C’est ce qu’en bon français on appelle un serpent de mer. Depuis quelques jours médias français et indiens se font l’écho de la volonté de l’Indian Air Force de voir Dassault Aviation développer une version de guerre électronique du Rafale F4. Certaines sources avancent même que c’est désormais la seule pierre d’achoppement dans les négociations autour du super contrat des 114 avions. D’ailleurs des industriels locaux devraient être associés à cette nouvelle configuration.
Adapter un avion de combat à des missions actives et passives de guerre électronique c’est tout à la fois une vieille idée et en même temps une qui est loin d’être débile. Les Américains, et plus particulièrement l’US Navy, l’ont fait dès les années de guerre froide avec le chasseur Douglas F3D Skyknight et l’avion d’attaque Grumman A-6 Intruder qui donnèrent respectivement naissance aux F3D-2Q White Whale et EA-6A Electric Intruder. La formule fonctionnait tellement bien qu’ils l’ont ensuite reproduite avec notamment l’EA-3 Skywarrior, l’ES-3 Shadow, et jusqu’à l’actuel EA-18G Growler directement dérivé du chasseur Boeing F/A-18F Super Hornet.
Même le principal concurrent du Rafale s’y colle puisque le consortium Eurofighter travaille actuellement à la réalisation de quinze à vingt Typhoon au nouveau standard EK, pour Elektronischer Kampf. Aux vues de la linguistique vous aurez compris que c’est la Luftwaffe qui est demandeuse en première d’un tel avion.
Serpent de mer donc le Dassault Aviation Rafale de guerre électronique ? Oui et pour cause.
La première fois que j’en ai entendu parler c’était… au siècle dernier. L’avion n’était même pas encore en service actif au standard F1 dans la Marine Nationale que l’excellent World Air Power Journal, un pavé semestriel que j’allais chercher à la regrettée Maison du Livre à Paris, en parlait déjà. C’était en 1999. L’article en question indiquait que l’Armée de l’Air n’allait pas avoir besoin d’un tel avion parce que justement les équipementiers français avaient doter le Rafale d’une suite de guerre électronique dernier cri. Le journaliste britannique parlait ici de la SPECTRA sans toutefois la nommer puisqu’elle était quasi inconnue.
SPECTRA pour Système de Protection et d’Évitement des Conduites de Tir du RAfale c’est la suite de guerre électronique qui fait du chasseur français sans doute le meilleur avion de combat de génération 4.5. C’est grâce à elle que l’an dernier les Indiens ont réussi à dominer les Pakistanais malgré l’impréparation de leur opération Sindoor. Mais alors pourquoi étudier une version de guerre électronique du Rafale F4 si SPECTRA existe ?
Sans doute parce que ces mêmes Indiens ne réussissent pas à mettre la main sur la suite de guerre électronique du Rafale, et surtout sur ses fameux codes sources qui leur permettraient de faire des mises à jours et des adaptations de l’avion français selon leurs désidératas.
Malgré son côté pur chef d’œuvre le Dassault Aviation Rafale a une carence majeure. Ce n’est pas directement la faute de ses concepteurs mais plutôt de ses deux clients d’origines : l’Armée de l’Air et la Marine Nationale. Le Rafale est quasi inapte aux missions dites SEAD, c’est à dire Suppression of Enemies Air Defenses. Entendez par là qu’il ne peut pas emporter le moindre missile antiradar. Fruit des dividendes de la paix le Rafale n’a pas été pensé pour cela car l’Armée de l’Air et la Marine Nationale avaient planifiées conjointement la fin du missile antiradar AS.37 Martel. Aujourd’hui pour qu’un Rafale s’en prenne à une DCA ennemie il doit le faire à l’aide de munitions de précision non propulsées, c’est à dire d’A2SM (comme sur la photo d’illustration) ou encore de GBU-12. D’où donc la quasi inaptitude citée plus haut.
Le futur Super Rafale, aussi appelé Rafale F5, devrait lui être capable à partir de l’horizon 2033-2035 de mener des actions SEAD. Au plus tôt les militaires français doivent donc attendre sept ans, voire plus logiquement neuf ans. C’est long et c’est loin. Surtout c’est très long et trop loin. D’où l’idée de l’Indian Air Force de demander à ce que Dassault Aviation soit maître d’œuvre aux côtés d’industriels indiens d’un futur Rafale F4 de guerre électronique, un avion dopé aux technologies de ce genre et qui pourrait même préfigurer une future évolution du Super Rafale. On serait ici plus proche de l’EA-18G Growler que du Typhoon EK ; le missile antiradar Rudram-1 de conception indienne pouvant ainsi intégrer l’arsenal de l’avion clodoaldien.
Un tel jet aurait même toutes les chances de séduire d’autres clients, et pourquoi pas l’Armée de l’Air et de l’Espace qui pourrait gagner quelques petites années sur le Super Rafale.
Le serpent de mer va t-il replonger ? Un Rafale E (pour Électronique) est-il envisageable à court ou moyen terme en partenariat entre la France et l’Inde ? Les généraux français accepteraient t’ils un missile antiradar d’origine indienne ? Autant de questions soulevées par le grand retour du Dassault Aviation Rafale de guerre électronique.
Affaire (du coup) à suivre.
Photo © Armée de l’Air et de l’Espace
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