En quelques années, Baykar s’est imposé comme l’un des acteurs majeurs du marché mondial des drones militaires. L’industriel turc vient désormais de franchir une nouvelle étape en Europe en s’associant à l’Italien Leonardo. Une coopération qui va bien au-delà d’un simple accord commercial puisque les deux groupes ont créé une société commune, LBA Systems, destinée à concevoir, produire et commercialiser des systèmes aériens sans pilote. Une alliance qui associe ainsi le savoir-faire turc dans les drones aux compétences et composants européens de Leonardo.
Il y a encore une dizaine d’années, le nom de Baykar était relativement peu connu en dehors de Turquie. La situation a depuis radicalement changé. Le constructeur turc s’est notamment fait connaître avec le Bayraktar TB2, devenu l’un des drones militaires les plus médiatisé depuis son exploitation massive par les Ukrainiens dans les premiers mois face à l’invasion russe et depuis largement exportés partout sur le globe monde.
Depuis, sa gamme s’est considérablement étoffée avec le TB3 amené à opérer depuis des portes aéronefs, l’AKINCI et désormais le KIZILELMA, un appareil sans pilote beaucoup plus ambitieux puisqu’il se rapproche par ses performances et son emploi envisagé d’un véritable avion de combat.

Quant à l’italien Leonardo, il n’est évidemment pas un nouveau dans le domaine aéronautique. Le groupe italien est notamment présent dans les avions militaires, les hélicoptères, l’électronique de défense, les radars, les systèmes de mission et le spatial. Il participe également à plusieurs grands programmes européens, dont l’Eurofighter, le programme GCAP. Pourtant dans les domaines des drones, malgré une participation dans le domaine de l’Eurodrone, l’industriel à l’image de l’Europe ne dispose pas encore d’une offre comparable à celle développée par certains industriels mondiaux, que sont les américains, chinois voir Iraniens ou en l’occurrence turcs.
C’est précisément sur ce constat que repose le rapprochement entre Leonardo et Baykar. Les deux groupes ont signé en mars 2025 un premier protocole d’accord portant sur les technologies sans pilote. Quelques mois plus tard, en juin, ils officialisaient la création de LBA Systems, une société commune détenue à parts égales par les deux sociétés.
LBA Systems doit intervenir dans la conception, le développement, la production et le maintien en condition opérationnelle de systèmes aériens sans pilote. Baykar apporte principalement ses plateformes et ses capacités de développement et de production. Leonardo doit pour sa part fournir ses systèmes électroniques, ses capteurs et ses charges utiles, mais également ses compétences dans les systèmes de mission. Mais surtout le groupe italien est un garant à la certification des appareils pour les marchés européens.
Pour Baykar, cette coopération offre également une porte d’entrée supplémentaire sur le marché européen. L’industriel turc possède déjà une importante expérience à l’exportation, mais travailler avec un groupe européen comme Leonardo permet de rapprocher ses plateformes des standards, des équipements et des procédures du marché européen. Tandis que pour Leonardo, la coopération avec les turques lui permet de mettre le pied dans un domaine pour lequel il éprouvait un certain retard. L’enjeu pour le nouvelle société LBA est d’autant plus important que les deux entreprises estiment à environ 100 milliards de dollars sur dix ans le marché européen des chasseurs sans pilote, des drones armés de surveillance et des appareils de frappe à longue portée.
Ainsi, aujourd’hui le catalogue de LBA Systems apparait étoffé car il comprend plusieurs catégories d’appareils. Nous retrouvons le KALKAN destiné notamment aux missions de renseignement, surveillance et reconnaissance. Mais aussi les UAV TB2 et sa version navalisé TB3. Enfin les l’AKINCI et KIZILELMA sont également présents.

Jusque-là les esprits taquins pouvaient affirmer qu’il s’agit que de plateforme turque rebadgées auxquelles les Italiens ont apporté des composants à la marge, et ils auraient raison… Mais, récemment, le portefeuille de LBA comprend également l’Astore Levante, un système dérivé du TB3 auquel Leonardo apporte ses propres capteurs, systèmes de mission et station de contrôle au sol. Et nous pouvons présager que ce soit cette version qui équipera le porte aéronefs Cavour, dont nous avions évoqué le sujet il y quelques jours. Ce drone officiellement présenté en juillet 2026 est en cours de production sur des sites italiens de Leonardo et doit être livrés à un premier utilisateur italien avant la fin de l’année.
Cette coopération se matérialisa également en mai 2026 quand un M-346 de Leonardo et un Bayraktar KIZILELMA ont participé en Turquie à une campagne d’essais destinée à expérimenter le Crewed/Uncrewed Teaming (comprenez la coopération entre un avion piloté et un appareil sans pilote), campagne d’essai que certains de nos lecteurs n’ont pas manqués (ciao Massimiliano). Le KIZILELMA a notamment effectué de manière autonome son roulage et son décollage avant de rejoindre le M-346. Les pilotes de l’avion italien ont ensuite pu commander différentes formations exécutées par le drone, avec des changements de position, des séparations et des regroupements. Le principe n’est donc pas très éloigné de celui des loyal wingmen dont les programmes se multiplient aujourd’hui.

Tandis que des drone TB2 et AKINCI doivent pour leur part être produits dans les installations italiennes de Baykar. Cette présence industrielle turque en Italie ne date d’ailleurs pas de la création de LBA Systems. En juin 2025, Baykar a également finalisé le rachat de Piaggio Aerospace, constructeur italien connu notamment pour son P.180 Avanti. Cette acquisition est distincte de la coentreprise avec Leonardo, mais elle participe au même rapprochement industriel entre les deux pays. On pourrait donc naturellement penser que Baykar est en train de prendre pied dans l’industrie aéronautique européenne.
Cette situation pose une question intéressante pour l’avenir de l’industrie européenne de défense. L’Europe cherche depuis plusieurs années à renforcer son autonomie stratégique et sa base industrielle, mais elle doit également répondre rapidement à l’évolution des besoins militaires notamment dans des domaines où elle a accumulée des retards, comme celui des drones. Or, les ingénieurs turcs de la société Baykar dispose déjà d’une expérience industrielle et opérationnelle importante. Ainsi, le choix de Leonardo consiste à tirer profil de l’expérience turque en évitant de développer seul une nouvelle famille de drones.
Le gouvernement italien a d’ailleurs encadré le rapprochement, car en juin 2026, Rome a donné son feu vert à la coentreprise avec notamment des conditions portant sur les exportations et les futurs développements internationaux. Les drones et technologies concernés doivent notamment être destinés à des pays politiquement alignés avec l’Europe et l’OTAN ! Si preuve il fallait encore que la coopération Leonardo-Baykar dépasse largement le simple domaine commercial, nous en avons désormais la confirmation.
Reste maintenant à savoir jusqu’où cette alliance peut aller. LBA Systems n’a pas vocation à remplacer les programmes européens existants et l’Eurodrone et reste d’ailleurs en dehors du périmètre de cette coopération. Mais ce rapprochement entre Leonardo et Baykar met en lumière le fait que les programmes européens traditionnels demandent souvent de nombreuses années de développement. Et cela alors même que de nouveaux acteurs de l’industrie de la défense utilisent de nouvelles méthodes de conception, de production et d’intégration afin de répondre à l’évolution du champs de bataille. Désormais les industriels cherchent aussi à mutualiser leurs compétences et leurs capacités de production pour être plus vifs et réactifs vis à vis des besoins des forces armées.

Avec LBA Systems, je ne crois pas que l’Italie renonce à développer ses propres technologies sans pilote. Elle choisit plutôt de les associer à celles d’un industriel turc qui a déjà largement démontré sa capacité à produire et exporter des drones militaires. Et pour Baykar, cette alliance représente une étape supplémentaire dans son implantation au cœur du marché européen et crédibilise, s’il le fallait encore, son appareil industriel.
Une coopération qui pourrait donc donner naissance à une nouvelle génération de systèmes sans pilote, mais aussi contribuer à rapprocher un peu plus les industries de défense turque et européenne. Le premier produit de LBA Systems est désormais en production, tandis que les essais entre M-346 et KIZILELMA montrent déjà ce que cette association peut offrir dans le domaine du combat aérien collaboratif. Reste à voir si cette alliance italo-turque saura transformer ces premières démonstrations en véritables programmes opérationnels européens.
Nous serons certainement là pour l’observer, n’est ce pas ?
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5 réponses
Très chouette article, même si je dois reconnaitre que les drones actuels me passionnent de moins en moins.
Merci Arnaud ! Et tant mieux alors, ça me laisse le champ libre pour traiter le sujet ahaha
Merci Loic ! Article super intéressant Excuser la question un peu ignorante mais où en est leurodrone ? Plus vraiment de nouvelles.
L’Eurodrone c’est un peu la question qui fâche en ce moment en France. Certains veulent l’abandonner à cause de Dassault Aviation et d’autres y tiennent parce que fondamentalement on a injecté quelques millions d’euros dans le programme.
Grazie Mr. Arnaud.