La guerre électronique dans l’US Navy, partie 1 : l’aviation embarquée.

Ce contenu est une partie du dossier thématique : Histoire de l’aéronavale

Depuis la guerre du Pacifique les porte-avions de l’US Navy représentent une partie de la puissance de feu des États-Unis dans le monde. Ces mastodontes des mers sont aujourd’hui capables de déployer une centaine de chasseurs multirôle, d’avions de soutien opérationnel, et d’hélicoptères d’appui. Et dans la seconde catégorie se trouve une des particularités notables de l’aviation embarquée américaine : sa capacité à mettre en œuvre des avions dédiés à la guerre électronique.

Le Douglas AD-5Q Skyraider, ou les vrais débuts de l’aviation embarquée de guerre électronique.

L’intérêt de la guerre électronique réside dans l’exploitation des émissions radioélectriques de l’ennemi ainsi que dans leur brouillage. Elle permet ainsi une meilleure connaissance des communications ennemies et de ses systèmes de défense anti-aérienne. La guerre électronique est donc un élément essentiel de toute opération militaire aux côtés des classiques forces d’attaques. Au fur et à mesure de son évolution elle a su passer des simples « boites à bips » de la fin des années 1940 aux aéronefs les plus modernes pouvant même s’adapter aux réalités du monde numérique.

En 1945 les Américains tirèrent les enseignements de la Bataille des faisceaux qui vit s’opposer en 1940 et 1941 la Luftwaffe et la Royal Air Force au-dessus de la Manche et du sud de l’Angleterre. Ils comprirent alors que pour gagner les guerres du futur il ne suffirait pas seulement de détruire physiquement les stations radar mais aussi en amont de les brouiller, et même d’intercepter les communications ennemies. Des avions devraient donc accompagner, voire devancer, les hordes d’appareils d’attaque et de bombardier. Outre l’US Amy Air Force vieillissante l’US Navy en vint à cette conclusion. Elle aussi allait avoir besoin de tels avions. Cependant les baisses de crédits du fait de la défaite de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste interdirent de développer une telle machine. Il fallait donc travailler à partir d’aéronefs existant déjà ou bien en chantier.

Les premières ébauches laissaient à penser qu’il faudrait avoir recours à des avions bimoteurs. L’US Navy fit alors appel à tous les avionneurs américains disponibles, étudiant toutes les possibilités. Certaines semblaient plausibles comme la transformation de chasseurs Grumman F7F-2 Tigercat et Northrop F2T Black Widow en plateforme de guerre électronique et d’autres moins à l’image de celle de l’utilisation d’avions d’entraînement Beechcraft SNB-3 Kansan ou de servitudes Martin JM-2 Marauder. Finalement après bien des atermoiements il devint évident que les futurs avions devraient être monomoteurs. On chercha alors aussi bien auprès des avions d’attaque au sol que des chasseurs.

Des approches furent faites autour des Boeing XF8B et Curtiss XF14C et XF15C puis des Grumman F8F-1 Bearcat et Ryan FR-1 Fireball avant de se rendre à l’évidence : la guerre électronique embarquée allait devenir l’affaire des avions d’attaque au sol. Et c’est donc en février 1949 que pour la première fois l’US Navy accepta au service ses premiers avions spécialement dédiés à cette fonction : les Martin AM-1Q Mauler. Dix-huit exemplaires en furent construits. Conservant les quatre canons de 20 millimètres d’origine il emportaient jusqu’à 500 kilogrammes d’équipements de contre-mesures électroniques. Malheureusement pour eux ces avions étaient mal aimés. Il faut dire que l’opérateur de guerre électronique devait se faufiler dans un appareil conçu comme monoplace et possédait un habitacle sans quasiment de vue vers l’extérieur. Les AM-1Q permirent cependant à l’aéronavale américaine de défricher le domaine de vol de ces appareils tout en réalisant des exercices de brouillage au profit des navires américains et alliés. En octobre 1950 après un an et demi de service actif ils furent retirés du service… et très vite oubliés.

Une des rares images de l’AM-1Q Mauler en opérations.

Ils furent remplacés très vite par les premiers Douglas AD-1Q Skyraider conçus spécifiquement dans ce rôle. Par rapport au Martin AM-1Q construit à seulement dix-huit exemplaires cet avion doublait quasiment la quantité d’appareils disponibles, avec trente-cinq machines commandées. L’US Navy voulait absolument cette nouvelle arme qu’était la contre-mesure électronique et elle le prouvait. Rapidement vingt-et-un AD-2Q légèrement plus modernes et disposant d’équipements permettant de brouiller communication radios et équipements radars firent leur apparitions sur les porte-avions américains. Dès lors le Skyraider allait devenir l’avion numéro 1 de la guerre électronique embarquée des États-Unis. Les séries AD-3Q, AD-4Q, et AD-5Q allaient se succéder pour un total de cent une machines. En 1957 les AD-5Q se payèrent même le luxe de renvoyer à terre les AD-1Q encore en état de vol et d’en faire des avions d’entraînement avancée et des plastrons volants pour la formation des élèves radaristes. Douglas envisagea un temps d’adapter les AD-6 et AD-7 à la guerre électronique mais déjà l’US Navy regardait vers un autre avion. Cela n’empêcha pas les AD-5Q de voler au-delà de septembre 1962 sous la désignation d’EA-1F Skyraider, et ce jusqu’en décembre 1968.

Alors qu’elle observait de près les évolutions des premiers avions à réaction l’US Navy commanda à Grumman une version de guerre électronique de son avion de transport embarqué TF-1 Trader. Connus comme TF-1Q quatre exemplaires en furent construits et utilisés principalement sur les porte-avions opérant en Atlantique nord, c’est à dire au contact avec la marine soviétique. Ces avions se firent une spécialité de les brouiller. parfois simplement pour dire de les brouiller. Devenus EC-1A Trader en septembre 1962 ils furent petit à petit retirés du service dans les années 1970. Leur emploi fut considéré comme un épiphénomène, pourtant ils démontrèrent que des avions de guerre électronique embarqués bimoteurs avaient toute leur place à bord des porte-avions américains.

L’apparition des premiers avions embarqués à réaction de guerre électronique ne fut nullement synonymes de hautes vitesses. Il faut dire que les Douglas A3D-1Q/-2Q Skywarrior et F3D-2Q White Whale étaient beaucoup de choses mais pas des sprinters et des champions de vitesse. Ils opéraient tous deux en dessous du mur du son. Pourtant ils apportèrent un confort d’opération pour les servants de guerre électronique et se virent intégrés dès le début des missions au-dessus du Vietnam au milieu des années 1960. Entre temps ils étaient respectivement devenus EA-3A/B et EF-10B. Les EA-3A ne connurent cependant jamais le feu remplaçant sur le sol américain dès 1961 les Douglas AD-1Q Skyraider dans les missions d’entraînement avancé et de transformation opérationnelle des équipages. Ils se virent rapidement adjoindre quatre Douglas TA-4F Scooter spécialement modifiés en EA-4F et dédiés aux missions de simulations d’attaque électronique contre les navires de surface de l’US Navy et des pays de l’OTAN. Sporadiquement ces petits biplaces étaient déployés deux par deux sur des porte-avions, notamment lors de grandes manœuvres navales. Ils ne virent cependant jamais le feu.

Mal connu et mystérieux, le Douglas EA-4F, surnommé l’Electric Scooter.

Si entre le début des années 1960 et la fin de la décennie suivante les Douglas EA-3B Skywarrior, et dans une moindre mesure les tankers hybrides EKA-3B, furent la cheville ouvrière de la guerre électronique embarquée américaine cela n’empêcha pas l’émergence d’autres avions. Ce fut l’arrivée progressive des Grumman EA-6A Electric Intruder et EA-6B Prowler. Ces deux modèles d’avions intégrèrent dans la mission une nouvelle dimension pensée du temps de l’emploi des EF-10B White Whale mais jamais mis en œuvre à l’époque : l’emport et le tir de missiles anti-radars AGM-45 Shrike. En fait depuis le Martin AM-1Q Mauler et ses quatre canons de voilure jamais un avion de guerre électronique n’avait plus disposé d’armement. La guerre du Vietnam permit aux équipages embarqués de brouiller communications et stations radars ennemies. Et à chaque fois ils accompagnaient les vagues d’attaque. L’année 1962 fut marquée par la commande du seul et unique McDonnell F4H-1Q Phantom II, qui fut livré en octobre sous la désignation d’EF-4B. Il devait permettre de tester la validité de l’avion mais ne fut finalement jamais accepté au service. Il participa pourtant au développement ultérieur de l’EF-4C/D Wild Weasel qui lui connut la carrière opérationnelle au sein de… l’US Air Force. Et donc jamais sur porte-avions. En novembre de la même année 1962 de manière presque anachronique l’US Navy prit livraison d’un lot de huit Grumman S-2D Tracker modifiés en ES-2D. Malheureusement pour eux ces avions se révélèrent rapidement inutiles sur porte-avions et après seulement cinq mois ils se virent ramener à terre pour ne plus jamais la quitter. Ils furent employés pour l’entraînement à l’appontage sous la désignation de Grumman TES-2D. Leur équipement électronique avait d’ailleurs été déposé en mars 1964. Les ES-2D étaient fréquemment confondus avec les EC-1A autrement plus appréciés. Dès la seconde moitié des années 1970 et jusqu’en 1984 l’US Navy employa huit Vought EA-7L Corsair II, dérivés de l’avion d’entraînement avancé TA-7C. Ils furent employés dans un rôle similaire à celui des Douglas EA-4F Scooter qu’ils remplaçaient. Eux aussi eurent droit à de très rares phases à bord des porte-avions américains.

Autant avion embarqué de guerre électronique que de ravitaillement en vol le Douglas EKA-3B Skywarrior avait de quoi surprendre.

Le début des années 1990 vit le retrait progressif du service des Douglas EA-3B Skywarrior et des Grumman EA-6A Electric Intruder, laissant seuls les EA-6B Prowler. La guerre froide était terminée l’Union Soviétique était agonisante et la plus part de ses anciens vassaux se tournaient désormais vers l’ouest. Pourtant de nouvelles menaces émergeaient, au Proche et au Moyen Orient ou encore dans la zone Pacifique. Les EA-6B Prowler pourtant étaient appelés à opérer seuls à bord des porte-avions américains, que ce soit au-dessus de l’Irak et du Koweït en 1991 ou bien quelques temps plus tard dans les territoires qui jusqu’à peu formaient la Yougoslavie. Désormais l’US Navy et l’US Marines Corps allaient intervenir plus fréquemment avec leurs quadriplaces dans des conflits de plus en plus asymétriques. La guerre électronique active, mêlant équipements de brouillages et armement anti-radars était devenue la norme, le 21e siècle allait le démontrer.

Grumman EA-6B Prowler, et la guerre électronique devint active.

En septembre 2001 un groupe terroriste détourna des avions et les utilisa comme armes contre la côte est américaine. Une vaste opération aérienne et terrestre allait être déclenché et allait offrir aux Grumman EA-6B Prowler une nouvelle utilité : l’interception et le brouillages des communications par téléphonie mobile. Car dans une Afghanistan ramenée au moyen-âge par les fondamentalistes talibans c’était là leur seule utilité, en plus de l’annihilation des quelques stations radars encore debout. Deux ans plus tard sur la base d’informations falsifiées l’Amérique allait déposer le dictateur Saddam Hussein en revenant en Irak et là encore la guerre électronique active depuis les porte-avions de l’US Navy sut jouer son rôle. Mais déjà le remplacement des Prowler se faisait sentir. En 2009 apparut le Boeing EA-18G Growler, premier avion de ce type capable de voler en haut supersonique. Un avion qui à son tour allait faire des merveilles notamment au-dessus de l’Irak et de la Syrie dans la traque des djihadistes de l’État Islamique. L’année 2019 fut marquée par le retrait du service des derniers EA-6B Prowler, laissant les EA-18G Growler désormais seuls avions de guerre électronique active à bord des porte-avions américains. Ils le sont toujours en 2024.

Si vous trouvez que le Boeing EA-18G Growler ressemble à un avion de chasse, c’est normal. Il dérive directement du F/A-18F Super Hornet.

Et demain ? Personne ne le sait vraiment mais beaucoup craignent de dire le mot qui fâche plus d’un passionné d’aviation : les drones. Des engins comme le Boeing MQ-28 Ghost Bat ou le General Atomics XQ-67A OBSS semblent préfigurer la future guerre électronique passive et active à bord des bâtiments de l’US Navy. À moins que les avions de combat de 5e et de 6e générations soient eux même peu à peu capable de se protéger sans avoir recours à des appareils dédiés. La dimension de la guerre numérique sera aussi prépondérante, notamment vis à vis d’internet et des réseaux sociaux. Le futur est d’ores et déjà en marche.

Avec ce court dossier historique nous espérons que vous en saurez un peu plus sur l’épopée de la guerre électronique embarquée dans l’US Navy. Il est à noter que le Lockheed ES-3A Shadow n’est pas traité car il ne s’agit pas à proprement parler d’un pur avion de guerre électronique mais plutôt de reconnaissance électronique.

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ARTICLE ÉDITÉ PAR
Arnaud
Arnaud
Passionné d'aviation tant civile que militaire depuis ma plus tendre enfance, j'essaye sans arrêt de me confronter à de nouveaux défis afin d'accroitre mes connaissances dans ce domaine. Grand amateur de coups de gueules, de bonnes bouffes, et de soirées entre amis.
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