne tombent aux mains des Américains, alors que le données de vol et de mission de tous les F-35 en usage dans le monde sont stockées dans un centre Lockheed Martin à Fort Worth, au Texas. Le F-35 collecte une foule de renseignements, notamment des trajectoires de vol, des profils de mission, des données de communication, des images vidéo, des signatures électroniques, l’emplacement des radars amis et ennemis ainsi que des détails potentiels sur les tactiques, les techniques et les procédures d’un pays allié. Or, le gouvernement Carney priorise également l’établissement d’une souveraineté numérique du Canada, tant sur le plan militaire que civil.
Saab souhaite également associer le Canada au développement de sa prochaine génération d’avions de chasse qui va intégrer une futivité accrue, recourir à des niveaux supérieurs d’intelligence artificielle et travailler en collaboration avec des « Wingman » autonomes. Contrairement au programme « Joint Strike Fighter » qui a donné naissance au F-35 et dont le Canada était l’un des pays partenaires, le gouvernement canadien lorgne plutôt du côté européen cette fois-ci. Outre le programme F-47 américain dirigé par Boeing, les principaux projets des pays de l’OTAN sont le programme surnommé GCAP (Global Combat Air Program), qui regroupe le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. L’Allemagne, la France et l’Espagne participent de leur côté au programme SCAF (Système de combat aérien du futur), qui vit actuellement une sérieuse période de turbulence. Selon certaines sources au fait du dossier, la préférence des militaires canadiens en matière d’appareils de sixième génération serait de se joindre au programme GCAP.
Bref, la lubie de Trump de faire du Canada le 51ème État américain a plutôt réveillé un pays au vaste potentiel à entreprendre une démarche de création d’une alliance avec d’autres puissances moyennes afin de faire face aux visées hégémoniques des États-Unis et de la Chine. Le Canada et l’Europe disposent déjà d’un accord commercial de libre échange que les deux partenaires auraient avantage à exploiter davantage. Aussi, Mark Carney continue à tisser davantage de liens avec l’Europe si bien que certains, semi-sérieux, suggèrent que le Canada se joigne à l’Union européenne ! Cela n’est pas près de se produire, mais il est clair que sur le plan de l’industrie militaire, le Canada tourne graduellement le dos aux États-Unis pour s’associer au complexe militaro-industriel européen.
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