Les ailes de Pohjola : au cœur de la chasse finlandaise

À travers la lecture des mémoires de guerre d’Eino Luukkanen, replongez dans l’une des périodes les plus fascinantes de l’histoire de l’aviation militaire. Une époque où la petite Finlande résista au mastodonte soviétique, suscitant la sympathie d’une bonne partie de l’Europe, avant que le jeu des alliances et les nécessités militaires ne rapprochent Helsinki de Berlin, faisant des Finlandais les adversaires de ceux qui avaient initialement soutenu leur cause.

Pour ceux qui connaissent moins bien cette partie de la Seconde Guerre mondiale, rappelons que la Finlande a connu un parcours singulier entre 1939 et 1945. D’abord agressée par l’URSS lors de la guerre d’Hiver (1939-1940), elle reprend les armes aux côtés de l’Allemagne en 1941 lors de la guerre de Continuation, avant de se retourner contre son ancien partenaire allemand en 1944 durant la guerre de Laponie. Trois conflits qui restent aujourd’hui relativement méconnus, souvent éclipsés par les gigantesques affrontements du front de l’Est et de l’Europe occidentale.

Vous suivrez donc l’as finlandais, crédité de 51 victoires aériennes (57 selon certaines sources), depuis ses premiers vols et ses affectations en temps de paix, rapidement suivis par ses premières missions de guerre aux commandes d’un Fokker D.XXI durant la guerre d’Hiver. L’ambiance et le ressenti d’un pilote sont particulièrement bien retranscrits. La période de relative accalmie en Finlande, alors que le reste de l’Europe est toujours en guerre, ne vient pas pour autant rompre la tension du récit. Au contraire, la description de l’environnement laisse progressivement entrevoir une reprise des hostilités. Même les vols de convoyage des Brewster Buffalo, acheminés en caisses depuis les États-Unis jusqu’en Suède,  sont particulièrement intéressants à mon yeux.

Une scène de vie autour de ce Fokker bien souvent décrite dans l’ouvrage.

La majorité des récits qui suivent concerne la montée en grade et en expérience de notre protagoniste, avec la reprise des hostilités face aux Soviétiques et une nouvelle guerre qui débute aux commandes de Buffalo flambant neufs du Lentolaivue Lv 24 (escadron de chasse). Mais la guerre de Continuation finit par se figer, notamment en Carélie orientale et sur l’isthme de Carélie, aux portes de Leningrad. Cela ne signifie pas pour autant que le récit ralentit. Cette nouvelle phase du conflit possède simplement une autre ambiance. Celle des terrains avancés, de la vie en quasi-autarcie et d’un quotidien rythmé par les journées de combat, les alertes et les missions d’escorte. Le tout sans que cette guerre ne semble remettre totalement en cause certaines habitudes de vie finlandaises car les journées sont ainsi ponctuées de séances de sauna et de bains froids dans les nombreux lacs qui entourent bien souvent les terrains de déploiement des chasseurs.

Son passage à la tête du Lentolaivue Lv 30 (escadron de reconnaissance)  nous rappelle également l’extraordinaire débrouillardise des Finlandais, notamment lorsqu’il s’agit de remettre en état et de faire voler des appareils capturés aux Soviétiques, à l’image du mythique Polikarpov I-153. Enfin, la promotion de Luukkanen à la tête de l’une des plus prestigieuses unités de chasse finlandaises, le Lentolaivue 34, constitue véritablement l’apothéose du récit. Vous pourrez alors vous plonger dans les combats aux commandes du flamboyant Messerschmitt Bf 109G, un appareil que le protagoniste est allé lui-même chercher en Allemagne, traversant pour cela une Europe déjà largement plongée dans la guerre, de la Bavière à la Finlande en passant par la Tchécoslovaquie et la Pologne.

Le Buffalo, fidèle compagnon de Luukkanen durant une bonne partie de la guerre de continuation face aux soviétiques.

La fin des combats, aussi brutale que l’entrée en guerre de 1939, vient finalement mettre un terme à ce récit. Et c’est peut-être là que réside l’un de mes petits regrets. Je reste un peu sur sa faim. Que devient notre protagoniste après tout cela ? Militaire de carrière, Luukkanen a encore une vie derrière lui, mais nous n’avons droit qu’à quelques pages consacrées à l’immédiat après-guerre. Difficile de ne pas avoir envie d’en savoir davantage sur ce que deviennent le pilote et l’homme dans les années qui suivent.

Pour les passionnés d’aviation, vous trouverez évidemment votre compte dans cet ouvrage. Les descriptions des appareils et des combats sont suffisamment précises, sans jamais tomber dans une technicité excessive, pour permettre de se représenter les affrontements à travers les yeux de Luukkanen. Vous retrouverez ainsi quelques machines devenues légendaires, du Fokker D.XXI au Messerschmitt Bf 109G, en passant bien sûr par le mythique Brewster Buffalo. Face à eux se dressent des adversaires tout aussi populaires auprès des passionnés dont les Yakovlev, Lavotchkine, Polikarpov, mais aussi Bell Airacobra, Spitfire et Curtiss P-40 (et pleins d’autres). Un véritable catalogue de la chasse de cette période, avec des appareils que l’on a parfois davantage l’habitude de voir évoluer sur d’autres fronts. Malgré cette richesse aéronautique, ne soyez toutefois pas déçus, vous autres passionnés, de ne pas croiser au fil des pages les Fiat G.50, Morane-Saulnier MS.406 ou Curtiss H-75A. Notre protagoniste n’a fait que côtoyer certains de ces appareils, sans pour autant les évoquer systématiquement dans son récit.

Si vous aimez les récits d’aventure, vous serez tout autant séduits par les innombrables descriptions des milliers de kilomètres parcourus à travers des paysages aussi magnifiques que dangereux. Les déplacements entre les bases, les conditions météorologiques, les terrains parfois rudimentaires et les particularités de la vie dans le Grand Nord apportent une dimension supplémentaire au récit. On ne lit pas seulement les mémoires d’un pilote de chasse : on voyage aussi dans une Finlande que l’on connaît finalement assez peu.

L’arrivée des Messerschmitt équilibra un temps le rapport de force, notre protagoniste remportera plusieurs victoires à ses commandes.

Enfin, personnellement mordu d’histoire, peut-être autant que passionné d’aviation, j’ai retrouvé dans ce récit l’ambiance si particulière des années 1930 et du début des années 1940 que j’avais pu approché par d’autres biais ou ouvrages. Le sujet est particulièrement intéressant car la Finlande, et notamment ses pilotes, a d’abord remarquablement résisté à l’invasion soviétique de l’hiver 1939, et cela avec un matériel qui, sans être totalement dépassé, n’avait déjà plus grand-chose d’exceptionnel. Malgré le réarmement entrepris durant la période de relative accalmie séparant la guerre d’Hiver de la guerre de Continuation, ces mêmes pilotes ont ensuite dû combattre presque systématiquement en infériorité numérique. Pire encore, ils ont dû composer avec un matériel dont la qualité relative diminuait de mois en mois face à l’arrivée de nouvelles générations de chasseurs et de bombardiers soviétiques.

Gardez enfin à l’esprit que les éditions Blueman nous proposent ici une traduction de la troisième version des mémoires de guerre écrites par l’as finlandais lui-même, c’est à dire un ouvrage daté de 1956. Pour autant, l’auteur ne tombe ni dans un patriotisme nauséabond, ni dans un anticommunisme systématique ou une quelconque glorification de l’allié de « circonstance » allemand. C’est avant tout le récit d’un pilote, avec son regard, ses expériences et ses souvenirs. Un ouvrage qui pourra rappeler à certains d’entre vous d’autres grands classiques du genre comme « Jusqu’au bout sur nos Messerschmitt » d’Adolf Galland, ou, bien sûr, pour beaucoup d’entre nous, notre première approche de l’aviation militaire avec « Le Grand Cirque » de Pierre Clostermann (merci papa de me l’avoir mis dans les mains quand j’étais gamin !).

Alors, si vous avez un billet de 20 euros dans la poche ou un anniversaire qui approche (ça rime), je ne peux que vous conseiller ce « nouveau » récit de 374 pages publié aux éditions Blueman. L’éditeur semble d’ailleurs bien parti pour poursuivre sur la lancée de son précédent ouvrage traduisant le journal du pilote David Crook pilote au sein du 609 squadron de la Royal Air Force engager dans la très connu bataille d’Angleterre.  Un futur coup de cœur lecture en perspective ?


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Loïc
Passionné d’aéronautique et d’histoire depuis toujours, je m’intéresse aussi bien aux grandes machines qu’aux appareils plus méconnus qui ont parfois laissé une empreinte discrète dans l’histoire. Maquettiste amateur, je prends autant de plaisir à construire un avion qu’à rechercher son histoire, ses variantes, ses marquages et les anecdotes qui l’entourent.
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