C’est un combat de titans qui était dans les tuyaux depuis maintenant plusieurs mois. En l’espace de 48 heures le Bundeswehr a officiellement reçu les candidatures des deux hélicoptères militaires lourds Boeing CH-47F Chinook et Sikorsky CH-53K King Stallion. Les deux industriels américains ont prévu d’intégrer l’industrie aéronautique allemande au programme, mais Boeing a peu détaillé de son côté cet aspect du programme. Outre-Rhin il est nommé STH, pour Schwerer Transporthubschrauber.

La succession des actuels Sikorsky CH-53G Sea Stallion est désormais devenue une priorité pour les généraux de la Luftwaffe autant que pour les décideurs politiques allemands. Il faut dire que le niveau d’immobilisation de ces géants, les plus gros hélicoptères militaires en service dans un pays d’Europe occidentale, est devenu effrayant. Un rapport du Bundestag, le parlement allemand, précise que seuls 18 à 22% des hélicoptères étaient réellement opérationnels entre août et novembre 2019. Et aucun n’était déployé en opération extérieure.
En Allemagne les CH-53G Sea Stallion de la Luftwaffe sont de véritables bonnes à tout faire. Transporter des troupes autant que servir au profit des populations civiles lors de catastrophes naturelles sont dans leurs cordes. Autant dire qu’ils sont primordiaux à la défense du pays.

C’est pourquoi le programme STH est si important. Et depuis mars 2019 et son lancement officiel on ne peut pas dire que les prétendants se soient bousculés aux portillons. Bon en même temps outre Boeing et Sikorsky personne ne peut participer. Les constructeurs européens Airbus Helicopters et Leonardo ne proposent aucune machine susceptible de permettre la digne succession du CH-53G Sea Stallion. Les constructeurs russes Kazan Helicopters et Mil de leurs côtés, avec respectivement le Mi-38T et le Mi-26T2V, en sont exclus pour d’évidentes raisons diplomatiques et politiques.
La compétition se joue donc entre d’un côté du ring le Boeing CH-47F (ER) Chinook et de l’autre le Sikorsky CH-53K King Stallion. Passons un peu en revue les qualités et les défauts des uns et des autres.

Et commençons donc par ce Boeing CH-47F (ER) Chinook.
Il s’agit de la version export du CH-47F Block 2 récemment acquis par l’US Army et qui doit entrer en service aux États-Unis entre le second semestre 2020 et le premier semestre 2021. Par rapport aux versions précédentes ce CH-47F (ER) Chinook dispose d’améliorations issues du MH-47G en service dans les forces spéciales américaines depuis 2011. Il dispose notamment d’une chaine de communication encryptée totalement revue et corrigée, d’un radar de suivi de terrain de nouvelle génération, et d’une perche de ravitaillement en vol fixe de série. Surtout ce CH-47F (ER) dispose d’une autonomie accrue de l’ordre de 15 à 18% par rapport aux CH-47F standards. ER signifie d’ailleurs Extended Range. Actuellement aucun pays n’en possède même si des négociations existent depuis un an et demi entre Washington et Londres à son sujet, et que la potentialité de sa vente à la France a aussi été récemment avancée.

Le second prétendant est donc ce Sikorsky CH-53K King Stallion.
Il s’agit là d’un appareil entièrement nouveau. Lointain dérivé du CH-53E Super Stallion il porte la marque de fabrique de Lockheed-Martin, la maison-mère de l’hélicoptériste. Jusque dans son principal défaut , des retards qui s’accumulent ! Car oui comme c’est un appareil conçu de zéro il est bardé d’électronique et d’avancées technologiques. Sa signature radar par exemple est fortement dégradée par rapport à ses prédécesseurs. Sans être furtif, il est beaucoup plus discret. Et la signature acoustique est également réduite dessus. Forcément tout cela se paye au prix de retards de développement et donc d’entrée en service. Pourtant malgré cela l’US Marines Corps possède déjà un exemplaire, utilisé cependant uniquement pour des essais. Et l’opération de séduction entre ce nouvel hélicoptère et l’Allemagne a débuté il y a déjà plusieurs mois. Va t-elle porter ses fruits ? Ce n’est pas impossible.

Car si Boeing n’a (pour l’instant) annoncé aucun partenariat avec des entreprises allemandes il en est tout autre de Lockheed-Martin. De son côté ce géant a insisté sur le fait que la proposition de Sikorsky comptait une nette participation allemande dont le motoriste MTU (qui pourrait assurer l’assemblage sous licence locale des turbines General Electric GE38-1B d’une puissance unitaire de 7500 chevaux) ou encore l’armurier Rheinmetall. Ce dernier serait même le principal sous-traitant de l’hélicoptériste américain. Au total dix entreprises allemandes sont associées sur le programme du CH-53K King Stallion. Rheinmetall travaille entre autre sur l’interropérabilité entre cet hélicoptère et l’avion-cargo européen Airbus DS A400M Atlas en service dans la Luftwaffe, notamment l’utilisation de systèmes de palettes de fret identiques. L’industriel allemand assure également l’armement défensif de l’hélicoptère américain. Évidemment de son côté Lockheed-Martin insiste sur le fait que le CH-53K King Stallion peut parfaitement se ravitailler sur ses KC-130J Super Hercules, en service aux États-Unis mais également en France.
Après très honnêtement le Boeing CH-47F (ER) Chinook possède la même capacité à se ravitailler en vol depuis un KC-130J Super Hercules. Ce que Lockheed-Martin n’a bien sûr pas mentionné.

Quarante-quatre à soixante hélicoptères sont donc en jeu dans le cadre du programme Schwerer Transporthubschrauber. Autant dire que la partie va être âpre. Et que les coups bas existeront et pleuvront sans doute. La décision finale allemande ne sera pas connue avant au plus tôt la fin 2020 et vraisemblablement le début de l’année prochaine.
On remarquera que Boeing a choisi déjà d’afficher les couleurs allemandes sur son hélicoptère de démonstration. Autoréalisation ou autosuggestion le résultat est tout de même bluffant. On pourrait y croire. Cependant n’oublions pas que la dernière fois que l’Allemagne s’est intéressée au Chinook elle l’a rejeté. Nous étions alors en 1966 et il s’agissait du CH-47A. Et en face c’était déjà Sikorsky et son gros hélicoptère. Celui-là même qu’il s’agit désormais de remplacer.

Photo © Boeing Company.

 

 

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5 COMMENTAIRES

  1. Peu importe que ce soit l’un ou l’autre qui l’emporte, mais je vois une Allemagne qui se bouge, qui est pragmatique et qui pourtant ne fait pas d’opérations exterieures. ………….
    Nous on est partout, à la merci des Américains pour notre logistique, les satellites, à demander de l’aide aux Anglais avec leurs Chinooks aux Danois etc, etc.
    Donc, il va falloir que notre ministère des Armées se penche sérieusement sur la question. On attends quoi ? Qu’Airbus nous sorte un clone du Chinook du chapeau ? Soyons pragmatique une fois pour toutes. Arrêtons nos tergiversations franco française et attaquons nous aux vrais problèmes avec de vrais solutions qui existent déjà. Point.

    • Une Allemagne qui se bouge? il fallait oser…. D’ailleurs vous invalidez juste après votre propre phrase. L’Allemagne n’est RIEN sur le plan militaire. Elle compte sur sa voisine, qu’elle essaye d’arnaquer dans les futurs marchés mili…

  2. Mon propos est seulement de dire que l’Allemagne qui est pas ou très peu engagée dans des Opex, va se doter d’hélicoptères de grandes capacités. Et que nous qui sommes partout surtout avec Barkane, ne prenons pas les décisions pour l’achat des mêmes appareils. Je n’ai pas à juger des capacités militaires de l’Allemagne, je ne suis pas chef d’état major. De toute façon, il va bien falloir que l’on se débrouille tout seul là-bas, car le reste de l’Europe ne nous viendra pas en aide. Donc il faudra agir vite si l’on veut continuer à faire des Opex, ou alors on se retire, avec tous les dangers que cela représente.

  3. Bonjour à tous. Voilà un moment que je ne suis pas venu commenter, et je salue Arnaud pour un article factuel et sans prise de position 😉
    La question, ou plutôt la réflexion: il est bien dommage que la France, en manque bien connu d’hélicoptères lourds, ne se soit pas associée à ce programme d’acquisition.
    Plus ça va plus nous ratons le coche. Chinnok anglais et Merlin Danois nous sont pourtant très utiles. Et quand on fait des exercices de grande ampleur nous demandons à nos cammarades espagnols d’apporter des Chinook. Je ne vous l’apprends pas mais nous avons un réel besoin en la matière.
    Alors ok les situations économiques entre France et Allemagne sont assez différentes, mais quand même…

  4. Entièrement d’accord avec toi Jolindien Je ne fais que le répéter à longueur d’année quand notre bon Arnaud nous sort d’excellents articles sur le sujet.
    Mais bon, nous le petit peuple, on voit ce qui se passe et on analyse les choses logiquement.
    Aparement, nos édiles qui ont fait l’ENA ne voient pas les choses par le même bout de la lorgnette………

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