Les 40 ans du bombardier français Dassault Mirage IVP.

C’est l’histoire d’un avion français très réussi bricolé afin de remédier à la non sélection d’un autre avion français très réussi. Le 1er mai 1986 l’Escadron de Bombardement 1/91 Gascogne est la première unité de l’Armée de l’Air à engager le tout nouveau Mirage IVP, la version modernisée du bombardier stratégique Mirage IVA alors en service depuis près de vingt-deux ans. Désormais la bombe atomique AN22 laissera la place au missile nucléaire ASMP. L’avion va même connaître une fin de carrière comme… espion du ciel !

Toujours par deux ils vont…

Le Mirage IV c’est le bombardier nucléaire français ! Symbole de la volonté d’indépendance du général De Gaulle les Mirage IVA ont permis de dissuader nos ennemis d’attaquer l’Hexagone. Malheureusement pour lui cet avion a vieilli plus vite que ne l’auraient voulu les barons gaullistes. Eux le voyaient bien continuer de porter ses bombes atomiques AN11, AN21, et enfin AN22 le plus longtemps possible. Trop longtemps peut-être.

En mai 1981 quand François Mitterrand arrive à l’Élysée il hérite de plusieurs dossiers sensibles en matière de défense, dont le vieillissement du Mirage IVA et de la doctrine d’arme nucléaire aéroportée. Son prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, a refusé d’engager l’Armée de l’Air dans le programme du Super Mirage 4000 lui préférant le seul Mirage 2000. Ce dernier est perçu par les militaires français comme trop petit pour succéder au Mirage IVA. Il est urgent pour le nouveau Président de la République de trancher. En accord avec l’avionneur clodoaldien il décide en juillet 1984 que dix-huit Mirage IVA seront modifiés selon un nouveau standard appelé Mirage IVP, P pour Pénétration. L’armement de l’avion demeure nucléaire, ce sera le missile ASMP, pour Air Sol Moyenne Portée. Conçu à partir de 1979 ce missile fait appel à la technologie du statoréacteur (tout comme les vieux prototypes Leduc) et dispose d’une charge offensive de 300 kilotonnes.
Ironie de l’Histoire l’ASMP avait été pensé initialement pour le Super Mirage 4000.

Le jeudi 1er mai 1986, jour férié de la Fête du Travail, l’Escadron de Bombardement 1/91 Gascogne met en service les six premiers Mirage IVP. L’avion prend l’alerte nucléaire depuis son nid de la Base Aérienne 118 de Mont-de-Marsan. L’ennemi est alors à chercher à l’est, du côté de la RDA et de la Tchécoslovaquie mais surtout de l’Union Soviétique. S’il veut pouvoir tirer son missile ASMP contre une position ennemie l’équipage du Mirage IVP sait qu’il devra faire appel à celui d’un des tous nouveaux Boeing C-135FR, les avions-citernes C-135F récemment modernisés et remotorisés. C-135FR et Mirage IVP sont appelés à être le binôme nucléaire français des années à venir. Fin 1987 l’Armée de l’Air dispose de sa pleine dotation du nouveau bombardier stratégique. L’année suivante la bombe AN22 est officiellement retiré du service au profit de l’ASMP.

Décollage avec assistance JATO !

On croit alors que la mission nucléaire sera pérenne sur le Mirage IVP. C’est compter sans l’Histoire. Et celle-ci se joue à Berlin dans la soirée du jeudi 9 novembre 1989. Le Mur tombe. Les Allemands de l’est traversent et rejoignent l’ouest sans encombre. La guerre froide est finie. En moins d’un an et demi tous les régimes marxistes placés sous le joug de Moscou s’effondrent. Même l’URSS ne résiste pas à ce vent de liberté. La menace nucléaire est retombée comme un soufflé trop cuit.
François Mitterrand, encore lui, comprend qu’il ne faut pas désarmer. Face à celles et ceux qui lui intiment l’ordre de dissoudre notre arsenal nucléaire il fait le strict minimum : la composante terrestre. Le vieux président socialiste sait que la dissuasion passe avant tout par les sous-marins et les bombardiers. Pas gaulliste tonton mais fichtrement observateur et connaisseur du monde. Bien conseillé il engage la seconde vie du Mirage IVP : l’avion deviendra un espion du ciel. Dans le même temps il demande à Dassault Aviation de réfléchir à l’après Mirage IVP. Et cela ne passera pas par une troisième génération du Mirage IV mais bien par un nouvel avion !

Un avion a l’esthétique unique…

Bombardier nucléaire devenu avion de reconnaissance stratégique ? Oui c’est exactement ça. C’est la nacelle de reconnaissance CT-52, placé là où normalement l’ASMP s’insère, qui fait de lui un avion espion. Il mènera des missions au-dessus de l’Irak baasiste avant, pendant, et après l’engagement d’une force internationale visant à libérer le Koweït souverain. La France dispose alors d’un avion de reconnaissance de très haut niveau.
Le 31 juillet 1996, après à peine dix ans de carrière le Mirage IVP quitte la fonction de dissuasion nucléaire. Encore une ironie de l’Histoire c’est une Mirage 2000 qui le remplace, celui là même que les militaires avaient refusé en 1982.  Dérivé du Mirage 2000B d’entraînement le Mirage 2000N a été entièrement pensé comme successeur du Mirage IVP et donc comme plateforme d’emport et de tir du missile ASMP.

Désormais c’est l’Escadron de Reconnaissance Stratégique 1/91 Gascogne qui met en œuvre les derniers Mirage IVP. Pour la première fois dans l’histoire militaire française un Mirage est opérationnel sans le moindre armement. Il le restera jusqu’à son retrait du service à l’été 2005, sans qu’aucun remplaçant ne lui soit trouvé. Comme espion du ciel le Mirage IVP s’est même payé le luxe de voler pour le compte… de l’Organisation des Nations Unies. En Irak l’ONU lui demande en 2003 de trouver les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Le vieux biréacteur français fait chou blanc, et pour cause. L’Amérique et la Grande Bretagne envahissent quelques semaines plus tard le pays et déstabilisent la région pour au moins quinze ans. L’œil CT-52 a renseigné la France en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, ou encore en Afghanistan. Et sans doute aussi un peu au-dessus de l’ex-URSS.

Une leçon d’élégance aéronautique, une des plus belles réussite (à mon avis) de Dassault.

Aujourd’hui le Mirage 2000N ne vole plus. Il a été remplacé par le Rafale B. Quarante ans après le Mirage IVP reste pourtant la référence française en terme de bombardement nucléaire, malgré une carrière finalement assez courte.

Photos © Armée de l’Air et de l’Espace et Imperial War Museum


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Arnaud
Passionné d'aviation tant civile que militaire depuis ma plus tendre enfance, j'essaye sans arrêt de me confronter à de nouveaux défis afin d'accroitre mes connaissances dans ce domaine. Grand amateur de coups de gueules, de bonnes bouffes, et de soirées entre amis.
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Commentaires

5 réponses

  1. Bonjour à tous,
    Merci Arnaud pour cet article qui me rappelle quelques souvenirs, appellé d’octobre 1987 au Germas 15/096 de Bordeaux-Mérignac, cette unité avait pour tâche la maintenance des avions FAS, donc des Mirage IV mais aussi des Mirage IIIB du C.I.F.A.S. voisin. Cette unité avait encore, je crois des IV A.
    Le taux de disponibilité était le mantra des officiers.
    Lorsque des satellites soviétiques passaient en dessus de la base, un telex nous avertissait, il fallait rentrer les Mirage IV dans un hangar … Comme si ces avions n’avaient pas été déjà photographiés sous tous les rivets…
    Une nuit, j’avais assisté au décollage d’un Mirage IV avec JATO, un sacré spectacle.

  2. « C’est l’histoire d’un avion français très réussi bricolé afin de remédier »
    @Arnaud, je pense que les ingénieurs et techniciens de Dassault qui ont travaillé sur le Mirage IVP n’apprécieraient pas le terme « bricolé », d’abord je pense que ce n’est pas le genre de la maison et surtout il s’agissait là du vecteur aérien de la dissuasion nucléaire française.

    1. Je sais que ça peut piquer comme expression James mais avoues qu’un avion vieux de 20 ans modifié pour remplacer son théorique remplaçant, ça ressemble furieusement à du bricolage. Mais si celui-ci est estampillé Dassault. Non ?

      1. Un bricolage est temporaire, c’est incompatible avec la dissuasion nucléaire.
        Le Mirage IV n’avait pas beaucoup évolué à l’extérieur mais ses équipements, notamment son électronique a dû évoluer pour être compatible avec l’ASMP, un peu comme les derniers F-15 qui ont une base de F-15D, plus de 20 ans d’écart.

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